‹ PragueChapitre 30 sur 33 · LE THÉÂTRE NATIONAL TCHÈQUE Ï · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE NATIONAL TCHÈQUE Ï

« N'est-ce pas, disait-il, d'une roulade de rossignol éclatant au sein d'une tiède nuit d'été que semblent traduits ces vers enchanteurs : Ah ! étoile, pâle étoile ! — si tu connaissais l'amour — si tu avais un cœur — ma douce étoile — tu pleurerais des étincelles. » La strophe elle-même semble une fusée solitaire lancée vers le ciel et retombant en larmes d'argent sur le pâle visage d'un amant en pleurs. »

Voilà ce qu'écrivait Paul de Saint- Victor il y a bien longtemps ; mais il ne soupçonnait pas que dans ces chansons populaires tchèques la mélodie est souvent supérieure à la poésie.

Je n'ai pas l'intention de remonter aux origines, de raconter le développement de la musique sacrée au moyen âge dans la Bohème catholique. Mais ce que je dois signaler c'est l'élan que la période hussite imprima à la mélodie religieuse.

Les réformateurs demandaient que l'évangile fût prêché dans la langue nationale ; ils voulaient aussi que les louanges du Seigneur fussent chantées dans cet idiome. La période hussite nous a légué des cantiques d'une austère majesté et un chant de guerre : « Vous qui êtes les soldats de Dieu et de sa loi » dont le r3'thme héroïque menait au combat les aventureux compagnons de Zizka. La littérature tchèque de la fin du moyen âge et de la Renaissance est particulièrement riche en recueils de cantiques et c'est sur ces recueils que se sont modelés les hymnes des premiers poètes de la Réforme en Pologne. Le grand pédagogue tchèque du xvii" siècle, Komensky (Comenius) a publié notamment un Kancional tchèque qui parut en 1659 à Amsterdam.

Rodolphe II qui, comme nous l'avons dit plus haut, aimait les arts, organisa dans son palais une chapelle composée surtout d'artistes italiens et néerlandais, qui passa ensuite à Vienne et n'exerça point d'influence directe sur la musique en Bohême.

Lorsque vers le commencement du xviii" siècle la Bohême se releva de ses ruines, les familles seigneuriales établirent dans leurs palais ou dans leurs châteaux des orchestres dont les exécutants étaient le plus souvent des artistes italiens. Vers la même époque un Bohémien qui avait étudié en Italie ouvrit à Prague une école de musique qui fit de bons élèves. Les œuvres musicales de cette époque ont surtout un caractère religieux.

Certains compositeurs, par exemple Kozeluh (i738--i 8 14), écrivent des opéras sur des textes italiens ou allemands. Vers la fin du xviil" siècle les virtuoses du clavecin ou du piano commencent à se multiplier ; François-Xavier Dussek (i 731-1799) est honoré de l'amitié de Mozart qui en

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1787 vient vivre aux environs de Prague et écrit dans la villa nommée Bertranka, qui existe encore, une partie de son Don Juan.

Le royaume n'est désormais ni assez grand, ni assez riche pour nourrir les artistes qu'il produit à foison. Allemands ou Tchèques, il les exporte par toute l'Europe. Zelenka (i 679-1 745) devient maître de chapelle à Dresde. Il écrit dans cette ville des motets, des messes, des oratorios dont les manuscrits sont encore conservés à la bibliothèque royale. François Tuma (1704-1 774), compositeur delà cour de l'impératrice douairière Elisabeth à Vienne, a laissé un grand nombre de morceaux de musique religieuse. Joseph Mysliveczek né àPrague en 1737, mort à Rome en 1781 a fait presque toute sa carrière en Italie où on l'avait appelé il Boemo et aussi il Venatorini, mot qui est la traduction du tchèque Mysliveczek (le chasseur). Il a écrit plus de trente opéras joués sur la plupart des scènes italiennes. Benda (1722-1793), maître de chapelle à Gotha, a composé des morceaux de concert, des mélodies — sur des paroles allemandes — des opéras, une Ariane, une Médée. Quelques-uns de ces compositeurs aujourd'hui bien oubliés ont été d'une terrible fécondité. Ainsi Vacslav Pichel (i 741-1804) qui fit toute sa carrière en Italie et à Vienne avait composé 7 opéras, plus de 100 symphonies, 138 quartetti, au total plus de 800 morceaux. Jean Stefani (i 746-1829) donna aux Polonais dans son opéra Cracoviens et Montagnards le premier type d'une œuvre nationale.

