CHAPITRE III
Vous verrez partout. Monsieur, le caractère d'un bon citoyen. Et, pour le reste, je le sounists à votre crilirfue éclairée.
Voltaire. {Lettre à Languet), Mars 1743.
Jules Ferry fut, un temps, à quelque chose près — peu de chose — le seul homme sérieux de la République. Il ne faut pas lui en vouloir.
Il n'y a pas lieu, en effet, de susciter en soi, à propos de ce praticien politique, des ardeurs sentimentales, car il procure au paisible travail de la raison une abondante alimentation. Sa personnalité importe parce quil en fixa la mémoire dans des actes : ce qui, à l'époque oîi il vécut et de nos jours encore, est une préoccupation peu commune. Il prétendit organiser la République et la tentative exigeait plus qu'un modique effort. Il accomplit cet effort considérable, avec suite, à l'instant opportun. Après les bouillonnements populaires dont Gambetta agita la tumultueuse confusion. Ferry supposa seul le bienfait de la réflexion ordonnatrice. Il voulut que la République s'en procurât l'avantage et -^^ Jout seul
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— il y travailla. Jules Ferry existe donc dans les réalités. II durera toujours dans les discussions, car ses actes l'y portent. 11 est digne quon le discute avec persévérance. Il mérite qu on le discute avec impartialité.
C'est ce dont, jusqu aujourd hui, on ne se soucia guère. Et des véhémences contradictoires se heurtèrent regrettablement à son sujet. Les unes et les autres obscurcissaient sa personnalité, pourtant précise. II est juste de déplorer qu'elle soit ainsi déchiquetée par des sentimentalisraes adversaires.
Si violents sont les chocs des admirations turbulentes et des haines pétulantes qu'il est aujourd'hui particulièrement malaisé de juger Jules Ferry sans passion. L'entreprise est même dangereuse. Même on paraît coupable de la tenter. Je risque ces périls et commets cette faute.
Certes, Ferry est véritablement glorieux de pouvoir maintenir un doulde courant d'injustice. Mais je ne saurais être injuste pour attaquer, moins encore pour exalter. Au surplus, l'injustice exige une chaleur d âme peu conforme au calme que Jules Ferry inspire et entretient en moi. Et je ne suis habile qu'à lui rendre, avec une pacifique indépendance, le grand témoignage qui lui est dû.
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Or, l'Empire poursuivait le cours incertain de sa fastueuse mais fragile existence et la masse populaire s't>.ccommodait assez bien de la tyrannie. Mais cette compression universelle et systématique n'était pas tolérable aux jeunes bourgeois, — dont les uns,, superficiels et vaniteux, gardaient le souvenir exalté de belles agitations de 1848, sur lesquelles travaillèrent leurs jeunes imaginations avec exubérance, — dont les autres, graves et méditatifs, réfléchissaient, en leurs âmes silencieuses, les sentimentalismes républicains qu'ils avaient acquis de leurs pères. Jules Ferry était de ceux-ci. Il était né républicain et cela ne lui avait point suffi. Il s'était préoccupé d'enrichir ses sentiments par des raisonnements. L'Empire déterminait la nature et le penchant de ses convictions. Disposé à être républicain, Ferry chercha dans l'étude des raisons de l'être : raisons philosophiques, raisons historiques, raisons pratiques. Et parce qu'il affermissait sa foi par toute la force d'une logique bien conduite, il se préparait aussi à consacrer sa vie pour l'établissement du régime politique qu'il avait souhaité d'abord, qu'ensuite il avait voulu. Il fallait qu'il agît pour réaliser l'idéal. Il agit donc; exactement, il s'agita. iVussi bien, c'était d'abord la seule façon dont il put agir. Mais son agitation fut disciplinée et, par là, originale. Considérons l'essor de cette vie. Sa régularité naturelle, et
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studieuse, et forte lui vaut d imprimer à la vie tout entière une direction.
Dès le début, il était fatal que Ferry fut empli pa»' des préoccupations exclusivement politiques et c est ce qui advint. Haïssant 1 Empire, il réduisit cette haine en une théorie. L'Empire lui apparut un régime politique logiquement condamnable, une déviation, une dénaluration des principes démocratiques. Il entreprit alors de redresser, de restaurer ces principes et de préparer leur saine application. Tout le ti'avail de son esprit fut politique.
Et le cœur entraînait d'abord l'esprit — que l'esprit, plus tard, devait réfréner. Et parce qu'il était violemment hostile à l'œuvre d'asservissement, que lEmpire accomplissait avec une inconscience radieuse, Ferry traduisit son hostilité en un antagonisme violent de principes politiques. Et sachons ici reconnaître cette complète physionomie d opposant. Il ne veut point s attarder aux illusoires manifestations dont le seul sentimentalisme vivifie la portée fugitive. Non, il faut qu'il constitue les éléments d'un régime politique différent, dont 1 étai)lissement désiré sera le but où tendront les aspirations mécontentes et les haineuses activités. Ce régime est celui de la démocratie républicaine. Et Ferry entreprend aussitôt — séductrice hardiesse d'une conviction fervente ! — de dessiner les traits caractéristiques du régime admirable pour quoi il se dépense. Ce régime est justement aussi opposé que possible à celui qu'il supprimera pour s'y substituer : et voilà o à il paraît tout de suite que l'élan cordial, qui anime Ferry en son souci de construction politique, envahit et déborde le calcul méthodique de son esprit.
Aussi bien, dit-il, « pour fonder, en Finance, une « libre démocratie, il ne suffit pas de proclamer l'en- « tière liberté de la presse, l'entière liberté de réu- « nion, l'entière liberté d'enseignement, l'entière « liberté d'association. Ce n'est pas assez de décré-
« ter toutes les libertés, il faut les faire vivre
a Aussi, faut-il vouloir, par dessus tout, la décente tralisation administrative, la séparation absolue de « l'Etat et de l'Eglise, la réforme des institutions « judiciaires par un large développement du jur}^ « la transformation des armées permanentes. Ce « sont là les destructions nécessaires : en y travail- « lant, la génération actuelle préparera, de la ma-
« nière la plus sûre, lavènement de l'avenir »
Certes, il est extrêmement visible que Fen^y ne se dégage pas, en ce premier travail, de la tendance coutumière de tous les opposants. Il combine un programme très vaste de destruction. Il ne déteste pas l'Empire à moitié, aussi ne se propose-t-il pas de le ruiner à demi. Il renversera donc l'Empire total sur les décombres amoncelées de ses institutions intégralement détruites. Et il ne convient pas de sourire de cet enthousiasme qui porte cet homme à d'universelles démolitions. Il ne détruit que pour édifier. Et, s'il ne garde rien de l'édifice existant, c'est qu'il ne veut pas se borner à d'ingénieuses mais frêles réparations : il remplacera tout, ayant tout abattu. — C'est à quoi se mesure son esprit. Esprit vigoureusement attentif, il cède néanmoins aux penchants ordinaires de la jeunesse éternellement impétueuse. Très soucieux de combattre quelqu'un, il se fixe un ennemi tout immédiat et entreprend, contre lui, une lutte directe. Il attaque en face ses positions :
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contre elles se jette sans détour en un tumultueux assaut. Les institutions politiques figurent, à ses yeux, l'Empire tout entier et, pour le subjuguer, il s'applique tout d'abord à s'emparer d elles. Un peu entraîné par des alliés dépourvus de tactiques, les entraînant un peu, il détermine incontinent un objet et un champ de bataille. Il n'a point le loisir de s'attarder à des mouvements plus compliqués, ni de disposer, par des combinaisons complexes, un lent et sûr investissement. Il ne porte donc pas ses regards au delà du présent et, voyant surtout les apparences politiques, il se rue, en premier lieu, contre la façade constitutionnelle de la forteresse impériale. Il ne doute pas que les vices du s^'stème politique n'intéressent essentiellement la véritable vie nationale : et néglige de suivre le peuple — pour bientôt le diriger — jusque dans les profondeurs sociales de son existence. Il laisse, en dehors de lui, d indistinctes forces se cohésionner lentement et l'avenir qu'il pense préparer le dépassera. Mais il veut préparer l'avenir. Et c est encore la marque de l'esprit de Jules Ferry qu'il dédaigne le charlatanisme éclatant des oppositions vides. S il prodigue à l'Empire des coups incessants, c'est pour creuser, dans le sol populaire, le sillon où se répandront les semences bienfaisantes de la République future, et, voyez-le qui, de tout son soin laborieux, hâte l'arrivée prochaine des irerminations.
Elles vinrent.
Elles vinrent dans l'orage pernicieux de la guerre
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étrangère et de la guem'e civile. Et, parmi les péripéties de ces temps incertains, Ferr}"- déploya son individualité. Il prouva que sa vie serait une et par conséquent harmonieuse.
Son progrès, en effet, s'accomplit régulièrement à travers la distinction des périodes. L'action politique fut l'aboutissement de son opposition : pouvaitil être un aboutissement plus normal? Même son opposition avait dès longtemps préparé les possibilités de son action. Les circonstances l'exigèrent soudain. Et Ferry ne fut pas déconcerté par elles. Il avait composé, naguère, un programme extrêmement consistant de réformes et de rénovations. Il fallait, aujourd'hui, qu'il l'appliquât. II entreprit donc de développer dans la réalité le programme du régime républicain qu'il avait conçu — • et parce que Feri'y était sage, il le restreignit aussitôt.
En vérité, l'action se limita nettement : elle s'en affermit. Et il dut à une essentielle et puissante contradiction de n'hésiter pas dans les aventures que le hasard suscita. En effet, de même qu'adversaire de l'Empire, il avait construit un plan d'opposition logique d'après la considération des forces apparentes qu'on pouvait immédiatement combattre et vaincre, de même, chef républicain, il mesura son action aux présentes nécessités. En l'occurence, il trouva de la force à ne pas se libérer du présent. Il eut un grand mérite à se contredire pour cela. En effet, a^-ant consacré sa jeunesse à une opposition systématique faite en vertu de la conception logique d un régime gouvernemental dont nul élément ne se pouvait distraire, il abandonnait tout à coup les revendications doctrinales, indépendantes
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de l'incei'titude des événements, et incurieux de la rigidité du régime, travaillait utilement à une politique essentiellement opportuniste en sa pratique. Et ce furent de perpétuelles atténuations.
Ferry, du moins, les consentit délibérément. Et pourquoi ? Parce que, dans l'œuvre d'opposition, eomme pour l'œuvre de gouvernement, il se piquait d'être réaliste. Il voulait agir : et le possible seul se peut effectuer. Par conséquent, grâce à celle contradiction fondamentale, Ferry présente aux regards
I importante singularité d'un homme qui se préoccupa d agir longuement, méthodiquement. Il importait à son esprit, mal co-ntcnt des triomphes superficiels, qu'il réalisât la République vraiment.
Il y travailla pour sa part et je crois bien qu'il fut le seul qui eut ce souci : il n'y a donc pas lieu de sétonner que la République demeure incomplète. Ferry borna son action personnelle pour la féconder. Et son action se groupe en deux ensembles compacts. Il visa deux buts spécialement et, pour eela, combina deux plans appropriés. Il entreprit, avec ordre, la réforme de l'instruction populaire — impulsa, avec méthode, lessor colonisateur de la France. Et, sans doute, il est convenable de marquer ici que Ferry, puisant dans la vie conlemporaine ses aspirations politiques, ne travaillait ainsi que pour des entreprises réalisables. Mais à cette force initiale, une faiblesse essentielle se joignait. A s'enchaîner au présent, Ferry entravait son action de tous les sentimentalismes oppresseurs.
II assurait, dune part, le résultat de ses efforts vigoureusement conduits; d'autre part, les déprimait.
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On le verra, je pense, dans les événements de cette vie utile à l'Etat, dont je m'applique à dérouler la suite bien ordonnée.
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Cependant les temps étaient révolus et la République s'était accomplie.
Mais elle s'était faite comme pai' surprise et les oppositions décontenancées un moment, ne s'organisèrent contre elle qu'après qu'elle fut créée. Voilà le mal. La République ne luttait pas pour son existence, mais pour son maintien. Et c'était, à coup sûr, une lutte de vie et de mort, mais une lutte sans gloire et sans noblesse. D'autant que la lutte ne se développait pas parmi les brillantes et fortes incohérences des révolutions ; elle se -déploAMit sans ampleur dans les sourdes controverses d'une mesquine assemblée. Les chocs des hostilités politiques n'en étaient pas moins violents.
Les partis monarchiques, inconsistants, mal unis, s'associaient pour le combat. Une force communiquait à leur action l'unité, et c'était la force cléricale. Cette force extraite de la nation prétendait la contraindre. Le clergé, se haussant hors du peuple, le voulait réduire en le dominant. Mais, pour que son effort fut plus fructueux, il cherchait des gains durables dans le trouble environnant. Il les trouva. Et, en dehors des luîtes politiques dont il multipliait reffervescerifîc, il conquit lui-même des instruments de règne. En effet, de renseignement supérieur où la loi de 1875 établit son omnipotence, il étendit son pouvoir dans tous les oi dres d'enseignement et,
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par là, pensa maîtriser le peuple dont, assurément, les générations montantes, élevées dans ses convic-
- tiens et ses sentiments, serviraient sa foi, suivraient sa loi.
Ainsi se développa, en s'élargissant, le combat
. politique. Le clergé avait discipliné ce combat : seule force qui y introduisit, avec la tactique nécessaire, la persistance d'oîi la victoire pouvait naître. Il avait coopéré, pour une part importante, à la scission du peuple. 11 avait été un formidable agent de dissociation.
Il restait tel, et tel il s'offrait aux coups de la République enfin victorieuse. Vraiment, il apparaissait que, parmi le désarroi où se débandaient les troupes monarchiques, le clergé demeurait, demeurait seul. Puissance vivace, adversaire tenace! On sentait confusément que sa défaite gouvernementale inacceptée ne précipiterait pas sa ruine irrémédiable.
