‹ Praticiens politiques, 1870-1899Chapitre 4 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Et, vain, il a reçu une ri'compense vaine!...

El recepertint inerccdem suam, vaiii vanam.

BossuET. (Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Conde).

La force dont on dispose n'est autre chose que la crainte qu'on inspire.

• Ren.^x. (Dialogues philosophiques .)

Que Clemenceau naquit à Mouilleron en Pareds, village vendéen, cela ne le destina pas tout d abord à occuper une place éminente dans la galerie pittoresque des politiciens radicaux. ^lais, jeune homme, il vint à Paris, où ses sentiments républicains se cultivèrent avec intensité par l'étude de la médecine. Etait-ce par mépris de la médecine officielle qu'il devint ennemi véhément de l'Empire, je ne sais; du moins, il obtint rapidement l'honneur d'être distingué par la police impériale. Gomme les recherches médicales ne procuraient à son esprit curieux et agité qu'une très, insuffisante alimentation, Clemenceau envahit bien vite d'éphémères journaux, où il répandait sa jeunesse en phrases violentes et réformait

l'Etat. Ayant été, pour cela, privé de ses inscriptions, il fut, tout jeune, héroïque et glorieux. Il partit alors pour la libre Amérique, où sa haine du régime césarien s'accrut. Au retour n'ayant plus rien à apprendre de la théorie ou de la pratique politique, il daigna continuer ses études de médecine. A force de les conlinuer, il les termina; et, si j'en crois le Dictionnaire Larousse, auquel on doit des biographies de politiciens très attrayantes pour plusieurs motifs : (( il fut reçu docteur par la Faculté de Paris, avec (( une'thèse, où il exposait les idées philosophiques (( les plus avancées. » D'autres, qui deviennent sans bruit de bons médecins, exposent, dans leurs thèses, des vues médicales ingénieuses et même approfondies et solides. Clemenceau jugeait plus noble — et peut-être plus commode — de s'élever, au contraire, de la médecine à la philosophie : il avait déjà un esprit et une âme de politicien.

Aussi bien, établi médecin dans le quartier de Montmartre, il y acquit une grande clientèle électorale. Par l'effet singulier de ses talents médicaux, il fut maire. xVyant partout le goût des a idées les plus avancées )) il prescrivit, par circulaire, l'enseignement laïque dans son arrondissement. Cétait un précurseur. Maire, puis député, il démissionna deux fois : par quoi il fut indiscutable que Clemenceau était ou serait un homme important, l^^nfin, il fut élu membre du Conseil municipal de Paris, qu'il présida: et, dans ce poste, sa philosophie trouva son application la plus décente. Rien ne lui manquait alors, pour qu'il devint délinitivement un grand député radical. Il le devint donc, cédant au destin. Et il ne fut rien autre.

Cependant, Clemenceau n'étant pourvu — il est permis de le conclure, avec certitude, de ses discours— d'aucune compétence sur aucun sujet spécial, on pourrait croire que rien n'entrave son élan vers les généralisations de la haute ou de la grande politique, et que la rigidité des principes dirige au moins, en cet homme important, sa pratique quotidienne de la vie publique.

Ne sait-on pas, en effet, qu'il faut aux grands politiciens une large abondance de conceptions générales, aussi philosophiques que possible et fort susceptibles de s'appliquer, grâce à des termes obscurs et scientifiques, aux circonstances les plus dissemblables? Pour le dire, en deux mots, on n'est pas chef de parti sans avoir lu quelques livres de philosophie sociale dont on a retenu la substance ou, mieux encore, la terminologie.

A certains moments, Clemenceau sait très exactement le prix de ces vagues notions philosophiques par lesquelles les âmes sentimentales des politiciens sont recouvertes d'un vernis doctrinaire; à d'autres moments, Clemenceau paraît les méconnaître.