Parmi les Bohémiens qui naguère se sont illustrés en France mentionnons seulement les noms de Dusik (1761-1812) qui fut maître de chapelle du prince de Talleyrand et de Reicha (1770-1834), dont on voit encore le tombeau au Père-Lachaise. Il fut professeur à notre Conservatoire où il succéda à Méhul dans la chaire de contrepoint. Ses publications sont encore estimées aujourd'hui.

Grâce à la fondation du théâtre Nostiz (1783), Prague a la bonne fortune d'attirer l'attention de Mozart. En 1786, il y fait jouer le Mariage de Figaro et le 29 octobre 1787 il y donne la première représentation de Don Juan.

On sait quel rôle joue à ce moment dans l'histoire de la musique la ville impériale de Vienne qui attire tour à tour à elle les Gluck, les Haydn, les Mozart, les Beethoven. De ces grands maîtres c'est Mozart qui exerce la plus profonde influence sur l'école de Prague. Cette influence se retrouve particulièrement dans les œuvres de ïomaschek (1774-1850) qui a surtout écrit pour le piano.

Dans la première moitié du xix' siècle la renaissance politique de la

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nationalité tchèque a son écho dans les œuvres musicales. A un peuple si ardent, si patriote il faut des hymnes nationaux. La Bohème emprunte à la Pologne l'hymne célèbre de Dombrowsky : « Non la Pologne n'est pas morte. » sur lequel le pasteur Tomasik écrit des paroles enflammées. Sur un texte de Tyl François Skroup improvise le chant célèbre : Oii est ma patrie? (1834), qui depuis trois quarts de siècle a été adopté par la Bohême et par la Moravie.

Le Théâtre allemand.

On s'essaye à écrire des opéras sur des textes tchèques, sur des sujets nationaux.

En 1803, une Société des artistes musiciens avait été créée à Prague ; en i8ii est ouvert le Conservatoire dont le premier directeur est un théoricien allemand, Frédéric Denis Weber. On sait avec quel succès les élèves de cet établissement se sont depuis fait applaudir dans les deux mondes. L'année 1827 voit se former une Société pour le développement de la musique religieuse.

En 1850, Joseph Prokesch ouvre à Prague une école privée de piano

qui compte parmi ses élèves deux des futurs compositeurs du théâtre national, Smetana et Bendl.

La Bohême étant un pays de musiciens est aussi un pays de danses pittoresques. Elle a introduit dans nos salons une danse qui a longtemps été populaire, je veux parler de la. polka dans laquelle on a voulu à tort voir une danse polonaise.

La polka fut imaginée en 1 830 par une paysanne du bourg de Kostelec dont on sait le nom et qui est morte dans les dernières années du siècle dernier. Le premier musicien qui écrivit une polka fut Joseph Neruda (mort en 1875). On appela cette danse polka (demi) parce qu'elle se danse à deux temps sur une demi-mesure. Elle pénétra à Prague en 1836 et partit de là pour faire le tour du monde. Une autre danse bohémienne a été pendant quelque temps à la mode dans nos salons, c'est le rajdovak dout nos pères avaient fait la redowa.

Revenons à la musique proprement dite. L'intérêt que les patriotes portaient à l'ethnographie nationale devait attirer l'attention sur les chansons et les mélodies populaires. Charles Jaromir Erben publia une précieuse collection dont les mélodies furent harmonisées par Jean-Pierre- Martinovsky (1868-1873). Ce recueil est resté classique.

Parmi les virtuoses les plus renommés qui se firent entendre à l'étranger pendant les trois premiers quarts du XIX" siècle on peut citer Dreyschok, Joseph Slavik qui fut considéré comme le plus redoutable rival de Paganini, et Ferdinand Laub.

L'opéra tchèque, tenté dès 1286 par Skroup, ne pouvait acquérir droit de cité que le jour où la ville de Prague déjà en possession d'un théâtre provisoire put espérer un théâtre définitif.

Le véritable fondateur de la musique dramatique en Bohême, c'est Frédéric Smetana, né en 1824, à Litomysl, mort à Prague en 1883. Après avoir étudié et enseigné à Prague, il résida à Weimar, où il fut honoré de l'amitié de Liszt, à Gotheborg, en Suède, où il fut maître de chapelle et où il compta parmi ses élèves une jeune fille qui devait être Christine Nilsson.