Loin de là. Faite la République, le clergé n'avait pas déposé les armes. Et tout au contraire. — Il déploierait pour de nouveaux combats et des victoires futures les avantages conquis durant les batailles premières. Et tandis que les partis monarchiques débilités cessaient d'être périlleux à la République fortifiée, la force cléricale durait, compromise, inquiète, a3ant du moins sa stratégie et ses armées compactes, prêtes encore à assaillir la République.
L'instruction était le champ du combat. Pour se défendre et prospérer qu'allait faire la république ?
Certes, elle accomplirait ce que proposeraient ses
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chefs, eux que tout disposait à l'instauration contre la force cléricale d un systènae rénové d instruction et d'éducation populaires. Et voilà que tout se mêle et se confond déjà. Rien ne se prépare dans la paix : il faut que l'état de guerre soit partout.
Les théories des chefs politiques dévient par l'influence des belliqueuses nécessités. Les hommes qui, naguère, avaient librement conçu le dessein d'une éducation populaire rétablie, se hâtent d'accomplir leur dessein pour objecter aux prétentions des régimes retardataires dont le clergé soutient les revendications, des barrières infrangibles. — Ainsi Ferry.
En vérité, Jules Ferry ordonna dans les institutions de la République l'enseignement populaire. Mais les circonstances, qui accélérèrent cette œuvre, n'en produisirent pas, en son âme, l'idée. Dès longtemps il s en était formé le large et noble plan. Dès longtemps, il aspirait à cette réforme initiale et il vivait pour l'accomplir. Il disait au premier période de sa vie politique : « Entre tous les problèmes, j'en « choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j ai « d intelligence, tout ce que j ai de cceur, de puis- « sance physique et morale, c'esl le problème de « l'éducation du peuple. » (10 avril i870i. Disant ces paroles, Jules Ferry manifeste le mieux du monde qu'il considérera la réforme éducatrice comme un effort urgent pour inaugurer systématiquement en France, dans la France renouvelée, la véritable vie républicaine. Sa conception de la démocratie imposait à son esprit sincère le soin primordial d organiser lune par l'autre, l'une pour l'autre. En cela il ne cédait pas à son temps : il tirait les conséquences de sa doctrine.
Je vais montrer qu'il ne put les tirer toutes, car il fallait qu il cédât à son temps. Et il lui céda.
Inhabile à se rendre libre de la pression des faits contemporains, n'étant pas d'ailleurs autorisé à cette indépendance par le devoir qu'il assuma de diriger la République inorganique, — il convint à son rôle de chef de gouvernement qu'il abaissât ses conceptions de principes jusqu'à nêtre plus que des moyens de lutte. Donc, il combattit le clergé hostile par son œuvre d'éducation. — Ainsi se limitèrent par la force des choses les calculs longuement prémédités d'un homme d'Etat. Qu'il reçut, en outre, des tendances intimes de son esprit un fort encouragement à accomplir son œuvre d'instruction à l'heure précise oïl il importait spécialement que son effort créateur s'exprimât par une lutte contre le clergé frémissant, je le crois sans hésitation. Mais les besoins de la République naissante motivaient suffisamment ses actes bien réglés.
Jules Ferry lui-même consentit l'aveu qu'il obéissait au commandement passionné des circonstances. Il n'attaquait pas, disait-il, l'armée cléricale, mais contre elle défendait la République : et c'était justement son devoir : a Je soutiens, messieurs, que la « situation que nous prenons ici n'est en quoi que « ce soit menaçante ni agressive : c'est une situation « purement et simplement défensive. » (3 juin 1876). Et plus tard il disait, beaucouja plus tard : « Nous « n'avons suivi d'autre politicjue que celle de la « défensive. » (31 mai 1883i.Et chaque fois que Ferry entreprit d'affirmer que le clergé détermina sa politique éducatrice et en contraignit la direction, l'exactitude régna dans ses paroles. Et ses argumentations
en ce cas furent faites à perpétuité d'une mixture de principes généraux et de nécessités particulières, d'où il apparaît que les nécessités exercent sur les principes une singulière influence et qu'il est très opportun de respecter les principes. Les respcctat-il si bien ?
Ainsi, aux heures ardentes de sa jeunesse, Ferry avait considéré l'œuvre d'éducation populaire comme un large et libre effort national et démocratique. Mais, rapides, les années s'écoulèrent, transformant la vie du peuple. Le clergé, parmi les incertitudes contemporaines, pensa ressusciter sa domination. Apre ennemi des tentatives novatrices qui de lui pouvaient éloigner les masses souveraines, il obtint d'être le centre contre quoi ces tentatives seraient dirigées toutes et, par là, son importance s'accrut et se solidifia. Jules Ferry, homme d'Etat, fut une des premières victimes des efforts du clergé pour le Sfouvernement.
11 fut une victime, en effet, car ses principes furent dans l'occurence condamnés à défaillir.
l<'erry était une âme libre assurément; et, durant qu'il était citoyen d'un empire honni, sa philosophie, activée par sa ferveur d'opposition, l'avait conduit à élaborer des règles de gouvernement d'après des principes inflexibles et catégoriques. Dans la société qu'édifiait alors sa raison excitée par son imagination, le clergé était déjà l'adversaire central. Et, en même temps que le système d'éducation dont il traçait les éléments logiques devait écarter à
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jamais du clergé déçu le peuple libéré, cette puissance d'époques surannées devait tôt ou tard être réduite définitivement par la séparation de FEglise et de l'État. Non, Jules Ferry ne pouvait tolérer que l.'État subit quelque atteinte du pouvoir de l'Eglise. Connaissant donc l'impossibilité de supprimer celleci totalement, il la voulait totalement isoler. Et il exigeait la séparation prompte. Son progi^amme de démocratie républicaine était sans elle découronné.
Et il entrevoyait dans des années prochaines, l'émancipation absolue de la démocratie, et sans doute lui-même accomplirait cette œuvre magnifique. Ajant conçu des principes infrangibles, les appliquant avec intransigeance, — sans doute il l'accomplirait. En son âme il nourrissait cet espoir. Mais les années coulèrent dans le heurt des événements et la République vint au monde.
Ainsi se transformaient soudain toutes les circonstances où se multipliaient les méditations politiques; — et la force des principes reçut du choc un grand ébranlement!...
• Hélas ! durant que Ferry combinait l'entière suprématie future de la société civile sur les forces cléricales réduites, le clergé continuait sa tâche de domination. Il fallut, aussitôt, presque à l'improviste, engager le grand combat contre l'Eglise concrète, personnifiée, et vigoureusement agissante. Ferry calcula les chances de victoire que lui promettait l'application prompte des principes autrefois établis, et, parce qu'il était réaliste, les fermes principes mollirent tout à coup.
Il cessa brusquement de réclamer la scission solennelle entre l'Eglise encore triomphante et la
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société civile déjà iiiililante. Il abaissa la liillo pour la jiréciscr. Pourquoi donc ? Il devina la puissance singulière qu'oniprunlerail le clergé à une organisation nouvelle et comment il trouverait en celte nouveauté une efflorescence incalculable de jeunesse et de vigueur. Alors, autant les combinaisons de Ferry théoricien l'inclinaient à la mesure décisive de séparation par laquelle les mondes pour toujours délimités poursuivraient indépendamment le cours de leur progrès, autant les calculs de Ferry praticien le poussèrent à des modérations savantes et à de sages tempéraments. Et voici qu'il s'abstint aussitôt de cotisidérer l'Eglise extérieure à l'État et ignorée de lui pour voir le clergé dépendant de l'I^tat, le clergé puissant et rebelle, mais qu'on pouvait dompter. Voici qu'il cessa de désirer l'essor de l'Etat laïque dissocié, enfin, de l'Eglise vieillie, et, loin d'aspirer davantage à l'inauguration dans la vie nationale des conceptions naguère élaborées, voici qu il persista dans les doctrines et les pratiques héritées du passé. Voyant à quel point le choc agressif di? la puissance cléricale était rude, il délibéra de mesurer seulement à cette rudesse l'énergie de la riposte.
Pour se défendre mieux, il s'interdit d'attaquer, refusa d innover pour mieux conserver. Mû par son audace clairvoyante de chef de gouvernement, il accéléra lui-même la déroute commencée de ses principes. Rejetant la séparation de l'Eglise et de ri'^tat, il repoussa pareillement la suppression du builget des cultes : vulgaire conséquence pratique- El l'expérience seule l'inspira dans les obstacles qu'il y mit : « Je crois, disait-il, que la suppression
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« du budget des cultes, loin de fortifier l'Etat, n€ « pourrait que l'affaiblir et ne fortifierait que les « passions... Je crois enfin que la suppression du « budget des cultes rouvrirait dans ce pays-ci, une
« période d'agitation religieuse » i6 juin 1882)
Donc le théoricien fléchissait et le praticien commandait. Il se contentait de conduire la lutte — en la circonscrivant • — - là même où le clergé l'avaitd'abord engagée. Il se bornait à des opérations pratiques, ne prétendait qu'à des avantages matériels.
En quoi il suivait, docile, la leçon des réalités. Ah ! il ne s'agissait plus de fonder une société nouvelle, mais de ronsolider un gouvernement; et c'est pourquoi, ayant dès longtemps prévu et souhaité les séparations intégrales, les absolues scissions qu'accompliraient, à coup sûr, la marche des temps qu'il devançait et le progrès des hommes qu'il précédait, ayant harmonisé ses doctrines à la logique de ses prévisions et de ses désirs, Jules Ferry, surpris et irrité de l'impétueux retour offensif d'ennemis qui ne renonçaient pas, entreprit de les combattre avec une tactique appropriée, et, pour vaincre, — - il recula.
C'est ainsi que l'armée cléricale, avant même les batailles imminentes, gagnait sur ses adversaires étonnés un terrain précieux. Elle tes empêchait, dès d'abord, de travailler pour un état de choses vraiment novateur. Ferry acceptait la mesure des renonciations inévitables et se pressait de diriger contre les turbulences cléricales une résistance pra-
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tique au moyen des réformes d'instruction dont il inaugurait alors le grand travail.
De cette façon, des confusions immenses étaient jetées irrémédiablement sur l'œuvre tout entière et les foules contemporaines n'en distinguent encore
f lignes qu'à travers de multiples incertitudes. Certes, la source intarissable et la source maîtresse de confusion était que l'œuvre éducatrice fut obstinément employée pour une défense contre les ennemis de la République. Mais telles étaient les circonstances qu'on discerne mal si Ferry peut être dit lauteur responsable de cette confusion ou si elle n'est pas plutôt le fait du clergé. Quoi qu'il en soit, quand la passion cléricale ou anticléricale envahit un domaine d activité réformatrice, elle l'envahit tout entier et son écho se répercute indéfiniment. Et voilà qu'aujourd'hui encore c'est dans un esprit de guerre que Ton apprécie l'œuvre de Ferry éducateur. On joint et on embrouille son souci profond de procurer à la démocratie fi'ançaise le régime d'instruction convenable à son régime de gouvernement, et son soin énergique de protéger par là le jeune essor de la République mal assurée contre les assauts du cléricalisme, champion intéressé des monarchies mortes. Et chacun se donne le tort de tout mêler et de tout confondre, soit qu'il l'approuve, soit qu'il l'improuve.
Même cette confusion universelle n'est pas seulement le résultat factice de la prévention diverse des âmes sentimentales; elle réside, de par les aventures qui on accompagnèrent l'entreprise, dans l'œuvre elle-même. Et en même temps que la préoccupation du combat à conduire semble dénaturer aux
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regards la généreuse réalité de l'inspiration dont s'anima Ferry, elle paraît corrompre l'insigne probité de son plan.
Evitons d'entretenir les confusions superficielles que de reprochables sentimentalismes prolongent, et tâchons à éclaircir, en les précisant, les confusions effectives qui obscurcissent jusqu'aujourd'hui l'effort illustre d un bon citoyen.
Certes, une confusion formidable devait naître de la tactique à laquelle Jules Ferry était condamné.
Soucieux de n'écarter pas de la République les esprits prudents, il abandonnait le dessein d'harmoniser au gouvernement vraiment républicain les rapports entre l'Eglise et l'Etat : et il s'appliquait à montrer nettement que le clergé, agent de dissocia- .tion 2:)olitique, était le seul adversaire qu'il se proposait de ruiner.
C'est pourquoi, il séparait en tous ses discours et prétendait séparer en tues actes les hommes des idées.
Avec quelle insistance d'efforts persuasifs affirmait-il qu'il laissait bien en dehors, bien au-dessus des controverses l'empire incontestable de la religion et de la divinité ! Il déclarait ne confondre nullement la majesté pacifique de Dieu avec la ferveur belliqueuse de ses représentants agités. Que de fois prononçait-il : « Nous avons voulu la lutte anticlé- « ricale mais la lutte antireligieuse, jamais ! » (20 décembre 1S80). — « Notre politique est comme « la nation française, elle est anticléricale mais elle
« n'est pas irréligieuse. » fil mars 1882). A coup sûr, nulle protestation n'était inspirée de plus de franchise ; mais mille exigences invincibles anéantissaient les conséquences de cette franchise, quotidiennement.
D'une part, il était visible à l'excès que Ferry, s'expriniant en ces termes, n'exposait pas une conviction personnelle; mais, chef de gouvernement, il acceptait, il tolérait simplement le tout puissant conseil que les événements donnaient à profusion à son esprit perspicace. Il constatait seulement, il fallait bien qu'il- constatât la persistance au fond des âmes françaises de l'attachement séculaire aux principes et aux sentimentalismes antiques de la religion traditionnelle, et il concluait qu'il n'était pas bon pour la République désordonnée d'accentuer la lutte contre un étal d'esprit héréditaire, — et qu'on n'entreprend pafs impunément de séparer dans les cœurs ce que les cœurs associent. Ferry, homme d Etat, écoutait donc la leçon des réalités et voulait y obéir, mais ne faisait rien autre.