Oui, Clemenceau parle avec respect des doctrines; il se hausse, il s'exalte, il cite des auteurs qu'il confond, en son inexpérience, avec des autorités : « Je vous demande pardon de parler de prin-

« cipes, je sais qu'un grand nombre de mes collègues « ont peu de sympathie pour les idées générales; « mais je crois, avec Rossi, que l'homme politique « doit se garder avant tout du pur empirisme et a chercher, autant qu'il le peut, à se conformer aux « lois reconnues qui régissent les sociétés humaines. » (29 avril 1883). Est-ce général? est-ce doctrinal? est-ce philosophique? Au surplus, cette phrase, très honorable par les tendances d'esprit qu'elle montre, n'offre pas un sens très précis, très net, et — pour employer un langage familier, car ainsi nomme-t-on le langage vulgaire, — cela ne veut pas dire grand chose. La phrase signifie simplement que Clemenceau est politiquement un doctrinaire. Or, l'aveu, si nous en croyons son auteur, est tout dénué dimportance. En effet, la vie politique tolère, aime le changement. En politique, il sied d'être tantôt doctrinaire et tantôt empirique.

Il convient même parfois de témoigner quelque frémissante horreur des idées générales : a Le a malheur de ce débat, c'est que nous discutons tous « une théorie, nous faisons tous de la doctrine et « nous ne nous plaçons pas sur le terrain pratique. » (28 janvier 1883). Et, pour peu qu'un ministre adversaire manifeste une vague aspiration doctrinale, ce sera certainement le devoir immédiat d'un grand homme politique, qui prévoit l'avenir et le prépare, de dénoncer énorgiquement le danger des doctrines et de déclarer en paroles très impératives, donc extrêmement convaincues : « Il ne s'agit pas de a savoir si, théoriquement, une nation peut et doit « avoir des colonies. Il s'agit de savoir si la France « de 1885 peut et doit acquérir certaines colo-

« nies..... » (31 juillet 1885]. Voilà de la pratique — la pratique pure, la pratique sûre, — c'est, en un mot, la vraie politique.

Donc ici, doctrinaire avant tout — et là, praticien surtout : tel Clemenceau. Cette contradiction primordiale de son esprit lui communiqua une grande force au Pai'lement.

Cependant, plusieurs personnes sensées croient — on leur a tant dit le contraire ! — qu'une doctrine, qu'une idée générale est un élément indispensable de fermeté pour la conduite ordinaire des hommes et même des gouvernements. Il faut dire : cela dépend des idées générales. Et, quant à Clemenceau, ses idées générales sont si modiques, si pauvres en leur philosophie rudimentaire, que, les élirait-on pour guide, on serait sûr de s'égarer. Et ce phénomène plutôt amusant se produit, à savoir que Clemenceau n'est jamais plus incertain et flexible que lorsqu'il s'affirme doctrinaire, si ce n'est assurément, lorsqu'il expose, d'aventure, ses doctrines mêmes — et jamais il n'est plus ferme, rigide, intransigeant, inflexible, que lorsqu'il demande aux hasards de lui fournir la règle momentanée de ses actes, qu'il se prononce praticien, empirique et, pour tout dire, politicien, ainsi que le commun des députés.

C'est qu'en effet il emploie, il exprime — lorsque la marche du discours lui crée cette obligation funeste, d'étranges idées générales. Oh! la banalité pénible, la petitesse lamentable de cette philosophie! Clemenceau cultiva son esprit au temps où Comte

après Darwin, transfox'mait la philosophie universelle pour toujours, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'une nouvelle rénovation définitive s'opérât. Naturellement, Clemenceau s'éprit aussitôt de ces nouveautés dignes de remarque : et, pour son usage personnel, les adopta l'un des premiers, car il avait lu les ouvrages très vite. Il en retint assez bien le vocabulaire; et depuis, la société toujours lui parut un organisme.

11 connut aussi l'évolution.

Organisme, évolution : voilà, dans ses éléments, la philosophie politique, économique, sociale et autres de Clemenceau.