Lorsque l'ouverture du théâtre National eut assuré aux artistes tchèques l'emploi de leurs talents, Smetana revint à Prague. En 1866, il fut nommé chef d'orchestre. Il fit jouer presque simultanément un grand opéra. Les Brandebotirgeois en Bohême et un opéra-comique, La fiancée vendue, qui depuis quarante ans est resté au répertoire. C'est une œuvre exquise de grâce, de gaieté et de mélancolie, où le spectateur national se plaît à retrouver le charme de ses mélodies, le pittoresque de ses danses et de

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ses costumes; on l'a joué à Vienne et en Russie. Il me paraît infiniment regrettable qu'on n'ait pas songé à la produire sur une scène française. M™ de Metternich s'3' était intéressée et l'avait vivement recommandée à nos dilcttaiiti. On doit encore à Smetana : Dalibor, Libussa, le Baiser, des poèmes symphoniques réunis en un cycle, La Patrie, qui ont été exécutés dans nos concerts parisiens. La vieillesse du maestro fut triste : en 1874, il devint sourd — comme naguère Beethoven; — en 1877, il perdit la raison. Il fut un véritable créateur; s'il avait eu la bonne fortune d'appartenir à un pays comme l'Allemagne ou l'Italie, quelques-unes de ses œuvres seraient populaires dans toute l'Europe. En France, nous ne lui avons pas encore rendu toute la justice à laquelle il a droit.

A côté de lui, mais un peu au-dessous, se placent Charles Bendl (1838- 1897) et Zdenek E'ibich (1850- 1902).

L'œuvre capitale de Bendl est un opéra : Lcila. Parmi ses morceaux d'orchestre, on estime surtout Svanda le joueur de cornemuse , ]e^ Chansons tsiganes, la Fête de Noël, la Tarentelle.

Fibich a écrit un grand nombre de morceaux symphoniques, des ouvertures parmi lesquelles il faut avant tout signaler celle qu'il a composée pour une comédie historique du poète national Vrchlick}', Une nuit à Karlstein, des mélodrames, Zrt vengeance des Fleurs, U Eternité, Hippodamie. L'Expiation de Tantale. Son œuvre n'a guère pénétré en France.

De tous les musiciens tchèques, celui dont le nom est le plus connu chez nous, c'est Antonin Dvorak, dont la carrière a été malheureusement beaucoup trop courte. Il était né en 1841 et il est mort en 1902. Il fit d'abord partie de l'orchestre du théâtre de Prague et tint l'orgue d'une paroisse. Ses premières compositions furent remarquées par Brahms qui le recommanda à l'éditeur Simrock, de Berlin. Ses Echos de Moravie, ses Danses Slaves établirent sa réputation quigagnarAngleterreetparvint même jusqu'en Amérique. En 1892, Dvorak fut nommé directeur du Conservatoire de New-York. Il a donné au théâtre tchèque des opérascomiques et un grand opéra, Dniitri, qui est considéré comme son chefd'œuvre. Parmi ses compositions symphoniques, mentionnons encore : Les Rhapsodies slaves, L'Ouverture hussite. Le Scherj^o capriccioso, La Marche triomphale. Quelques-unes de ses œuvres ont été exécutées à Paris. Sa mort prématurée a été une grande perte pour l'art musical. La ville de Prague lui a fait des funérailles triomphales.

« Les Tchèques, écrivait il y a quelques années le fameux critique viennois Hanslik, peuvent être fiers de posséder dans le triumvirat Sme-

tana, Dvorak et Fibich, trois compositeurs qui, formés par les modèles classiques, ont su exprimer le caractère national et conserver leur originalité, en rendant leur art accessible au public. »

Au-dessous de ces maîtres de premier ordre qui assurent à l'école de Prague une place honorable parmi les écoles européennes on peut encore citer les noms de Blodek, l'auteur d'un délicieux opéra-comique, Le puits, de Hrimaly, de Roskosny, de Kovarovic, qui est actuellement chef d'orchestre de l'Opéra, et en Russie, d'Edouard Napravnik qui est devenu chef d'orchestre de l'Opéra de Saint-Pétersbourg, auquel on doit de grands opéras sur des sujets russes : les Norgorodiens, Herold, Doubravsky, des morceaux d'orchestre et de musique de chambre qui ont rendu son nom populaire à Pétersbourg et dont quelques-uns sont arrivés jusqu'à nous. Établi en Russie depuis quarante ans, M. Napravnik s'est assimilé le style musical russe et son œuvre appartient autant à l'école russe qu'à l'école bohémienne.

Je ne terminerai point ce chapitre sans rappeler que le Conservatoire de Prague est toujours une merveilleuse pépinière d'exécutants. Le violoniste Ondricek en était sorti et s'est ensuite perfectionné à Paris ; un autre violoniste, Kubelik, âgé de vingt-sept ans à peine a déjà fait les délices des deux mondes.

Chapelle Saint-Martin au Vysehrad.

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La colline du Vvschrad.

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