Et toutes ses aspiration doctrinales de jadis se levaient en lui, pour lui interdire de protéger, au delà de ce qui était indispensable, la religion. Il ne consentait pas à la mettre décidément, cati'-goriquement hors de cause. Avide' seulement de ne pas lui porter des coups droits, il ne se désolait pas que, parmi la bataille, elle reçut elle-même d'indirectes mais vives atteintes.
Puis, c'est en vain qu'employant les réformes éducatrices pour gêner la puissance cléricale, il pouvait prétendre à sauvegarder la vie des religions. Il l'alleigiiait nécessairement. Combattant les prê-
très, il fallait qu'il combattit les idées qu'ils servent, dont ils se servent; il fallait qu'il combattit les principes religieux : appui de leur force. — Aussi bien, elle eût été éphémère l'œuvre de Ferry, si, pour empêcher les prêtres dans leur action dominati'ice, il les eût seulement banni des écoles. Ceux qui enseignent ne constituent que les agents secondaires d'une propagande : et le prosélytisme s'accomplit principalement par ce qu'on enseigne. 11 fallait donc que, voulant abriter à jamais la République contre les agressions cléricales dont son imagination hostile exaltait le péril en le perpétuant, il fallait donc que Ferry parvint à instituer un régime d'instruction populaire qui ruinât les principes religieux ou les énervât. C'est ce qu'il fit, en vérité.
Même il lui était impossible qu'il ne le fit pas. Les hommes d'Etat ne sont pas maîtres des dérèglements des imaginations du peuple : et les soubresauts de ses raisonnements leur échappent. Certes, il est exact que le peuple est enclin à tout personnifier, à tout concrétiser. Mais, individualisant telles idées en tels hommes, il est inhabile ensuite à les en distinguer jamais. C'est pourquoi, le peuple ne pouvait voir la religion neutre là où les prêtres étaient attaqués. Et il était fatal que cette confusion s'accomplit grâce à laquelle une portion du peuple s'agrégerait plus solidement autour de la religion et de ses représentants menacés, et une autre portion enfin déserterait pour toujours la loi des dogmes et des hommes discrédités. La religion elle-même courait donc des chances en l'aventure, car la confusion, qui devait s'opérer, s'opéra.
Ainsi, parce qu'il ne fut pas permis à Jules Fen'3%
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sagace interprète des événements politiques, d'exécuter les projets de société républicaine dont il avait construit en sa jeunesse les fermes éléments, parce que surpris par l'étonnante passion du clergé il fut contraint de reculer devant elle pour lui mieux résister, parce que, dépourvu d'armes régulières en l'inexpérience d'un gouvernement non constitué, il fut forcé d'employer tous les moyens de lutte, il employa donc les réformes d'instruction populaire. Alors l'œuvre éducatrice tendit à paraître un instrument de lutte cléricale : elle parut absorbée en elle. Le peuple, simpliste et simplificateur, accrut la consistance de cette pensée en lui, et à la base même du grand effort auquel se dévoua Jules Ferry, cette confusion durable s'accentua.
Mais les confusions multiplièrent de toutes parts leur envahissement.
En effet, tant il était vrai que les préoccupations de politique s'infiltraient dans l'ordonnance du nouveau système éducateur et l inondaient, Ferry, judicieusement âpre à maintenir vers la République tous les consentements qui ne s'exprimaient pas décidément pour sa ruine, établissait parmi ses adversaires des catégories, et suivant les groupes se mesurait la violence du combat. Efforts pour des institutions, mais efforts contre des hommes! Efforts gradués !
Et Feri-y découvrait par ses propres paroles la volonté belliqueuse dans la volonté réformatrice, Praticiiii [M-rpétuelleiuent applitjué, il rlim-Iiait à
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reconnaître avec exactitude les périls environnants et à les montrer : « Où est le péril, Messieurs ?Je « réponds sans hésiter : Il est dans les Jésuites ; il « est dans leur accroissement, il est dans leur puisce sance incontestalile et incontestée... » (16 juin 1879). Et voilà donc les Jésuites singularisés de la masse anonyme du clergé! Mais voyait-on, dès lors, les calculs obliques et profonds d'un homme d'Etat qui, pour maîtriser mieux ses ennemis cléricaux, entreprenait avec suite de les dissocier, dénouant les intérêts divers de leurs groupes distincts, désorganisant la coalition superficielle de leurs masses hétérogènes, et travaillant, en somme, à diviser pour régner. Peut-être cette pensée n'anima-t-elle pas sa londuite; en tout cas, nul ne la vit; — on aperçut simplement la véhémence particulière du réformateur contre un ennemi plus violent.
Mais d'où celte violence et comment alimentée? Il itait certain que Ferry ne se plaisait pas à ruiner s])écialement les Jésuites pour ce que, plus que les autres, ils nourrissaient en leur cœur des sentiments factieux, et du ciel, par des prières plus instantes, sollicitaient la perdition de la République ? Non pas. Il était attentif à châtier eu eux ceux qui de la religion extra} aient les conséc^uences politiques les plus décidément antagonistes aux principes d'une démocratie. Il chassait à la fois les hommes et les doctrines détestés.
De toutes façons sintroduisâit le combat des doc- Iriiies dans le combat des hommes. Et pour compléter ses avantages et les garantir, il importait que Ferry, — ■ contiimant de manière positive le succès négatif o])lenu grâce aux Jésuites expulsés, — tarit
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jusqu'à la source les doctrines hostiles ù la République que répandaient les Jésuites. Et la source de ces doctrines était la religion. Il importait donc que celle-ci fut atteinte. Donc il importait que Ferry mêlât plus encore l'œuvre d'instruction rénovée à l'œuvre anti cléricale qui devenait — quoi qu'il en eût — une œuvre anti religieuse. — Infailliblement, la confusion première s'étendait.
Jules Ferry, désormais, n'était plus maître de la restreindre, et son œuvre s en inq^régnail.
Et admirez le jeu bizarre de ces contradictions latentes! Il advint que l'acte capital, par quoi Ferry pensait déterminer l'esprit et le but de ces lois, ne pût s'accomplir. L'article?, en qui se devait traduire pour une longue suite d'années la sanction nécessaire des efforts anticléricaux que les conjonctures avaient exigé des éducateurs de la nation, l'article 7 ne fut pas voté. Ces lois, libres de lui, forment un cohérent système. Toutefois, son souvenir pèse sur elles, qui les accable.
C'est qu'en effet, l'heure où se débattit l'article 7 fut, dans la bataille, le moment des crises. Crises de pensées, crises de sentiments ! Alors Ferry délibéra sans rémission de découvrir les desseins combatifs. Il disait : (( Ce que nous vous apportons c est une (('Joi politique. Nous ne sommes pas des théoriciens, (( des méta])hysiciens chargés de discuter à celte (( tribune des formules précises et philosophiques (( sur les droits de l'Etat et sur les droits de l'indi- (( vidu : nous sommes des hommespolitiques ayant
(( charge de fonder dans ce pays un gouverne-
(( ment » (5 mars 1880). Et quand, en ce suprême
effort, Ferry paraissait infliger à son œuvre la disgrâce irréparable d'être une œuvre transitoire de combat, il accomplissait le plus inutile des sacrifices. Le Parlement fléchissait, et il fallait soudain, la loi refusant sa force, revivifier, pour exterminer la menace des congrégations, de lointaines ordonnances des monarchies. Le passé, en sa décrépitude, fournissait aux républicains le moyen unique de leur progrès.
Bref, il serait juste d'apprécier les lois d'instruction indépendamment de l'article 7. Mais, complexité surprenante des confusions enchaînées! c'est lui qui, pour beaucoup, favorables ou défavorables, caractérise le sens de ces lois. Et Jules Ferry porte la peine illégitime d'une confusion qu'il n'engendra pas tout seul.
Et toutes les théories qu'autrefois il avait médité de résoudre en pratiques applications pour la restauration démocratique delà France, toutes subissaient l'atteinte des confusions. Le soin gouvernemental s'iniposait à son âme trop violemment pour que par lui tout ne fût pas opprimé.
■Aussi bien, était-ce par une conception primordiale et librement philosophique des lois de la vie sociale que Feri'y entreprenait de soumettre l'enseignement national, jusqu'aux doctrines enseignées, à la dépendance de l'Etat ordonnateur et directeur. Certes, on pouvait croire que la logique vigoureuse
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des raisonnements construits par avance inspirait seule sa conduite, et, bien des fois, il affirmait qu'il ne pouvait, théoriquement, concevoir l'Etat éducateur que comme un maître étendant à tout et à tous le rude mais titulaire empire de son autorité. « Je tiens, <( Messieurs, que c'est une chimère, une chimère « funeste et antisociale de croire que l'Etat potirra « jamais, en aucun temps, à aucun prix, se désinté- « resser des matières d enseignement. Je ne crains (( pas de le dire, Messieurs, les sociétés modernes « retourneraient vite à la barbarie si l'Etat, si la (( société civile, si la puissance publique ne veillaient (( incessamment sur l'enseignement. » 3 juin 187(5). En vérité, voilà une doctrine qu'une louable énergie vivifie. — Cette doctrine a-t-elle exclusivement des origines rationelles? Jules Ferry, en ce cas, est un homme très admirable pour la force merveilleuse que lui communique le travail de sa raison. — Cependant, la raison n'est pas seule à établir la doctrine : et l'histoire y apporte aussi son concours. Si Ferry professe vivement qu'il importe de ne pas enlever à l'Etat son droit sur renseignement, c'est qu'il est
très avide de continuer l'œuvre delà R»îvolution
« Messieurs, quel a été le grand service de la Révo- (( hiiion française? C'est précisément d'avoir consti- (( tué cet état laïque, c'est d avoir achevé de rendre
« les organes delà société exclusivement laïques
(( Eh bien! nous voulons qu'il soit bien entendu que (( nous ne sortons pas de ces doctrines, qu'estimant « que le premier souci, le premier devoir d'un gou- (( vernement démocratique, c'est de garder sur « l'enseignement public un contrôle incessant, vigi- (( lant, puissant, efficace; convaincus de cela, nous
JLLES FERRY
« ne pouvons pas admettre que ce contrôre appar-
« tienne à une autre autorité que celle de l'Etat ))
(3 juin 1876j. Et, sans doute, reste encore en ces paroles une théoi'ie des fonctions de l'Etat. On y voit paraître, en l'amas d'épithètes par lesquelles l'orateur qualifie le contrôle nécessaire du gouvernement, moins l'argumentation du pur doctrinaire que l'élan sentimental d'un homme d'Etat qui travaille à justifier de toutes manières l'œuvre pratique, occasionnelle, à quoi le pousse un soin momentané. X'est-il pas redoutable que la vertu intérieure des doctrines ne s'invalide si on les abaisse à fournir une aide provisoire pour vaincre de passagères difficultés ? Jules Ferry n'hésite pas à faire ainsi déchoir ses doctrines. Et voici qu'il ne sera plus permis de douter que cette fonction éducatrice de l'Etat est moins pour lui un droit éternel et un perpétuel devoii' qu'il n'est un auxiliaire contre le danger de certaines aventures : « Je vous demande si la situation et le « moment sont bien choisis pour que le gouverne- (( ment républicain se désintéresse de l'éducation (( des jeunes générations, si le moment vous paraît (( venu de livrer la direction des jeunes esprits à « l'anarchie des opinions et de faire une République (( qui abandonne au hasard le développement in-
« tellectuel de la nature » (16 juin 1879). D'où il
suit qu il y a des heures oîi il est particulièrement opportun d'appliquer les doctrines. Je n'y contredis pas. Même, je ne veux pas nier que Ferr}" n'ait été sage extrêmement d'invoquer et d appliquer les doctrines au moment où il le fit. Mais cet emploi des doctrines ne les infirma-t-elle pas ? Et toute l'œuvre éducatrice ne fut-elle pas viciée par les sentimenta-
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lismes sur lesquels en furent assis les fondements ?
Et les secousses des batailles premières se
rc'-percutent encore parmi l'œuvre durable de l'éducation. Et il faut que les années s'écoulent pour que cèdent les violences originaires et pour que la doctrine essentielle des droits éducateurs de l'Etat oiitienne eidln 1 inflexibl ■ immobilité nécessaire aux principes fondamentaux sur quoi s'appuie l'avenir des nations.
Jules Ferry, cependant, préparait cet avenir en dégageant, d'autre part, des obstacles contemporains ses principes éducateurs. Et son œuvre est belle en ce qu'il voulut donner à l'éducation un effet général et traduire les efforts de chacun pour le bien de tous. Il accommoda le principe de l'instruction populaire au principe du gouvernement démocratique, et, — ne pensant pas que, dans une République réelle, chaque individu pût se divertir un instant du souci des progrès universels — il dirigea leurs activités, disciplinées par l'éducation, pour la plus grande utilité sociale. Sa conception, saine et forte, se développera invinciblement parmi les vicissitudes qui naissent des événements; et le jour où l'éducation sociale, discernée par Ferry, s'accomplira tout entière, la France, ranimée en tous ses membres, sera assurée de vivre avec gloire parmi les siècles.