Il ne développa jamais son s^-stème, mais il le résuma : « Nous croyons que la lutte pour la vie est « la loi de 1 organisme social, comme de tous les « autres. Nous voulons maintenir, au dessus de tout, « la liberté de l'initiative individuelle qui est la loi « même du progrès, c'est-à-dire de la vie sociale. « Mais, en même temps que la liberté, nous procla- « mons 1 égalité, la solidarité humaines. Et c est la « justice que nous appelons à concilier le droit de « l'un avec le droit de l'autre, la justice progressive, « telle qu'elle résultera des mœurs que nous fera « l'éducation nouvelle. Nous prétendons que la a société a, par dessus tout, le devoir — c'est même « sa seule raison d'être — de soutenir, de fortifier « le faible, de le débarrasser de toutes les entraves a des régimes passés, de le délivrer de toutes les « oppressions, de le favoriser même, de développer « tous ses moyens d'action, pour le rendre capable « de celle noble lutte qui fait sa dignité et qui est la « condition même de sa vie dans la société »

(20 juin 1883). C'est une grandiose et simple doctrine, certainement, et très belle. Il est vrai qu'à un petit intervalle (1" février 1884), Clemenceau ornait cette doctrine toujours grandiose, d'une beauté à peu

près opposée : « Dans les sociétés civilisées il peut

« y avoir lutte pour le développement du bien-être « matériel, mais je n'admets pas qu'il puisse y avoir « lutte pour l'existence. » De ces principes très nets, très contradictoires et pareillement philosophiques, Clemenceau extrait des déductions formelles. D'abord, il faudra pratiquer une « politique démocratique. » De cela, Clemenceau est si assuré, qu'il Taffirme partout et nulle part plus fermement que dans un discours sur la question d'Egypte. — En outre, parce qu'il est urgent de garantir aux petites et aux grandes personnes « leur pleine et libre évolution » il suit que « la loi a le devoir de protéger le faible, de le

« soutenir contre le foi't c'est sa fonction so-

« ciale. « (23 décembre 1882). Alors parce que, étant positiviste, Clemenceau est aussi sentimental, voici qu'à travers l'histoire, qu'il connaît d'une façon au moins très superficielle, il entrevoit les développements de l'industrie, « l'implacable industrie, « l'industrie, cette mangeuse d'hommes attachant « l'ouvrier à la machine, comme le serf était autrefois « attaché à la glèbe. » (8 mai 1891). Ensuite, comme il a un bon cœur et d'autre pai^, une circonscription vraiment « très avancée », il lui apparaît qu'on doit se préoccuper très soigneusement « d'achever la com- « plète émancipation des classes salariées. » (1®'' février 1884). Et cela est beaucoup dire, mais ce n'est pas encore tout dire. La conclusion décisive est, en effet, celle-ci : « La question sociale ne peut être

« niée. » (i*^"" février 1884 . Vraiment, j'en suis fort aise. Darwin ou Auguste Comte, je ne sais lequel des deux, tous les deux peut-être, ont été fort utiles à l'humanité, puisque leurs doctrines philosophiques ont permis à un député de connaître et de proclamer que la question sociale était en politique la question centrale, la question majeure, la question unique, l'exclusive question. Et je remarque alors, qu'à ce moment même, Gambetta, qui dans sa jeunesse ardente, ayant lu distraitement mais puissamment beaucoup de livres, n'avait pas excepté même les livres de philosophie darwinienne et en avait gardé un souvenir assez vague pour en inspirer, sans péril et sans gêne, toute son éloquence et toute sa politique, à ce moment même, ou plutôt quelque temps auparavant, Gambetta, éloquennnent, philosophiquement, au nom de Darwin, Spencer, Auguste Comte, de leurs disciples, de leurs imitateurs, niait, avec force, l'existence de la question sociale. Et j'admire les coïncidences merveilleuses que présentent la vie des peuples et celle des politiciens. J'ai du penchant à me demander alors si Clemenceau ne déclara pas la question sociale une et indivisible, justement parce que l'avait niée Gambetta. Et je considère — sans marquer d'ailleurs une surprise extrême — qu'en politique, la philosophie et le sentiment, le positivisme et le ressentiuîent se rendent de nmtuels services; et je considère, en outre, que Clemenceau était philosophe et doctrinaire, parce qu'il était sentinienlal, et qu'il utilisait sa philosophie dans la mesure même où il convenait qu'il s'en servît pour que son sentimentalisme triomphât-