Avec quelle sincérité parfaite, — où la considération réflécliie de la vie populaire s'exaltait de nobles et charmantes utopies, — Jules Ferry, dès l'essor de sa carrière, souhaitait-il l'instauration en France
JVLES FERRY 127
d'un système éducateur, sans vanité mais disposant tout pour l'intérêt social Le système serait utilitaire décidément. Et Ferry réclamait qu'il ne formât pas : (( des virtuoses assemblant des phrases
(( avec art, mais dr.s hommes et des citoyens ))
(iO avril 1870). Citoyens de la cité nouvelle qu'on sentait sourdre chaque jour des mécontentements accrus de la nation, citoyens de la cité républicaine ! Cette cité, à ses regards, était celle véritablement qui confondrait les intérêts particuliers dans lintérêt commun et des hommes enfin libres ferait, par je ne sais quelle circulation de fraternité vivifiante, des êtres égaux. Alors les idées de Jules Ferry accueillaienten elles le rêve et l'illusion. Le rénovateur ne doutait pas que l'éducation sociale n'eût la puissance de transformer les hommes et d'identifier les classes par l'amour. « Je vous défie, disait-il, de faire (( jamais de ces deux classes une nation égalitaire, une (( nation animée de cet esprit d'ensemble et de cette « confraternité d'idées qui font la force des vraies « démocraties si, entre ces deux classes, il n'y a pas ' eM le premier rapprochement qui résulte du mélange (( des riches et des pauvres sur le banc de quelque (( école )) (10 avril 1870). Sans doute, ces aspirations sont belles, encore qu'incertaines. Il est regrettable que les réalités les détruisent, car le contact des riches et des pauvres — là où ne passe pas un souffle intense de charité — fait germer aux cœurs de ceux-ci des amertumes plus vives, aux âmes de ceux-là de plus forts dédains. La dissociation des individus par ce mélange prématuré se peut aggraver prodigieusement.
Aussi bien, Jules Ferry percevait avec une préci-
sion plus nette les bienfaits de l'éducation populaire lorsqu il demandait que par elle chaque individu obtint une plus claire notion de sa vertu sociale. — Lorsqu'il demandait que l'éducation « façonnât son (( âme et son cerveau pour un but patriotique et na- (( tional, » (23 octobre 1882], son souhait raisonnable pouvait être fécond.
Observons, en outre, que son souhait était double : digne deux fois que l'avenir l'accomplisse.
D'abord Jules Ferry aspirait violemment à la communion perpétuelle de tous les individus dans la démocratie. Il attendait de l'éducation qu'elle harmonisât toutes les forces intellectuelles et morales. Même, il croyait que ces forces ne se déployaient totalement que da^s la cité, et par elle, et pour elle. Il voulait que ce déploiement intégral s'opérât. C'est pourquoi il travaillait pour « l'avènement aux degrés « successifs de la culture intellectuelle de tous ceux (( qui sont aptes à les franchir, la mise en valeur du (( capital intellectuel de la nation, de toutes les capa- (( cités latentes, de tous les génies qui peuvent être (( méconnus ou étouffés... » Et c'était là une noble vision et généreuse de la démocratie future, où l'élite et la foule, pour la perfectionner, collaboreront.
Mais qu'ils sont encore loin les temps de cette coopération pure de toutes les forces d'un peuple pour le grandissement de ce peuple. Et la marche est lente des années qui amènent cet état nouveau. Et Ferry, qui n'était pas toujours philosophe, n'omit pas de se manifester par surcroît praticien. La conception, fléchissante en sa pensée, de l'éducation sociale s'affermit en ses actes et s'humanisa par la conception plus modique et mieux adaptée à la vie
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contemporaine : la conception de l'instruction civique. Sage volonté de Thomme d'Etat qui, considérant la foule populaire, discernait à quel point nos institutions politiques devancent la préparation des masses. Qu'il avail raison de faire cette « tentative « qu'on peut trouver bien tardive dans un pays de (( suffrage universel en vue de commencer dès le
(( jeune âge l'éducation du futur électeur »
Sans doute, cette éducation électorale, disons cette instruction civique, ne se peut pratiquer que de façon rudimentaire à l'école villageoise. Et la gloire de Jules Fei'ry n'est pas située dans l'organisation qu'il prévît, mais dans la nécessité qu'il reconnut. Le vice social, en effet, le plus profond qui soit, n'est autre que 1 écart entre les institutions et les aptitudes des citoyens. ?.Iesurer cet écart et le vouloir restreindre était d un esprit perspicace et prudent.
S'il est vrai que Jules Ferry exagéra par des sentimentalismes la vertu sociale du système éducateur qu'il ordonnait, il est vrai pareillement que, déterminant les caractères exacts d une démocratie véritable, il eût l'énergie prévoyante de disposer tous les esprits et tous les cœurs à désirer son avènement et à le hâter.
Son travail de réformation en cela ne sera donc pas désagrégé par la course rapide du temps. Et il faudra que la démocratie future lui rende grâce.
Cependant le progrès du peuple par l'éducation tarde à s'accomplir et Jules Ferry, enserré dans les sentimentalismes suscités de son œuvre, n'a pas ob-
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tenu encore la gloire d'être jugé librement. Celte gloire lui viendra.
Petit à petit se dissiperont les contusions dont sa personne est obcurcie, toutes semblables à celles dont est obscurci son ouvrage. Déjà, entre les sentimenlalismes pétulants de disciples fidèles au souvenir de Ihomme plus c|u'à l'esprit de l'œuvre, entre les véhémences effrénées d'adversaires sans mansuétude, une opinion raisonnée se compose qui prépare, je pense, le jugement équitable de la postérité.
Considérant le bel effort de Jules Ferry éducateur, les es[)rits justes prononcent que son caractère essentiel est d'avoir à ses idées d'homme d'Etat mêlé ses idées ou ses sentiments d'homme de parti. Et en ces conclusions qu'impose la réalité se rencontrent un blâme mélaiLColique et un sympathique regret. On y laisse paraître, en effet, que l'homme d'Etat qui résidait en Ferry valait que l'homme de parti ne l'infirmât pas. Je vois bien ainsi que les plus indépendants eux-mêmes n'ont pas encore dégagé leur appréciation des influences que lui fait subir la pression indistincte du milieu. Quant à moi, j'imagine que, plus tard, en 1 apaisement que jettent les années sur toute querelle, on jugera que l'homme de parti fortifia riiomme d'Etat et que celui-ci reçut de celui-là la vigueur créatrice et la persévérance pour imprimer à sa création le nécessaire essor. Moins pure cl moins nette d'abord, son œuvre, par le mélange (rélémcMls grossiers, aura conquis la force de vie.
Désormais, une chose est certaine. L'heureuse forlune de ses réformes éducatrices ruinerait — et
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tant pis ! — la conviction de ceux — je me range parmi leur nombre — qui ne tiennent pour durables qu3 les entreprises accomplies en vertu d'un principe absolu, et pour tout dire, d'une solide théorie.
Son travail déducation, en effet, fut inauguré par un fléchissement irréparable des principes qui l'avaient conduit d'abord lui, logique réformateur de l'éducation populaire par l'Etat laïque, à exiger que l'Église fut séparée de l'Etat. — Et voudrait-on affirmer que le plan selon lequel il exécuta ses projets rénovateurs fut inspiré par la constante direction d'une doctrine, il importerait aussitôt d'observer que des philosophes disparates — Littré, positiviste, Jules Simon, spiritualiste,— le condamnèrent à Tenvi. Et on ne saurait trop s'attarder aux propos des philosophes lorsqu'ils s'accordent. Mais la tentative serait vaine de reconstituer la doctrine. L'œuvre ne fit pas d'un doctrinaire, mais d un praticien.
C est donc sur le combat qu'il institua ses espérances de reconstruction sociale par l'éducation rénovée. — Dira-t-on alors qu'elle était forcément étroite et vulgaire cette politique, même bien réglée, qui précisait, en la systématisant, la scission nationale que perpétuaient d'antiques sentimentalismes ravivés incessamment. Sans doute, on le dira. Mais Ferry, praticien, était empêché par une coalition hostile d'assurer la persistance de la République qui était son soin principal... — Alors, dira-t-on que Jules Ferry abdiquait toute part d'originalité; se satisfaisant de reconnaître les haines en moxivement et, en quelque sorte, de les coaguler en lois. Sans doute on le dii*a. Même, on ajoutera qu'il aggravait la déchéance consentie, en marquant une promptitude
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particulière à délaisser ses conceptions et ses rêves. De toute la force de ses passions propres et des passions environnantes, il aspirait donc à descendre. Au moins, il est très digne de remarque pour ce que son action ne se limita pas à envenimer les haines par une continuité de tracasseries fragmentaires raille fois reproduites. Et, en dépit de la prépondérance des préoccupations belliqueuses, il introduisait parmi les lois l'idée généreuse et pacifique d'universelle amélioration des individus par linstruction civique. Au début, cet élément de réformes était secondaire : il existait néanmoins et, peut-être, Jules Ferry, politicien pénétrant, prévoyait-il qu'un jour, neutralisant d'abord l'élément de lutte, il 1 absorberait enfin.
Quoiqu'il en soit, la lutte originelle animart l'organisation pratique des réformes : el qui sait si l'exaspération des haines n'était pas indispensable pour produire la soudaine eftlorescence des écoles, partout. Et ce furent, à la fois, grâce aux colères des groupes passionnés, un bienfaisant élan populaire et une forte collaboration impulsive de l'Etat. Les oppositions doctrinales, les sentimentales inimitiés se concrétisaient en matérielle concurrence. Des deux camps partaient d'impétueux appels et, des deux côtés, les masses confuses des villes et des campagnes, stimulées par ces sollicitations vigoureuses, allhiaient. Et partout, sortaient du sol les temples scolaires dévoués pour un temps à des cultes hostiles, mais où, dans la paix à venir, entreraient indifféremment les général ions "futures pour que s"y élaborent les citoj^ens. Ainsi les mortelles batailles des heures troublées fécondent les sociétés parfois,
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et ceux qui les conduisent, tout occupés en le tumulte de leurs âmes par le souci de vaincre, travaillent inconsciemment pour la grande paix salutaire des lendemains .
Autant que possible, Jules Ferry élargissait les bases de l'organisation. Toutefois son effort intéresse davantage pour ce qu'étant universel il n'est pas déréglé. Et il est admirable que, parmi tant de gênes politiques, un seul homme ait pu exécuter le plan tout entier de l'éducation nationale : travaillant pour la foule, travaillant pour l'élite, établissant une gradation régulière entre les ordres d'enseignement, et disposant enfin, malgré la hâte et l'excitation, un ensemble harmonieux par sa rythmique ordonnance .
Vingt ans déjà passés, l'œuvre recule dans un lointain favorable. Il messied de retarder l'instant où elle ne sera plus qu'un phénomène historique. Réjouissons-nous dans nos cœurs de ce que se perdent vite parmi l'histoire obscure les sentimentalismes inhérents à sa fondation. Aujourd'hui il n'y a plus lieu d'agiter en soi un sentiment personnel et il faut qu'on s'applique à une saine indifférence.
L'effervescence anticléricale, en effet, qui marqua les débuts de la réforme éducatrice a cessé d'être furieuse. Les haines ont fléchi. Même les mesures qu'elles avaient engendrées ont quitté leur véhémence amère. Et Ferry lui-même, — je crois — après les aigres obstinations de la période héroïque, introduisit en son âme des pensers plus doux. Il sonna l'heure des modérations. C'est ainsi qu'une trêve tacite est intervenue entre les défenseurs de l'Etat moderne et les plus frénétiques champions des monarchies déchues et des régimes abolis. Les
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Jésuites sont en France aujourd'hui, et aussi les membres de congrégations très peu autorisées qui font connaître à la République le périlleux bienfait des oppositions molles. Des combats des premiers temps ne persistent plus que .d'inévitables escarmouches, fugitifs réveils d'ardeurs longuement endormies. Le temps des luttes épiques est consommé. — En vérité, les violences primitives n'étaient que l'expression éphémère de transitoires nécessités politiques : et Ferry, praticien profond, les interprétait ainsi. Nul obstacle ne s oppose désormais à ce que l'entreprise éducatrice, libérée de lencorabrement des sentimentalismes originels, ne parvienne par une heureuse succession de progrès à produire le résultat le plus noblement utile : 1 initiation de l'individu à la vie sociale.
Et que chacun consente à la paix ! La paix accomplira le salut de l'œuvre. Ce ne peut être qu'une paix armée. En est-elle moins sûre ? Il est des guerres que leur danger rend impossibles. Aussi bien, autant il importe de multiplier pour les souverains diminués d'autrefois les pacifiantes garanties, autant ceux-ci seraient coupables si, impatients à l'excès de la concurrence d'ailleurs fécondante que leur imposa pour jamais le sort accidentel, ils organisaient un jour de nouvelles revendications. L'édifice de l'éducation populaire doit rester debout, serait-ce pour le seul péril de son renversement. Quels périls! Les amertumes ressuscitées, les meurtrissures ravivées des premiers combats excitant à d'âpres représailles, d indélinies perturbations surgiraient parnij la cité. Et qui mesurerait leurs suites désastreuses ! Le clergé, effectivement, est, avec les politiciens, le
groupe social le plus complètement privé de la vue philosophique des choses ! Les sentimentalismes incohérents exercent chez les uns et chez les autres de terribles ravages. Le malheur veut qu'ils retentissent dans la nation.
Pourquoi faut-il que Jules Ferry, puissant et rude interprète des événements, aie subi la contrainte de choisir, afin d'exécuter le grand œuvre de l'éducation nationale, un tel moment que, pour que l'œuvre dure et se développe, il est indispensable que, pendant un longtemps encore, tousles hommes soient sages !
Cependant que Jules l'erry, épris de la grandeur de la France, travaillait à ressusciter les énergies nationales par l'éducation, il tâchait, en outre, à leur fournir d'inépuisables ressources de force en les épanchant parmi les mj-stérieuses contrées d'outre-mer.
A cour sûr, je comprends que les hommes qui veulent exalter Ferry avec suite pensent communiquer à son œuvre une ampleur sans égale en représentant ses efforts colonisateurs comme la terminaison logique de ses efforts éducateurs. Fn vérité, si on consent à dépenser dans ce but une certaine somme de philosophie et de littérature, les manifestions profitables de l'activité diverse de ce praticien se peuvent aisément associer.
Mais il importe bien peu. Associées ou indépendantes, ces manifestations ne furent point illusoires, et leur valeur est considérable pour ce que, en les discutant aujourd'hui, on étudie les préparations calculées de certains phénomènes politiques et sociaux dont nous sommes les témoins. Grâce à son œuvre Ferry mort appartient au présent.
Or, Jules Ferry devînt-il le promoteur de la politique coloniale par le déploiement normal de la pensée qui le faisait l'ordonnateur de l'éducation
populaire? Considérons toutefois que s'il consacra un zèle violent à présenter son œuvre organisatrice de l'instruction comme la conséquence de systèmes antérieurs, le zèle ne fut pas moins violent qu'il consacra à présenter son œuvre coloniale comme un effort parfaitement dégagé de préoccupations systématiques. — Même en ces deux entreprises des phénomènes inverses se produisirent. Tandis que Jules Ferry, théoricien d'abord de la réforme éducatrice, assouplissait sa théorie selon les exigences de la pratique politique, Jules Ferry d'autre part aperçut en premier lieu l'intérêt matériel des tentatives coloniales et, s'élevant par degrés de la pratique pure, accéda fînalement"à la conception doctrinale de la colonisation. Qu'il mettait de soin à paraître dépourvu de système ! Que son désir était vif qu'on le tint pour un homme curieux uniquement de discerner les meilleurs moyens et les meilleures occasions de procurer le plus avantageux emploi aux énergies actives du pays !
Il serait excessif de prétendre que Ferry suivit simplement l'impulsion universelle des peuples européens. Et pour cela il fut magnifiquement trahi par d'indiscrets panégyristes qui, soucieux d'écarter de lui les attaques, déclarèrent qu'il avait voulu seulement obéir à l'exemple que, de toutes parts, on lui donnait. Soyons plus équitables que ses admirateurs, et plus justes. Ferry ne se condamna pas à suivre l'élan des peuples ; il en accompagna les entreprises concurrentes. Il en avait vu le profit. Praticien, il cherchait dans la vie contemporaine les lois de son action.
Donc il était fatal que ces lois ne fussent pas com-
plèteraenl précises. Terry se sounieltait à celte fatalité. Il savait à quel point le concert dun plan colonial pouvait être désorganisé par les événements et professait qu'il n'y avait nulle faute à céder à leur direction pourvu qu'on la distinguât toujours. Evitant alors l'inflexibilité dangereuse de la théorie : a Les événements, disait-il, conduisent la politique « bien plutôt que la politique ne conduit les événe- « menls... » 27 mars 1884). C'est ainsi que son souci primordial de praticien, qui l'excitait à méditer pour la France des projets coloniaux, se prolongeait encore lorsqu'il combinait la manière de les accomplir. Non, non, il ne se résignait pas à subir les atteintes contagieuses d'une pensée doctrinale et il ne demandait ses raisons qui l'expérience.
Toutefois il fuyait le péril de jeter la nation meurtrie dans lincertil-ude des aventures, el, ayant décidé 1 urgence dimpuîser les énergies populaires — disons pour être conforme à la vérité — les énergies gouvernementales vers les constructions coloniales, il prétendait établir toujours ces conslructions sur d'immuables terrains : c'est pourquoi il ne tolère d'êlre conduit que « par la nécessité, par le droit. » (28 juillet 1885). Il assure ainsi le succès présent de son initiative et prépare la sécurité de I avenir. Le praticien persiste donc toujours admirablement, qui conçoit toute la politique coloniale comme la revendication opportune, par les procédés convenables, des droits extérieurs de la France, afln de contenter en «^'iitifT s<^'s irit''T'"'t'i actufl'?.
Poui-laiil, c |U'alicicu /■proiivail b- bc-inin «li- s\--
tématiser. Et, désireux que la théorie ne parut point exercer sur ses actes une domination funeste, il l'exposait seulement après les débuts de sa pratique. Probablement il jugeait, en son âme, qu'une arg-umentation doctrinale n'était pas à certaines heures négligeable pour réconforter les justifications purerement politiques et circonstancielles de ses entreprises. Alors, quand les politiciens, apeurés par l'inconnu des expéditions, se ruaient en tumultes oratoires pour détruire la vertu des motifs pratiques sur lesquels Ferry soutenait ses entreprises colonisatrices, celui-ci se haussait incontinent dans la sérénité des doctrines, et poussant au plus haut degré ses aptitudes de praticien dont rien ne déconcerte les manœuvres, se montrait imperturbable théoricien. Aussitôt, par des considérations groupées avec art, il établissait la preuve que « la politique « d'expansion coloniale est un système politique et « économique. » (28 juillet 1885). Au surplus, c'est, comme il convient, un S3'stème qui ne veut pas être extérieur aux réalités : et c'est, en quelque façon, sune théorie essentiellement pratique, une théorie combinée pour satisfaire tout le monde et les politiciens.
On voit très bien que Jules Ferry ne s'efforce que subsidiairement à la théorie de la colonisation. Il néglige d y introduire de l'originalité. !Mais il réussit à ce qu'elle demeure élémentaire, excellemment convenable aux politiciens peu doctes. Elle est, en vérité, un cours de vulgarisation. Toutes les idées s'y rencontrent délibérément que l'on trouve parmi les livres. Jules Ferry mit son soin à les y chercher. Et son soin fut très attentif, car sa théorie est la plus
complète qui soit. Tous les manuels garnis de science triste y déversent la substance nutritive de leurs éléments.
Et Ferry ne mesure pas ses peines consciencieuses. Il prodigue donc les travaux pour engendrer et croître le concours raisonné de tous les consentements. Il presse leur naissance, active leur progrès. C'est pourquoi il accomplit lui-même la besogne inférieure de raisonnements pour lesquels les esprits de politiciens ne se disposent qu'avec lenteur. Luimême entreprend « de résumer et condenser sous « forme d'arguments les principes, les mobiles, les « intérêts divers qui justifient la politique d'expan- (( sion coloniale, bien entendu sage, modérée, et ne « perdant jamais de vue les grands intérêts conti- (( nentaux qui sont le premier intérêt de ce pays... » (28 juillet 1885). Et voilà donc le programme de
I exposé doctrinal! Combien Ferry est raisonnable en décomposant ce programme ! Avec quelle iniinie sagesse patiente il dénoue la chaîne des arguments !
II insiste, il répète, il réitère. Il veut que chacun sache, même que chacun comprenne, que la clarté inondant les esprits les plus humbles des politiciens y introduise la persuasion. Il s'exalte en l'accomplissement de cette médiocre besogne et laisse apparaître que peut-être c'est aussi pour son propre usage qu'il l'effectue. N'est-ce donc pas la vertu éminente d'un praticien que de mêler la vie chaleureuse de l'âme à la froideur des combinaisons ?
Alors, tous les politiciens sont menés à l'école et Ferry leur enseigne de grandes vérités.
D'abord, il faut savoir, leur dit-il doucement, que si la France tente des entreprises dans la plupart des
continents ce n'est pas absolument le hasard seul qui orienta vers les territoires élus pour la conquête les attentions des gouvernants. Et il expose que la France autrefois, il y a bien longtemps, bien longtemps, avant la Révolution, sous l'ancien régime, si l'on peut dire... était une grande puissance maritime. Elle étendait donc son influence dans une multitude de contrées que les politiciens ne soupçonnent pas, et, c'est ainsi que, encore que les politiciens l'ignorent peut-être, « nous avons beaucoup de droits sur la surface du globle. )) (28 juillet 1885). Il est intéressant de les exercer.
Mais pour les exercer profitablemenL il n'est pas inconvenant de savoir comment les exercer. A cette fm des idées générales peuvent être utiles, fermes à la fois et souples. Il est bon d'apprendre que les colonies sont avantageuses dans la guerre et dans la paix.
Elles servent dans la guerre. Effectivement : (( un (( navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite (( que soit son organisation, plus de quatorze jours <( de charbon, et un navire qui n'a plus de charbon (( est une épave sur la surface des mers, abandonnée (( au premier occupant. D'où la nécessité d'avoir sur « les mers des rades d'approvisionnement, des abris, « des ports de défense et de ravitaillement... )> (28 juillet 1885). L'exposé est bien clair, accessible à toutes les intelligences même appesanties. Or, une partie seulement des écoliers l'acceuille par des approbations : ce sont des « applaudissements à « gauche, au centre. » Mais quelques cerveaux sont réfractaires aux paroles du maître. Ici l'on muse et l'on bavarde ; et là on écoute mal ou bien on n'écoute
JULES FERKY
pas, et ce sont « des interruptions diverses. » Pourquoi donc ?
Mais les colonies servent dans la paix. Prêtez attention, insiste lorateur, cela est important et cela peut être incommode à entendre. En effet, les notions sont ardues, abstraites, un peu ennuyeuses: de véritables notions déconomie politique. Avec de la bonne volonté néanmoins, on peut tout apprendre et tout comprendre, tout savoir. Allons, messieur?, je
commence Dabord il faut que vous sacbiez qu un
principe domine la question. Ainsi en est-il toujours en économie politique. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner. Ce principe est large, immense, mais en dépit de sa majesté apparente, il ne dépasse pas notablement le sens commun. Voici : « La politique colo- « niale est une manifestation internationale des lois « éternelles de la concurrence. » Voilà, retenez-le bien : car tout le reste en sort. Et l'économie politique effectivement fait tout sortir des mots. — Suivent les développements naturels. La France doit exporter dans les colonies l'excédent de ses capitaux, l'excès de ses produits. Et si vous êtes curieux de définir les colonies en un vocable facile à conserver dans la mémoire, nommez-les des débouchés. Prenez ce terme en note. Des débouchés, je dis des débouchés — de triples débouchés. Ces débouchés sont triples. Notez encore : débouchés d'hommes, débouchés d'argent, débouchés d'industrie... Est-ce compris? Je répète... Et Jules Ferry, en effet, prolonge son enseignement avec la méthode la plus efficace. Il stationne parmi les idées les plus ordinaires et il ne les complique pas. Et c'est sans doute à ce point de vue qu'il est permis davantage d'affir-
mer que la conception colonisatrice de Ferry est la continuation de son effort éducateur.
C'est une loi de pédagogie que le maître ne doit pas borner sa tâche à éclairer les esprits et qu'il doit, au surplus, animer les cœurs. Et Ferry, professeur excellent, veut aussitôt faire sourdre de la leçon des sources d'émotion intelligente dans les âmes sensibles des politiciens. Il aborde donc, comme il le dit « le « côté humanitaire et civilisateur de la question. » Mais lui-même s'émeut pour mieux émouvoir. Il atteste que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des a races inférieures, » un droit parce qu elles ont un devoir « celui de les civiliser. » (28 juillet 1882;. Sur quoi, un élève obscurément nommé Jules Magne, indiscipliné mais facétieux, interjeta : « Oh ! vous <( osez dire cela dans le pays où ont été proclamés (( les droits de l'homme ! )) C'est le petit mot pour rire, si je peux m'exprimer ainsi. Mais n'admirezvous pas le zèle que Ferry dispensait pour instruire ses auditeurs indociles et rebelles. Soucieux à l'excès de ne rien dire qui ne fût à la portée des cerveaux enfantins, il employait aussi des arguments un peu bien puérils . Il résolvait d'un mot un problème que ses complications font très délicat: les nègres sont-ils créés pour la même lin que les européens dans l'univers ? Et il n'hésitait pas à professer que les hommes inférieurs se perfectionneront à mesure qu'ils nous ressembleront davantage.
Mais ce perfectionnement, je pense, est le dernier résultat de la colonisation, le meilleur, le plus beau. Nulle part jusqu'ici les traces n'en furent marquées et attendons l'avenir, l'avenir profond, l'avenir
144 JILES FERRY
sombre. Comme il est impénétrable, on ne saurait trop fonder sur lui des espérances splendides.
11 est bien vrai que la théorie colonisatrice de Jules Ferry ne saurait étonner personne par sa hardiesse. Elle vaut par son humilité. A peine existe-t-elle. Elle n'a certainement pas l'énergie vigoureuse d'une conception personnelle. Jules Ferry la construit avec des matériaux épars en des livres mornes, et moins pour contenter soi-même son esprit que pour satisfaire celui des politiciens. Et sa doctrine ne fut ainsi qu une élaboration négligeable, un simple instrument pour servir au triomphe de ses combinaisons sûres et fortes de praticien.
Comme praticien surtout, Jules Ferry colonisateur est digne de remarque. Ayant reconnu sans, incertitude l'intérêt multiple de la France à conquérir des territoires coloniaux et de lointaines influences, il voulut aussitôt réaliser les projets possibles et consacra toute la vertu de son esprit et de son cœur à le vouloir habilement, longuement.
Certes, il est d'abord original pour avoir conçu un ensemble harmonieux de projets colonisateurs — et, reproduisant en cette affaire les tendances marquées dans ses réformes éducatrrces — pour avoir évité d'entreprendre un travail fragmentaire, l^a valeur de ses tentatives provient assurément de ce qu <ii dépit des directions différentes qu'elles imprimèrent à 1 élan l)rusque du peuple, elles s associent. Même la dispersion des territoires peut apparaître p' rilleuse pour ce qu'elle engendre une fatale disse-
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mination d'influence : on peut dire toutefois que cette diversité variée des régions coloniales est pour cela plus riche et plus féconde. La pression des événements ne fut pas seule qui l'infligeât; et Ferry la souhaita violemment, entrevoyant de futurs profits pour la France par delà toutes les mers dépassées et sous la lourde chaleur équatoriale.