Toutefois, il est une idée politique que sa philoso-

phie rendit particulièrement évidente à l'esprit de Clemenceau. Cette idée qu'elle est-elle? Vous la connaissez, j'en suis sûr, ou bien vous l'allez découvrir. C'est l'idée, la petite idée, la grande idée qu'a tout politicien, à quelque parti républicain, que les circonstances l'aient, pour un temps, agrégé. C'est l'idée suprême : ressource dans les moments difficiles, réconfort dans les embarras oratoires, premier et dernier argument de tous ceux qui, à force de discuter, cessent de se comprendre. Bref, Clemenceau, ayant attentivement examiné, à la lumière de ses lentes et laborieuses préparations philosophiques, le mouvement, j'allais dire l'évolution de la société contemporaine, Clemenceau s'est persuadé qu'en France une seule chose reste à faire, celle-ci : continuer la Révolution française. Là est la vérité, la vie. La Révolution française : la continuer une fois, c'est vouloir la continuer toujours. (( Revenez « avec nous, à la source de notre droit moderne, à (( la Piévolution française 3 fondons tous ensemble le « nouveau régime, le régime du droit. )) (24 janvier 1883). Mais comment continuer la Révolution ? Ah! faut-il que l'amour des subtilités vous domine et vous égare ! On ne continue pas la Révolution de deux manières, on la continue tout le temps, en parlant, en votant, en gouvernant, et surtout, je pense, en gênant le gouvernement. Cette vérité claire, plus claire encore que tous les principes de philosophie politique, Clemenceau daigna la préciser un jour, et, pour la préciser, il prononça une phrase très célèbre, dont je n'ai jamais compris le sens : « Que nous le « voulions ou non, que cela nous plaise ou que cela (( nous choque, la Révolution française est un bloc,

(( dont on ne peut rien distraire, parce que la vérité (( historique ne le permet pas. » (29 janvier 1891). Donc, il faut continuer la Révolution tout entière la continuer purement et simplement, sans incertitude comme sans faiblesse : radicalement.

Et pour continuer la Révolution, il faudra, au nom d'idées générales simples et enfantines, je veux dire puériles, tantôt reviser et tantôt ne pas reviser la Constitution — puis développer l'instruction, décentraliser, faire élire les juges par le peuple, que sais-je encore? Je pourrais énumérer mille et une réformes, très mûries — comme on dit en français parlementaire — qu'inspire à Clemenceau le soin qui le travaille : continuer la Révolution ; mais il est préférable, je pense, plus net etplus rapide d'exprimer seulement sa très grande pensée générale, il faudra donc laisser une indépendance de plus en plus complète au suffrage universel qui « est le seul modéra- {( teur légitime, la seule règle naturelle de l'évolution « politique et sociale. » 1®"" juin 1881). Voilà l'idée.

Et il faut que l'évolution se poursuive et l'évolution se poursuit. Les partis politiques y collaborent, les partis qui ont tous (( des causes profondes ». Et les hommes aussi, tous les hommes y coopèrent. Les hommes? oui, à certains moments — car, d'autre part et fréquemment, « les personnalités ne jouent « qu'un rôle très secondaire, elles ne sont que l'ins- (( trument inconscient d'une fatalité supérieure... » (21 mars 1888). N'est-ce pas, si la fatalité s'y mêle!... Il est sage de clore le paragraphe.

Mais veut-on que je résume en concluant? Clemenceau me parait posséder autant do philosophie qu'il est nécessaire en moyenne pour enrichir ou

aggraver la conversation d'un bourgeois ordinaire ou d'un vulgaire député. Je n'hésite pas à déclarer que ses idées générales ne furent jamais assez nettes pour produire, par elles-mêmes, des effets reprochables. Je juge également contraire à la vérité d'affirmer que ses connaissances philosophiques, historiques, que ses conceptions de la vie politique du monde ancien et du nouveau monde dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, aient eu en son esprit, une force suffisamment précise pour l'impulser, seule, à peser gravement, durant vingt années, sur la politique particulière de son pays.

Mais peut-être, ayant longuement, profondément médité des sujets spéciaux, se proposa-t-il le dessein estimable de réaliser, de susciter au moins des réformes pratiques, des améliorations partielles et suivies, d'exercer ainsi, par raille détails modiques mais précis, une influence continue sur la transformation de l'état politique et social; peut-être, ayant acquis une compétence étendue sur une iniinité de sujets restreints, fût-il engagé par là — pour donner à ses connaissances leur plus convenable emploi — à vivre la vie politique?

Si tel est son cas, il est prévoyable qu'il intervint — avec prolixité, sans doute, mais avec conscience — dans les discussions budgétaires où parle et agit, à l'accoutumée, tout bon politicien. En vérité, dans les discussions de budget, Clemenceau intervint tous les ans ou presque. Le budget des cultes — budget important — fut son domaine. Il désira, avec vivacité, sa suppression. Mais, avant qu'un vote de la Chambre contentât son désir, il voulut accroître une fois ce budget. En effet, il demanda, exigea, que dis-je ? — il fit pis encore — il obtint « la création d'un commissaire chargé de « rechercher en vertu de quel contrat des moines « occupent l'abbaye du mont Saint-Michel et y font

« un commerce très productif d'objets de piété et « de brochures, dans un bâtiment qui, si je me suis « bien renseigné, leur est concédé gratuitement. Il « devra rechercher aussi à quel titre ce bâtiment « est occupé par ces moines et qu'elle devrait être <( l'attitude du gouvernement à leur égard... » (29 juin 1881j. En l'année 1881, ce fut la seule intervention qu'il ne jugea pas indigne de lui. Elle ne révèle pas — elle seule, toute seule — une connaissance exceptionnelle des choses politiques. — En 1882, unique intervention tout incidente, pour le budget des cultes. Analogue et unique intervention sur le budget, en 1883, avec de l'éloquence, en outre : « Et les ministres des cultes se succéderont, « et les discussions continueront jusqu'au jour où « la question sera résolue par la séparation de « l'Eglise et de l'Etat, conséquence du principe, « proclamée par la Révolution française, de la « liberté de l'esprit humain, de la liberté de cons- <( cience... » (23 novembre 1883). En 1884, l'intervention, toujours unique et solitaire, change son objet. L'année expirait, avec la dernière séance du Parlement et le budget n'était pas encore voté. Oh! Clemenceau pouvait se rendre cette justice, il n'avait attardé d'aucune parole le vote ou la discussion ; même il avait toujours fait comme si cela ne l'intéressait pas. C'est pourquoi il s'indignait; et très dédaigneux de considérer avec attention les inconvénients propres, c'est-à-dire financiers, des douzièmes provisoires inévitables, il s'écriait, éloquent : « Je vous demande compte de ce que vous « avez fait de nos institutions républicaines, je vous i( demande compte de ce que vous faites du régime

« parleriionlaire... Vous avez discrédité cette Charn- « bre, en 1 oliligeant à se soumettre, sur les ques- « lions les plus importantes de la politique répuc( blicaine, aux volontés du Sénat. » (30 décembre 1884). Oui, Clemenceau demande compte... c'est la haute fonction qu'il s'assigna soi-même. Or, en 1885, en 1886, en 1887, en 1888, les discussions du budget passèrent lentement, lourdement, et Clemenceau j^ne s'en aperçut pas. Mais, en 1889, il prêta l'oreille. Freppel, à propos du budget de l'instruction publique, avait prononcé un discours. Quel discours? Le régime théocratique allait revenir, c'était sûr. Mais Clemenceau veillait. 11 était là pour dénoncer au peuple que le cas était grave et que le cléricalisme le voulait asservir. Et il sanimait, avec compétence, pour le bon combat : « Nos (( pères ont lutté contre les vôtres, nous combattons « aujourd'hui. Nos enfants continueront la même « bataille... » (27 mai 1889). — 11 dit et la masse vota le budget, en toute placidité. — Ainsi, Clemenceau, vide d idées générales, aucunement pourvu de compétences particulières, put dominer le Parlement, sans participer, une seule fois, à un débat pratique. Qu'est-ce à dire ? Peut-être sa domination n'était-elle que de surface et mesurée au soin que Clemenceau prenait de surexciter, de développer les plus ordinaires passions du Parlement tyrannique et servile ?