On peut nier que l'originalité soit extrême à mettre l'avantage et la gloire de la nation ranimée, dans son rayonnement universel. !Mais, si naturelle que fut la conception, l'audace était grande à l'exprimer. Observons que peu d'années après de mémorables désastres, Jules Ferry réclamait du Parlement la force de jeter coup sur coup la France parmi les dangers mal prévoyables d'expéditions maritimes et continentales tout à la fois. En Tunisie, plus loin à Madagascar et là-bas, là-bas, dans les immensités inconnues de la Chine et de l'Indo- Chine, Ferry voulait ressusciter la guerre. Sans doute. Ferry accompagnait le penchant des nations à conquérir loin d'elles et il demandait à la France que, pour se régénérer au plus vite, elle imitât l'essor belliqueux de voisins avides et d'âpres rivaux. Mais il ne suffisait pas que Ferry marquât l'estimable bienfait des élans colonisateurs : il était nécessaire qu'il ruinât les résistances bruyantes ou sourdes d'un Parlement prompt à vouloir, plus prompt à fléchir et, incapable d'une action durable, s'appliquant bientôt à d'hostiles inerties. Ferry, perpétuellement, dût contraindre le Parlement pour l'entraîner. L'impulsion première qu'il suscita ou qu'il accentua en la disciplina/it est moins admirable que la continuité d'artifices qu'il dût employer pour voiler l'excès de
146 JULES lEHRY
dangers pressants et soutenir le courage des politiciens jamais assez robuste pour qu'une défaite le pût exhalter — enfin la suite d énergies qu'il dût trouver en lui seul et déployer toujours, déployer quand même pour que ne tarit pas en son âme valide la source des grands espoirs. La source un instant s'épuisa, et Ferry, déconcerté soudain, se précipita glorieusement dans la chute.
Il est merveilleux que Ferry ait pu coordonner les activités nationales pour de longues et incertaines entreprises. L'organisation gouvernementale est à cette coordination un obstacle à peu près infrangible, car elle est une organisation de faiblesse et d inaction. Lavenir est hermétiquement clos aux politiciens insaisissables : ils ne vivent que dans linstant. Etant sans durée, ils ne peuvent coffibiner que de petites actions immédiates pour un résultat présent. Le courage qui se divise, s énerve, meurt. Les politiciens désordonnés ne peuvent que malaisément avoir de longs courages. Même ils ne s'unissent que pour s'effrayer. L'effroi, prolongé par l'irréflexion, est le plus sûr moyen de leur accord. Comme il est visible que pour Jules Ferr^^ se multipliaient les difficultés de l'action coloniale! Il en trouvait en elle une umltitude, et d'autres plus nombreuses et plus formidables en dehors d'elle, autour de lui. En effet, il parut à l'heure où la période essentiellement militante de la colonisation commençait. Il fallait vaincre à tous moments. La persistance des victoires résulte de la seule résistance des volontés. Par quelles industrieuses opérations Ferry pût-il donc maîtriser les hardiesses chancelantes, et, sous l'empire de la sienne, les maintenir? En vérité, la vie
politique offre, en ses complications, des hasards prodigieux. Et parce qu'en ce temps là, Jules Ferry avait solidement agrégé les sentimentalismes anticléricaux des politiciens, il avait fait adhérer à lui tous ces hommes effrénés. Par là, il contint longtemps leurs fléchissements, et il obtint parmi eux les auxiliaires — aveugles avec dévouement — qui, ignorant la Cochinchine et le reste, y envoyaient les soldats utiles, parce que, aussi bien, ils n'aimaient pas les curés. Rencontres bizarres des événements! Les grandes choses s'accomplissent de plusieurs
façons
Cependant Ferry effectua des entreprises coloniales plutôt que des entreprises colonisatrices. Il inaugura l'expansion^ française sans la terminer. Il ne put donner la loi à laquelle obéiraient les générations. Il borna son œuvre dans le temps comme dans l'espace. En vérité, il ne faut pas qu'ils disposent pour les siècles futurs ceux qui sont fort empêchés par les pressions environnantes de tra^ vailler pour les âges contemporains. L'homme d'Etat, dans la démocratie parlementaire, doit, pour être fort, se replier. Il est avantageux qu'il ne dépasse guère son époque et les politiciens pour les dominer et conduire leurs incertitudes. Même lui est interdit l'envol démesuré des rêves et des ambitions. Jules FeiTy, parce qu'il chercha clans la vie présente ses raisons d'agir et la règle de ses actes, accomplit avec ordre de grands travaux.
Comment donc, n'obtenant de personne des ressources exceptionnelles, Jules Ferry put-il déconcerter la conjuration des inerties ? Comment lui futil donné, durant quelques années rapides, de déterminer les politiciens à une œuvre continue, en dépit que le régime gouvernemental, foi't aggravé par le penchant de leurs caractères, les condamne infailliblement à des séries de petits ouvrages fragiles et qui portent en eux-mêmes toujours des germes de caducité.? Comment donc, Jules Ferry put-il, dénaturant le système politique, coordonner les énergies invalides pour de longues entreprises ?
Parce qu'en dehors du concours que lui prêtaient les circonstances, Jules Ferry dépensait pour le triomphe de son initiative mesurée, toutes les forces viriles dun homme. Sans doute, cet homme n'est pas égal aux plus grands. Mais, dans la cohue des politiciens surgis de la République, chacun lui est incomparable. Et l'essor de linvidualité de Ferry était si singulier qu'il était en lui-même une raison de puissance. La conception même de ses plans organisateurs de la République oblige à ce qu'on le distingue de la foule; — les vertus particulières, qu'il dépensa pour les exécuter, empêchent décidément qu'on l'y confonde jamais.
Observons cet homme simple et fort.
Il fut fort parce qu'il fut simple.
Toute son âme était occupée pour la tâche décidée ; et il ne songea, aucun instant, qu'il en pût distraire la moindre de ses énergies.
Son âme était emplie de sentiments simples : et ses sentiments l'absorbaient. Ils le poussaient même directement à l'action immédiate, parce que Jules Ferry permettait que ses sentiments prospérassent en liberté, et ne les affaiblissait nullement par d'ingénieux stratagèmes. Il aimait la France et la R.épublique plus qu'on ne saurait dire. C'était un amour passionné, mais non pas contemplatif. Cet amour exigeait des satisfactions et c'était un amour actif.
L'homme s'exaltait en cet amour. Et il le fortifiait par l'observation sincère de la vie contemporaine. Il aimait donc la patrie et violemment et continuellement. Ce patriotisme était ferme et ne s'écoulait pas en prolixes manifestations oratoires. Il inspirait, dans le cœur du patriote, des ardeurs de restauration, et, dans son esprit, d'énergiques desseins d'y collaborer. Autant Jules Ferry sindignait contre la malfaisance des hommes qui « ayant promis de « conduire la France à la victoire » l'avaient « aban- « donnée, trahie » précisément à l'heure où elle était « envahie, mutilée, foulée par cinq cent mille « Allemands » ; autant il était joyeux que la Finance, depuis cette funeste aventure, ne se résignât pas et « voulut faire encore figure dans le monde et porter a la tête haute devant l'Europe... » (octobre 1874). A coup sûr, cet élan sentimental est l'effusion natu-
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relie d'un cœur drcjit. Jules Ferry laisse envahir son âme par les sentimentalismes simplistes qu engendrent forcément, parmi les âmes saines, le souvenir détesté des prodigieux désastres et l'espoir animé des revanches merveilleuses. L'âme même de la patrie vivait en son âme. Et parce que ce sentiment profond était opportun, il communiquait à l'homme une force extraordinaire.
Ce patriotisme extrême se complétait en se précisant et, peut-être, en se déprimant, par-un extrême amour de la République. Mais il importe de voir que Jules Ferry était attaché à ce point à la République, parce que son esprit apercevait — indissolublement uni au triomphe de cette forme gouvernementale — la résurrection de la vigueur patriotique. La République figurait à ses yeux la pure image de la patrie. En outre, il traduisait ainsi les aspirations d'une portion [considérable de citoyens. Et ces sentiments intimes, robustes et bien entretenus, gagnaient une puissance énorme à représenter plus conscients les sentiments mêmes dont, après tant de vicissitudes meurtrières, tous les cœurs bien nés devaient déborder. Les vibrations nationales aboutissaient en lui.
Quelle raison de force ! Gambetta, pour avoir voulu être l'écho sonore des modulations patriotiques et républicaines qui résonnaient alors des âmes frémissantes, avait acquis à ses paroles, promptes à toutes les diffusions, une vertu incalculable et il avait paru, en sa vulgarité, l'incarnation même de la patrie. N'ayant pas compromis sa force symbolique au péril des actes précis, il en avait maintenu longtemps l'indéfinissable majesté. Ferry exprimait
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aussi ces accents universels. Mais il pensa les concentrer en de durables harmonies. Par là, il les symbolisa moins visiblement, mais son âme ravie garda l'impulsion des premiers enthousiasmes coordonnés et son énergie active se perpétua.
Tel était cet homme qu'il ne pouvait détourner de ses premiers desseins nulle parcelle de son activité, et que, pour les accomplir, il se dépensa le plus complètement du monde. Les passions originelles, cependant, perdaient, dans les cœurs de tous, leur vigueur première. C'est ainsi qu'à l'heure où tous les politiciens, qui naguère avaient pensé reconstituer la patrie par la République, s'écartaient de la splendeur austère de ces rêves pour descendre à d'autres réalités, et, considérant la Piépublique fondée par eux comme un domaine propre, commençaient de l'exploiter avant de l'avoir oi^ganisée, Jules Ferry conservait encore la pureté des aspirations initiales. L'extase des débuts le séparait de la foule exerçant déjà son avidité . La tourbe des aventuriers cupides se précipitait de toutes parts à la curée facile et, lui, persistait à voir la grandeur de la patrie.
Ayant, plus que personne, le soin de sa grandeur et le souci de sa gloire, il ne pensait pas qu'un citoyen pût introduire en lui des préoccupations différentes. Il était donc impatient d'agir et d'agir. Et son impétuosité durable devançait les élans ralentis. Et parce qu'il considérait exclusivement le but déterminé, il voulait aussitôt et de toutes façons l'atteindre. Ayant donc décidé que les conquêtes anti-cléricales et coloniales accompliraient la restauration souhaitée, il s'y rua soudain. L'essor opiniâtre, obstiné de sa volonté conquérante dédaigna l'alarme
152 JULES FERHY
des esprits. Il jugea médiocres les liostililés que l'idée cléricale groupa contre la République, niiiiiujes les résistances que Teffroi des guerres loin d Europe cohésionnait contre lui, et, comme il avait tout seul multiplié la vitesse que communiquait à ses actes lardeur frénétique des premiers temps, un jour, il se trouva solitaire contre tous et tomba.
Aussi bien, c'est en lui qu'il cherchait la force d'action, non pas au dehors. Il se concentrait donc pour agir et ne se déployait pas. Son procédé politique était décidé par la nature de son âme. Sa conviction était suffisante à l'impulser, il voulait que chacun, de même, fut impulsé par sa conviction. C'est pourquoi il omettait dangereusement d accomplir ce prosélytisme individuel, pour lequel effectuer, il est bon qu'on soit soutenu par l'excitation persistante d'une ambition personnelle. Ferry disparaissait dans l'œuvre entreprise : il comptait donc sur l'œuvre même pour attirer les hommes et les maintenir. Et, sans doute, il se privait d'auxiliaires utiles. Que dis-je ? absorbant toutes ses facultés dans la lutte, il ne possédait plus ni la liberté, ni l'aisance pour mar(juer les charmantes apparences d'un dilettantisme protitable t|ui concilie peu à peu les adversaires opposés; même il méritait la haine directe d'ennemis exaspérés par l'intransigeance de sa dure conviction et de son action rude. Etait-il bon?... il fallait que sa bonté ne fût visible qu'à un petit nombre de partisans invinciblement conquis : et le plus grand nombre n'en connaissait rien. Il ignorait, en la gravité de son âme, l'attrait souverain du sourire. Il était sans sérénité, sans magnanimité, comme sans ironie.
On le voit, son cœur était pourvu dune simplicité
frustre et forte. Et son âme était disposée au combat, moyen inévitable d'action. Dans les combinaisons de sa politique, l'homme entièrement se mouvait.
En effet, le cœur et l'esprit harmonisaient leurs penchants. Ils se fortifiaient tous deux l'un par l'autre. Et c'était, entre eux deux, comme un régulier échange de services réciproques.
Le cœur s'animait au contact des réalités contemporaines et la présence incessante de leur souvenir prolongeait son animation. De même l'esprit. Il demandait à la vie la discipline de ses manifestations.
Jules Ferry est donc un réaliste essentiellement. Il est permis d'affirmer, possible de prouver qu'il fut réaliste étroit. A coup sûr, il fut réaliste ferme et persistant.
De même que son âme se fixait toujours sur les ruines innombrables accumulées par les désastres, et cherchait, avec suite, dans l'immensité du désespoir, l'immensité du réconfort; de même son esprit pénétrait les difficultés précises de l'existence politique et les voulait supprimer par les plus prudents moyens. Le mérite intellectuel de Feri'v fut de reconnaître la complexité des travaux et de les entreprendre méthodiquement.
Il délibéra donc d'être prudent avec suite et sage avec continuité. Il décida de joindre, pour l'action réformatrice, l'observation sûre à l'exacte expérimentation. Il se fit, du bon sens, une loi. « Prenez, « disait-il, prenez la question en elle-même, telle « qu'elle esten pratique et en bon sens. )^ (9juinl874).
II disait aussi : « Il n'y a pas, dans ce inonde, d'autre « politique que la politique fondée sur le bon sens. » (28 juillet 1885). Le bon sens était son procédé unique, sa seule diplomatie.
Cette diplomatie était donc apte aux modérations opportunes et, se guidant d'après les faits, n'était pas éprise d'absolu. « Il faut en politique savoir « reconnaître la force des faits accomplis et des « situations acquises... » (23 juin 1884]. C'est la règle. — Règle flexible, à coup sûr, si le cœur ne témoigne pas des exigences plus impératives que l'esprit. Aussi bien, Jules Ferry employait toute son âme à vouloir et son esprit était énergique aussi pour satisfaire les volontés. Il cédait davantage pour les satisfaire mieux.
Son esprit accompagnait donc les mouvements de la vie sentimentale. Peut-être, docile à l'excès, les accompagnait-il de trop près ? Tirant aussitôt les leçons immédiates des faits conter«porains, il ne pouvait orienter le progrès du peuple que pour un temps très court. La portée de son œuvre de coordination des énergies en activité était donc moins étendue — peut-être plus sûre.