Aussi bien, s'il proposait de grandes réformes, mieux proportionnées à son génie personnel, et si, à propos de ces réformes, il invoquait l'histoire, ne croyez pas qu'il était devenu partisan de ces réformes, parce qu'il avait d'abord connu l'histoire qui

les pi'éparait. Non pas. Il ne s'avisait d'en connaître les préparations que la veille même du jour où il en désirait parler, la veille, parfois l'avant-veille, et, pour être plus exact, quatre jours auparavant. Ainsi, il voulut l'élection des juges par le peuple, cette sottise! Mais la Révolution l'avait-elle voulue, sinon pratiquée ? importante affaire. Clemenceau daigna le rechercher; cela prouve qu'il l'ignorait. Oui, quatre jours avant qu'il parlât, il fit des recherches d'érudition, car son esprit ne se pouvait alors satisfaire que de faits indiscutables et, aussi bien, il connaissait des archivistes, sans doute. Donc il chercha, on chercha. Il trouva, on trouva tout ce qu'il voulut. Cambon fut cité, Condorcet aussi et Billaud Varennes, ce penseur, et des lois catégoriques, des projets de lois décisifs : d'où il suit, affirma Clemenceau, fort de sa compétence très fraîche, que la Révolution française, qu'il sied de continuer, (ne l'oublions pas) A'Oulut, avant moi, la magistrature élective : moi, je suis comme la B évolution. — Or, Jules Roche, étant sage, "n'était pas partisan de l'élection des juges. Il avait prévu le débat et, naturellement, s'était préoccupé de connaître l'avis indispensable de la Révolution. Il chercha, et, avant que de chercher, supposa que l'opinion de la Révolution concordait à la sienne. Il chercha, il chercha. Laborieux, opiniâtre et, ne connaissant peut-être pas d'archivistes, il chercha six mois. Legrand jour vint. Tous deux parlèrent. Et contre Clemenceau, Jules Roche invoqua, — fort de sa compétence réfléchie, Condorcet, Billaud Varennes, ce penseur, Cambon et des textes significatifs et des projets caractéristiques. Longtemps ils parlèrent. Se rejetant l'un à l'autre leur

érudition élastique, ils parlèrent sans rire, croyant ce qu'ils disaient, car ils l'avaient lu dans les livres, et Clemenceau, qui l'avait lu la veille, aurait pu dire encore la page. Ils parlèrent. Enfin la Chambre vota. Pour continuer la Révolution, elle repoussa l'élection des juges, convaincue assurément que si elle l'avait adoptée, elle aurait pareillement continué la Révolulion. Mais on voit très bien, je le crois, que les opinions de Clemenceau et son ardeur à les faire triompher ne naissaient point de longues recherches préliminaires, par quoi, dans son esprit, la conviction se serait faite graduelle. Non, il acceptait les senlimenta'ismes auxquels une fraction du peuple ou bien une fraction du Parlement s étaient attaclics d'abord; il les exagérait et pensait toujours qu'à la dernière heure il éclaircirait la chose. Nul homme, plus que lui, ne fut ignorant des questions pratiques, des « questions d'affaires, » comme des autres. Les méprisait-il? Croyait-il que son sens politique nfe s'y pouvait utilement appliquer sans déshonneur? Cependant, après beaucoup d'années de vie politique, Clemenceau, tout à coup, manifesta qu il n'avait plus honte des questions sérieuses et spéciales et qu'il n'ignorait rien de l'artillerie de marine à tir l'apide. Compétence insolite, compétence imprévue ! Clemenceau avait-il donc considéré, sur le tard, qu'il appartenait au véritable politique d'étudier tous les sujets politiques même délimités et qu'il convenait que lui-même dirigeât son effort là où l'inclinaietit davantage ses aptitudes ? Non pas. Mais on lui avait, par hasard, foui'ni des documents: « Messieurs, je prends la parole dans une question « délicate et difficile, mais je considère qu'ayant en