Cependant, de 1 interprétation sage et sans ampleur ni hauteur des faits, Jules Ferry accédait volontiers à la théorie politique. Il fallait bien,' que sous limpulsion du bon sens, son esprit aspirât à la théorie car, en vérité, la politique a besoin — surtout dans l'infirmité morale de ceux qui la pratiquent — de règles très rigides. Ferry concevait-il l'urgence de ces règles? A peine. Et les principes n'étaient pas un expédient pour sa conduite, mais comme un refuge. Ils étaient un complément, un appendice.
D'abord, ils revêtent préférablement des aspects philosophiques. Et croira-t-on que Ferry gouveimait la France en vertu d'une conception personnelle du système de l'univers ? Nullement. La philosophie politique n'était, en aucune manière, le point de départ de ses actes, mais leur extrême aboutissement. Même, c'est une philosophie factice oîi Ferry laisse paraître que son âme, parfois lassée des pratiques vulgaires, tendait vers les hauteurs. Elle y parvenait non sans efforts. Elle n'accomplissait pas son ascension d'un seul bond, mais graduellement et comme par étapes. Elle trouvait, en quelque façon, une station intermédiaire dans ces philosophismes pesants qui proviennent d'honorables et saines lectures. Certes, Ferry avait lu avec application les écrivains philosophiques et il ne s'en cachait pas. Hélas! il en citait les noms, les doctrines!... Ainsi font encore de nos jours les politiciens de bonne qualité, lesquels extrêmement sages, ayant d'abord gouverné les hommes, n'oublient pas ensuite de s'instruire sur les lois de leur existence... Et c'est un acheminement à la philosophie.
Ferry s'y acheminait de tout son pouvoir. Et les nécessités de ses entreprises politiques l'amenaient à concevoir fortement la théorie de l'Etat moderne. Grâce à ce travail, ses oeuvres sentimentales s'ornaient d'apparences doctrinales, et semblaient ainsi mener mathématiquement l'évolution régulière d'un peuple.
Toutefois, les efforts intellectuels de Ferry vers la philosophie politique ne lui donnèrent pas l'âme philosophique.
Son esprit ne pouvait faire son cœur indépendant.
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L'un et l'autre étaient employés sans répit, sans trêve et tout entiers. Ils ne s'appartenaient pas. Et Jules Ferry, ayant progressé parmi les vicissitudes politiques perpétuellement, était inhabile à s'isoler d'elles jamais. Et son esprit adonné aux comlnnaisons politiques depuis son premier essor, en était comme obscurci : la culture littéraire ne 1 éclaircissait pas. Uniformes en leur simplicité puissante, son esprit et son cœur manquaient d'élégance. Ils étaient robustes et disgracieux.
Ainsi l'œuvre.
Et l'éloquence de Jules Ferry est la peinture parfaitement exacte de son caractère, aimable peut-être à force d'être estimable.
On peut dire qu'en son éloquence sa conception politique se reproduisait. L'homme ne tolérait pas qu'on divertît, un instant, son attention de la considération du but : tel l'orateur. Le but fixé, le but visé, il exigeait que tout concourût à l'atteindre.
C'est pourquoi son éloquence n'a pas d'existence réelle : la parole, pour Ferry, n'est qu'un instrument. Il n'est pas un orateur. Il parle pour agir.
Et parce qu'il se propose d'opérer la conquête des hommes, afin que, soumis, subjugués, ils servent ses desseins, tout son cœur se répand. Le courage se montre toujours parmi son éloquence, la fermeté s'y fait voir sans cesse. Ses discours valent pour la belle franchise qui les anime. C'est une individualité, c'est un homme qui les vivifie.
La franchise du cœur est inséparable de l'honnê-
teté intellectuelle. Cette vertu règne donc aux discours de Ferry. Et la dialectique n'est jamais artificieuse. Il ne met pas sa gloire à tromper les hommes, mais à les éclairer. Avide de les convaincre, il y travaille loyalement. Et son éloquence ordinaire se déroule sans trop d'ordre, mais en elle les. arguments se pressent, agents de conviction. Si parfois, il s'abandonne à quelques vulgarités sentimentales, accablant de rudes mépris les monarchies mortes, les empires anéantis, les dynasties déchues, c'est qu'il cède à l'animation de la bataille, et, insultant vivement ses adversaires, il les insulte sans malice, car il cherche dans sa politique même, — non pas en dehors d'elle, — les raisons de la pratiquer. Il croit à la bienfaisance de ses idées, de ses actes et veut qu'on y croie.
Alors, voyant les réalités seules, il leur sacrifie tout. Son éloquence utilitaire ignore les raffinements. Ce n'est jamais une éloquence d'apparat. De même que Ferry praticien ne se campe pas en une belle attitude devant les générations et creuse simplement le sillon qu'il traça, — de même. Ferry orateur, ne se propose pas en spectacle : il accomplit simplement le labeur déterminé. Proscrits les gestes inutiles, bannies les paroles superflues. Ferry n'accueille rien qui ne soit directement profitable. Son éloquence est absolument privée de style. Elle n'est pas une œuvre d'art et Ferry n'est pas un artiste. Pas de distinction affectée, pas de finesse, point de délicatesse, nulle ornementation jamais, jamais d'enjolivures, mais partout et toujours, un peu vulgaire, la simplicité forte et drue.
Il suffit, pour louer cet homme généreusement, de
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dire qu'il voulut déployer dans la vie politique toutes ses facultés naturelles de cœur et d'esprit sans les déformer, et qu'au contraire tous les politiciens y dénaturent leurs aptitudes, qui ne valent d'ailleurs pas qu'on les considère.
Jules Fen'3' n'eut pas d'imitateurs.
Il eut des disciples, cependant, et méritait d'en avoir de meilleurs. Il faudrait aussi, je le pense, qu'ils fussent pratiquement fidèles à l'homme plus qu'à l'œuvre.
La question importe donc de savoir si Ferry peut procurer à la politique contemporaine une inspiration totale ou partielle. Et le problème n'est pas résolu encore, pour cela seulement qu'il ne fut pas jusqu'aujourd'hui posé. Ferry peut-il être le conducteur posthume des politiciens et le rester? Les uns le renient~intégralement et les autres le retiennent si complètement qu'ils en oublient de le continuer. Et je pressens qu'il y a quelque audace intolérable aux uns comme aux autres à déclarer et surtout à prouver qu'ils ont tort.
En vérité Jules Ferry fut-il initiateur du gouvernement futur de la démocratie ? Et la République peut-elle vivre et prospérer en méditant ses préceptes et en les appliquant? La gloire n'est pas médiocre, assurément, de l'homme à propos ducpiel on ouvre un tel débat. Et ce serait un miracle que la caducité n'eut pas en partie désagrégé son ouvrage. On pourrait même se plaindre de ce que Jules Ferry n'aie pas voulu laisser aux politiciens des raisons d'ao;ir.
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Il n'y a pas lieu de se lamenter, et le redoutable miracle ne s'est pas accompli. Les politiciens peuvent utilement encore méditer des inventions superbes et exécuter des actes prodigieux.
Ferry, du moins, marqua le sens où se devaient élancer leurs efforts.
Il comprit, il comprit seul que la République est proprement le régime qui met en valeur les énergies des individus. Il fut, il demeure le seul politicien de la République qui entreprit d impulser aux actes productifs les énergies associées du peuple. Il voulut aussi que cette impulsion, disciplinée par les chefs, évitât de se perdre dans les chimères de trop ambitieux desseins, insuffisamment réfléchis, et, de même, qu'elle ne s infirmât pas dans linglorieux élan d'une entreprise trop modique. Il discerna qu'il est indispensable de leur ouvrir d infinies perspectives. Encore faut-il que ces perspectives soient nettes : et Ferry le voulut. Soucieux d'engager les forces de tout un peuple en de longs travaux divers, il désira préciser ces travaux et ordonner leur commencement. C'est ainsi que Feri'v ne se proposa pas moins que de restaurer la France. Le dessein était noble et le plan grandiose. Or, justement, la restauration n'est pas terminée aujourd'hui. Mais pour réaliser tout le dessein — ce qui presse — doit-on exécuter tout le plan et lui seul ?
Observons ici l'inflexible règle des raisonnements politiques de Jules Ferry.
Il savait que les énergies du peuple ne se pouvaient ranimer et rétablir la vie normale de la France que par la République. Avide de la fonder, il cultiva immédiatement et traduisit, en ses actes gouvernementaux, les sentimentales aspirations populaires. Il fixa les haines intestines dans les lois, les y figea. Il comprima le peuple en lui cédant et la République obtint la victoire. Cet ouvrage intéresse le premier âge de la République, mais non pas sa maturité.
Peut-être, cependant, eut-il été permis, dès l'aurore confuse de la démocratie, de prévoir et de préparer immuablement la succession nécessaire de ses progrès et d'en accentuer ainsi le cours en l'accélérant ? jNIais il importait, dépassant sa surface, de descendre jusqu'aux plus profondes sources de la vie populaire. Tout se coalisait pour interdire à Ferr}- ce travail : son caractère, son temps. Il leur obéit à tous deux.
Ferry, — n'en ai-je pas établi les preuves? — était un réaliste. Il le voulait être sévèrement : il devait l'être étroitement. Et, parce qu'il comprenait qu'en cohésionnant les sentimentalismes du peuple, en eux il trouverait, pour alimenter et féconder son œuvre, un réservoir de forces incessamment rempli ; parce qu'au surplus il était pressé que rien ne s'en perdît, il s'appliqua incontinent à canaliser les sentimentalismes les plus visibles et les plus tumultueux. C'étaient les sentimentalismes anticléricaux. Or, ils représentaient, violentes et folles, les convulsions finales d'une lutte séculaire entre deux conceptions politiques, dont l'une inévitablement céderait tôt ou tard. Que la religion s'évadât du domaine politique : c'était une nécessité fatale. Et son évasion
naturelle s'effectue, chaque jour, lentement. Et jusqu à ce que sonne l'heure di'finitive des séparations éternelles, toutes les tentatives d'expulsion brutale ne serviront de rien. Mais Ferry, voyant le présent seul et ses seuls périls, organisa, contre le clergé agresseur, toutes les impétuosités rangées en bataille. Il précipita la déroute des ennemis. Il empêcha leur retour offensif, en éle\ant par la loi essentielle d'instruction anticléricale, une barrière.
La barrière ne sera ni franchie, ni détruite Ainsi,
Jules Ferry, jeté parmi les combats, s'empressait d'anéantir, avec fougue, les adversaires qui l'entouraient de plus près. C'étaient alors les plus ardents peut-être : ce n'étaient pas les plus vigoureux. Et, ruinant leurs efforts seulement, Ferry se contentait ainsi d'affaiblir les survivances, d'énerver les résistances du passé qui de lui-même se meurt, il ne forgeait pas à la démocratie naissante des armes pour les combats gigantesques de l'avenir.
Voyageur engagé sur la route inOnie des temps, il se retournait pour voir encore les grands espaces des siècles parcourus s'assombrir dans l'obscurité lointaine du passé — et, le cœur réconforté, il recommençait sa marche, écartant chaque obstacle, évitant un à un les chocs; — alors, surveillant tous ses pas pour les affermir, il ne mesurait point, devant lui, l'immensité des distances inaperçues. Son regard ne sondait pas les profondeurs de l'horizon. Et Ferr}- n'accueillait que les préoccupations de l'instant. II cédait à son temps. Et tous les phénomènes de la vie des peuples se réduisaient, pour lui, à de petits soubresauts politiques. Il connaissait les causes prochaines de ces bouleversements superfi-
ciels, et voulait extirper les unes, pour empêcher la reproduction des autres. Mais il s'arrêtait là et n'entrevoyait rien de l'obscure réalité de la vie sociale. Alors, la République n'était, à ses yeux, qu'un régime politique se substituant à un autre régime.politique. Il ne voulait donc accomplir que des efforts politiques. En quoi, je pense, son interprétation des réalités contemporaines mérite d'être accusée. Et si Jules Ferry, discernant mieux, par delà le voile des apparences, les véritables mouvements de la vie populaire, avait voulu appuyer sa fondation républicaine sur le soutien durable d'institutions sociales positives et non pas sur le soutien fragile de luttes politiques négatives, la République eût été plus belle et plus robuste parce qu'elle eût été plus complète. Même je prétends qu'inaugurant les institutions sociales Jules Ferry eut assuré pour son œuvre le concours nécessaire des zèles excités de la foule, car il eut multiplié, de la sorte, la force de sentimentalismes fervents et il en eût bénéficié. Déjà les questions sociales s'étaient imposées dans les faits, dans les idées : j'entends les questions de la vie matérielle des travailleurs. Déjà il était apparu que là devait être la préoccupation vitale, majeure, exclusive d'une société. Et l'Empire avait commencé de mettre en œuvre les sentimentalismes des masses et de renouveler en eux sa vigueur qui déclinait. Déjà, les réelles difficultés de la vie ouvrière avaient suscité des effervescences (grèves, coalitions), et ces effervescences déjà avaient dégénéré en crises (la Commune...) En vérité, n'était-il pas visible à tous les regards que la société de.vait être réorganisée et que cette réorganisation ne se pouvait opérer qu'autant
que les développements de la vie matérielle de tous seraient tout d abord harmonieusement préparés... Les foules exigeaient cet effort et les faits aussi le réclamaient. I^éellement la vie économique de la nation était, jusquen ses profondeurs intimes, dissociée par le bienfait, funeste jusqu'ici, des inventions scientifiques et par le multiple essor des entreprises industrielles parmi tout l'univers. Il importait de rappeler 1 accord dans cette vie : il fallait l"}' rappeler tout de suite. Et les peuples confiants se seraient agrégés puissamment — en dépit des oppositions vaines — à la République féconde et bonne, créatrice admirable de la démocratie.