« mains des renseignements certains, il est de mon « devoir de citoyen français et de député de parler « en toute franchise... » (9 décembre 1891). Il parla plusieurs années. En effet, sa voix alors perdait, peu à peu, son écho dans les âmes. Il fallait que pour exercer une action cpielconque il précisât, restreignit cette action. La marine fut son champ d'éleclection. L'inexpérience est visible dans le choix de cette compétence.

Bref, pendant quinze ans et plus d'(années encore, Clemenceau intervint dans les affaires publiques avec une influence si forte que nul n'y pouvait résister. Il fut plus qu'un chef de gouvernement, car il ne fut rien. Il eut donc toute liberté pour agir. Or, cherchez les réformes positives accomplies, préparées ou accrues, dénombrez les interventions utiles, les bons conseils efficaces, les petits efforts sérieux qui, s'accumulant, produisent les grands résultats pratiques, vous ne citerez pas une seule fois le nom de

Alors, pourquoi Ténormité de son influence? pourquoi ? — pourquoi ?

Il est probable que le goût des idées générales et le soin des compétences précises étaient superflus à cet homme. Et l'explication de son influence — étonnant jusqu'ici mes regards malhabiles — cette explication doit être simple extraordinairement. Certes, Clemenceau parut un grand homme politique, parce qu'il l'était. Il avait, d'instinct, par inclination d'esprit et de cœur, le sens des difficultés politiques et de leurs solutions. Il était politique, oui, il était politique de naissance, par tempérament. Le tempérament supplée tout. Il n'est que de suivre sa nature Voilà que Clemenceau possédait, par un don originel, la perspicacité, la prévision qui s'appliquent avantageusement à la conduite des Etats !

Mais cela est-il certain? A quelques reprises, Clemenceau pensa prévoir les mouvements politiques, les diriger, les guider. Et ce furent de beaux déraillements.

En 1885, Clemenceau, qui — sachons le reconnaître — prouva toujours qu'il avait le sens des « hommes » par la haine qu'il ressentait contre eux, Clemenceau professait que, pour que la France vécut et prospérât. Ferry devait préalablement mourir. Or, c'était les élections générales : heure solennelle, propice aux soties entreprises. Clemenceau, qui se

souciait du salut de la République et de la patrie, proclamait qu'il fallait écarter du Parlement Ferry lui-même, évidemment, tous ses amis pareillement et qu'aussitôt la République se redresserait plus robuste. Il dit et ses paroles se propagèrent comme une épidémie. Le peuple souverain vota dans la majesté de son inconscience. Au premier scrutin, tous les républicains étaient chassés de la Chambre; Clemenceau, battu lui aussi, victime de sa perspicacité politique, jugea très expédient d'en réserver l'usage pour des temps plus calmes, et prêcha — pour le second scrutin — l'union fraternelle avec les partisans haïssables de Ferry. Et il retrouva son siège, mais la République ne périt pas tout à fait. L'aventure aurait pu lui enseigner à ne plus marquer de perspicacité qu'à bon escient. Car, enfin, le suffrage universel est un maître. Le danger est grand à user de finesse avec lui. Il trompe naturellement les prévisions.