Quels empêchements étranges écartèrent de cet ouvrage splendide les fondateurs et les ordonnateurs de la République^ je suis inhabile à les pénétrer. Doit-on dire que tous,- hommes bien intentionnés, bourgeois pourvus, apôtres de café, héros de comités, ignoraient le peuple, divertis malheureusement de lui par leur origine, par leur formation intellectuelle et morale et par leur existence ? Je ne sais. Doil-on dire que les circonstances déconcertèrent leurs bonnes volontés novices ? Je ne sais. Mais je suis certain qu'ils manquèrent la plus belle occasion qui jamais s'offrit à des réformateurs d'accomplir des actes immortels.
A coup sûr, Jules Ferry n'est pas particulièrement reprochable de n'avoir pas vu ce que nul n'entrevoyait. Quelle gratitude, au contraire, il lui faut exprimer pour s'être avisé que la République pouvait être plus qu'un mot et mieux qu'un sentiment : mais un régime politique. Elle doit être, il est vrai, un régime social. Elle ne peut être que cela.
Par conséquent, le travail de Ferry persiste pour l'aide qu'il fournit à la besogne exclusivement sociale qu'il est urgent d'entreprendre. Le reste en est caduc irrémédiablement.
Il croyait que par l'instruction les énergies populaires, devenues plus valides, seraient plus aptes à se répandre. Il voulut leur procurer à toutes cette validité. A coup sûr, si l'instruction y collabore autant qu'on se plaît à le penser, les réformes qu'organisa Ferry recèlent un incommensurable bienfait social.
Il appartenait à Ferry d'accueillir en son âme, éprise du bonheur du peuple les généreuses utopies dont l'héritage, transmis avec une fidélité touchante à la suite des générations, fortifie, en la perpétuant, une traditionnelle erreur. L'instruction, quoi qu'on pense communément, ne saurait être qu'un moyen accessoire, complémentaire de développement deS individus. L'éducation de l'âme seule y peut aboutir, dont l'instruction n'est qu'un auxiliaire, non pas négligeable, mais non pas important. — D'autre part, l'instruction de même que l'éducation ne sont efficaces qu'autant que la vie matérielle est vécue, par ceux qui les reçoivent, dans des conditions moyennes de sécurité et d'aisance : l'instruction n'entreprend rien sur la misère; contre, elle ne peut rien. Et parce qu'on inaugura la formation intellectuelle et au surplus morale, — morale par surcroît, disait-on, — des individus, sans s'assurer qu'elle était superposée harmonieusement à l'organisation économique de leur existence dans la nation, aucun individu ne se développa, centre et source d'action. xVprès vingt
ans, beaucoup plus noml)reux sont les individus capables de lire : il n'y a nulle énergie nouvelle, nulle énergie plus forte 1'.
Et qui donc affirme et démontre que, chaque année, les énergies, l'aréfiées, s'exténuent ? L'évidence.
Mais Ferry voulut les accroître et les multiplier. Qu'on garde la mémoire de ses intentions et qu'on les réalise. Qu'on se hâte.
Avec la méthode pour prospérer, Ferry souhaitait de fournir aux énergies individuelles tous les moyens et toutes les occasions. Et c'est pourquoi, sans doute, il voulut prolonger la France en des colonies.
Ainsi son nom est décidément gardé de périr, car il s'attache à des entreprises auxquelles l'avenir national ne peut plus être étranger.
Ce fut un imposant travail et pénible que celui d'assurer à la France les lointains territoires, parmi l'immensité desquels les activités, plus tard, pourraient à l'aise se déployer. Et la tâche fut belle de déterminer à leurs empressements des directions diverses, mais non pas disséminées au poinJ que le résultat utile à la nation s'en pût affaiblir.
Incontestablement, le bénéfice de ces extensions sera plus exactement apprécié le jour où Firapulsion,
(1) Chacun observera, jp l'espère, que ma critique, ici, n'oppose aucunement le système d'instruction laïque au sys" tème d'instruction cléricale ; ce sont des systèmes similaires, car ils omettent tous deux de favoriser l'essor des énerg-ies : ce qui, s'ils étaient bien conçus et bien pratiqués, serait, pour tous deux, le seul but.
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que d'en haut on ti'availle maintenant à communiquer aux masses, se répercutera véritablement à travers elles et les poussera, avec une régularité pacifique, à l'exploitation de leurs richesses. Alors s'opéra la conquête définitive. Et la Fi-ance ressentira l'inestimable avantage des énergies mieux employées de ses fds et sa jeunesse refleurira.
Jules Ferry aura été le premier agent de cette renaissance.
Et comment ne retient-on pas ses tendances à la décentralisation ? Pourquoi ne les point mettre en un relief précis ?
Serait-ce parce qu'il abandonna la rudesse de ses conceptions originelles et, qu'à cet égard, il ne considéra pas qu'au pouvoir on dût appliquer les idées conçues dans l'opposition, mais estima qu'on devait plus justement les combattre? J'aperçois, au contraire, un motif pour y insister : les contradictions vigoureuses et catégoriques d'un homme sur un sujet démontrent assez qu'il s'en préoccupe avec intensité.
Au surplus, Ferry était peut-être décentralisateur par sentimentalisme politique : il n'y a même pas lieu d'en douter, puisqu'il était décentralisateur durant les années dernières de l'Empire. Il professait mathématiquement « la centralisation et la « liberté sont incompatibles. Entre les deux, il faut (( choisir. » (Programme de Nancy). Mais, en outre, il affirmait que la centralisation énerve des forces, comprime des intelligences, « déclasse et sacrifie »
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une multitude d'activités, et pour y remédier, il attendait des effets admirables d'une « vie commu- (( nale, active et puissante. » Et de même qu« d'un frottement d'une continuité régulière naissent la cha leur et la flamme, de même assurément les activités peuvent être animées par la multiplication de contacts réglés en un groupe restreint. Evitons, néanmoins, de confondre les activités politiques elles activités sociales.
Les énergies productrices d'activité sociale subissent assurément l'influence malfaisante ou bienfaisante de l'organisation des milieux. Mais, en vérité, le milieu ne crée ni ne tue les énergies. Toute énergie de l'individu dans la société se déploie par son propre mouvement, dont la cause est tout intérieure.
Il importe toutefois d'observer que Ferry ne négligea aucune manière de favoriser la culture des énergies nationales. Il est permis d'bésiter sur les procédés qu'il indique. L'bésitation est souvent recommanda])le.
Mais c'est la marque d'un homme que de procurer aux autres hommes des occasions ou des raisons d'être incertains.
Ainsi, la synthèse de l'œuvre fait clairement paraître qu'elle persiste par les facilités quelle donne au développement social des individus et que, pour le reste, elle se dissipe chaque jour et se désagrège.
Mais quelque effet que produise sur elle l'inéluc-
table action du temps, qui dépouille toutes choses des périssables éléments qui les' encombrent et les alourdissent, et les transmet allégées et simplifiées à la postérité empressée à les recueillir, l'exemple de l'homme demeure tout entier. Il inflige aux politiciens une rude leçon.
Leçon pour la masse obscure des politiciens anonymes auxquels Fex'ry fait voir nettement que la vie politique n'obtient sa noblesse que des longs desseins systématiques, réalisés patiemment par l'application désintéressée des esprits et des cœurs. Leçon pour eux tous, parmi lesquels il voulait répandre l'enseignement que voici : « Jamais, mes- « sieurs, dans ce grand pays, la politique ne des- « cendra jusqu'à ce point de n'être plus qu'une « question de receveurs buralistes ou de percepteurs « de contributions. » (4 décembre 1879). Leçon pour eux tous, quels qu'ils soient, modiques intelligences, activités infîmes, dont Jules Ferry pensa exalter la fonction par le soin perpétuel de la patrie. Leçon pour eux tous, méprisables individualités, auxquels Ferry, par le constant effort de son zèle invaincu, marqua, — vainement jusqu'aujourd'hui — qu'en dépit des obstacles, en dépit des haines, l'homme politique devait consacrer, sans fin, ses forces pour la victoire de ses idées. Leçon éloquente et persuasive, dont la vie intégrale de l'homme illustre et renforce les préceptes par ses manifestations.
Leçon pour les chefs, surtout. Avant eux et pour eux, Jules Ferry témoigne qu'il n'est pas suffisant de concevoir les actions profitables au pays, mais qu'il faut, en outre, sacrifier sa vie à les accomplir. Leçon magnifique, inoubliable leçon de cet homme
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qui en son esprit, étroit sans doute, mais à foup sûr puissant, ayant médité des desseins complexes, réunit, pour leur réalisation pénible, un concours prolongé d'énergies conquises. Leçon singulière, étrange leçon de cet homme qui ne voulut pas obéir aux politiciens inconscients pour les attirer à lui, mais tâcha longuement à contraindre leurs incertitudes pour agir. Leçon importante de ce chef qui dompta les politiciens par la force. Certes, on peut affirmer qu'il mit trop de violence à coaguler en principes résistants des sentimentalismes transitoires et qu'il fut sectaire avec maladresse. Retenons ce fait seul que Ferrv entreprit d'être activement sectaire et ne se désista pas de l'être, malgré les oppositions conjurées. Et souhaitons le retour parmi les conducteurs de politiciens — devenus plus libres d'esprit, mais non moins ardents de cœur — de sectaires aussi prompts aux actes sérieusement délibérés.
Aussi bien, jusque dans la misère de leur existence dévoj'^ée, les politiciens subissent l'influence de cette ■personnalité. Jules Ferry paraît emplir le vide insondable de leur politique. Qu'on cherche, en effet, au-delà des éphémères groupements d'insaisissables partis l'idée inconsistante qui peut inspirer vraiment les politiciens : c'est celle, envisagée sans suite et mal approfondie, de continuer la politique de Jules Ferry, l^'t ils tentent tous de s'unir indistinctement autour de son nom qui domine seul, — pour ou contre son œuvre, que nulle œuvre ne précéda, qu'aucune «'uvre ne remplaça. De la sorte, en leur aptitude à combiner des systèmes ils reconnaissent — par 1 insistance peureuse qu'ils mettent àseré(u-
gier dans le SA^stème de Jules Ferry, comme dans une citadelle inexpugnable — la perpétuelle impossibilité que la politique se dispense de système. De la soi'te, en l'incohérence de leurs soubresauts désordonnés — car aucune idée n'éclaire et ne guide leurs mouvements, — dans cette incohérence que prolonge et qu'aggrave le défaut des chefs, ils avouent — par l'insistance craintive qu'ils témoimoignent à se réclamer de Jules Ferry — que ; politiciens ne peuvent se passer de chefs.
En vérité, la bienfaisante influence de Jules Ferr n'est pas disparue encore puisque, systématique et volontaire, il prononce par sa vie l'irrévocable condamnation de tous ceux qui s'autorisent de lui pour ne rien vouloir et n'accomplir rien.
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Lorsqu'on a l'econnu pour soi et lorqu'on a démontré pour tous, par l'analyse laborieuse de ce caractère et de cette existence, que Jules Ferry est exactement le praticien politique le plus diff(-rent de tous les politiciens qui accaparent de nos jours sa personnalité en la dénaturant ; lorsqu'on a prouvé que nul plus que lui n'incriminerait la politique inerte dont nous sommes les spectateurs désolés, comment alors ne pas exalter cet homme par une multitude de considérations bien raisonnées? Nulle ardeur sentimentale n'intervient pour animer l'admiration dont, quant à moi, je lui apporte l'hommage réfléchi.
Je dégage volontiers son œuvre des fureurs belliqueuses qu'il y introduisit avec une fougue si excessive qu'elles se sont perpétuées — l'envahissant toute et la gênant — en dépit des tempéraments dont — son âme adoucie, — il proclama lui-même, au lendemain des victoires, la patriotique nécessité. J'omets ses interprétations, incorrectes à mon sens ou insuffisantes, des phénomènes contemporains. Il me suffît c|ue sa véhémence de dispute fût franche. 11 me suffit qu'il ait vu de toutes parts des raisons pour agir et des motifs pour agir systématiquement.
Lhortmc, qui enseigne l'action et en fournit ''exemple, appelle sur son nom une estime très forte.
Et cette estime est impérissable parce qu'effectivement elle ne se confond pas avec la persistance d'une œuvre conçue et exécutée selon les exigences de batailles momentanées. Elle dépasse extraordinairement cette œuvre. Elle croît davantage à mesure que, s'inspirant de l'exemple d'énergie active et disciplinée que Ferry donna, les générations qui le suivent abandonneront sur le chemin des progrès politiques sa marche distancée et continueront librement ses efforts réalistes et, pour les terminer, les renouvelleront. Il est immortel, en vérité, celui qui permet qu'on l'imite en s'écartant de lui. C'est la seule manière, en effet, de le développer noblement.
Il exprima, avec une vigueur singulière, les aspirations de son temps. Je pense que, pressé par les agitations d'alentour, il discerna surtout les plus visibles, non pas les plus réelles. Disons, par conséquent, qu'en son effort hâtivement combiné, il a complété le cycle des combats politiques : et c'est pourquoi il faut que commence immédiatement l'époque des constructions sociales.
Lui-même nous contraint à ces travaux immenses. Réaliste essentiel, il professait que le praticien politique doit traduire en institutions les élans du peuple. Qui donc aurait l'audace de nier que le souci universel ne doive être, aujourd'hui, d'édifier, — contre le socialisme incohérent, — le régime régulier de la vie sociale républicaine? Prétendra-t-on qu'il est prématuré d'accomplir ce travail et qu'il est plus utile de consacrer bruyamment tout l'effort politique à consolider l'œuvre politique effectuée par Ferry ? On avouerait ainsi qu'elle menace ruine. Seuls, au contraire, les efforts irrésistibles des années
qui fuient, paciGcatrices, en atteignent doucement les éléments superflus. Par elles, s'accomplissent les apaisements profitables, et les énergies de la nation tout entière, élancée enfin vers les actes, peuvent désormais concourir, par une communion durable des esprits et des cœurs, au grand ouvrage de l'organisation sociale de la démocratie.