Il parut prendre plaisir à déjouer toujours les prévisions de Clemenceau. — Celui-ci qui avait plusieurs façons de connaître les hommes, ayant considéré le général Boulanger de face et de profil, décida, sans hésitation, que rien ne lui manquait pour qu'il fût un très grand ministre de la guerre. De Freycinet — qui savait bien que, dans un ministère, les ministres n'ont aucune importance, mais les groupes du Parlement — fut trop heureux de complaire au chef omnipotent de l'un de ces groupes et — avec l'empressement qu'il apporte aux actes qu'il est contraint d'accomplir — accepta, des mains de Clemenceau, le ministre novice qu'on lui offrait. Boulanger avait, par son inconscience charmante, une

puissance inestimable. Le suffrage universel se reconnut en lui. Bientôt, il fut populaire, presque député. Il allait le devenir bruyamment. Non, non, s'écriait Clemenceau, dont le regard pénétrait les lendemains de vote « les Parisiens n'iront pas se ruer à la servilité... )) Du moins, les Parisiens se ruèrent aux urnes, pour y déposer le nom triomphal de Boulanger. Alors, Clemenceau prononça: « Mes- (( sieurs, dans une récente élection, les républicains (( ont été l^attus dans Paris . Voilà le fait, il est bru- (( tal, il est clair, il est simple... » Et, sans étonnement, accordant les prévisions avec les événements contraires : « Vous avez, tout à l'heure, proféré une (( parole impie à cette tribune, quand vous avez osé (( dire que Paris vous avait obéi. Non, Paris ne vous (( a pas obéi, Paris n'a obéi à personne, Paris a été (( trompé. » Cela est exact. Paris a été trompé et Clemenceau s'est trompé. En vérité, ses prévisions politiques ne sont pas toujours très sûres.

Autre part, les projets de colonisation furent-ils combattus par quelqu'un, plus énergiquement que par Clemenceau ? Assurément non. Et ne croyez pas qu'il combattit la colonisation, parce que le ministre Ferry la voulait activer. Il la combattait pour une multitude incommensurable de motifs qui se pressent en ses discours : arguments théoriques, historiques, philosophiques, économiques, que sais-je ? Bref Clemenceau, négligeant un Ferry qui passe, regar. dait jîlus haut, plus loin, lisait très habilement l'avenir et prévoyait l'abandon total des desseins de colonisation que nourrissent, sous nos âges féconds en erreurs, les peuples soi-disant civilisés. Personne — il faut que je l'avoue — ne mia fourni de rensei-

gnements sur les destins que le siècle prochain nous prépare. Mais je constate que s'il est aujourd'hui, parmi l'univers, une inclination unanime et toujours grandissante, c'est le penchant qui pousse les masses européennes aux lointains territoires de tous les continents.

Mais les prévisions de Clemenceau sont intrépides. Leurs échecs les fortifient, les multiplient. Clemenceau prévoit l'avenir politique en parlant. Le fait extérieur, qui soudain surgit du hasard, sollicite et retient son esprit; le mouvement des foules, les manifestations dans les rues revêtent, à ses regards, des proportions énormes. Par l'impression momentanée que son âme éprouve, il décide l'avenir. Vous souvient-il encore des manifestations éphémères qui, voilà six ans passés, se déroulèrent au soleil radieux de mai commençant ? Le premier mai ! Fête symbolique, tôt disparue. Clemenceau, la première fois qu'il la vit, jugea que l'éternité lui appartenait. Il s'exalta à la contemplation des ouvriers en bande. Il lui sembla que la face du monde se régénérait. « Messieurs, s'écriait-il, n'êtes-vous pas frappés de « l'importance qu'a prise cette date du premier « mai... Qu'est-ce que c'est? Il faut avoir le courage « de le dire... c'est le quatrième Etat qui se lève et « qui arrive à la conquête du pouvoir... » Puis, un incident, digne de regrets, mais en réalité médiocre, se produit à Fourmies : le prophète Clemenceau, fort tranquille la veille, prévoit soudain des catastrophes. Il tient des propos inquiétants : « Je vous dis : « Sauvez-nous, nous républicains ! sauvez ceux qui « nous ont aidés, soutenus, dans les heures doulou- « reuses... » Et s'adressant à un ministre, comme

si un ministre pouvait entendre son langage : (( Je « vous en conjure, laissez de côté les préjugés de « votre charge, soyez homme et n'en ayez pas « honte... Sauvez la République, sauvez la patrie, « sauvez le foyer. Monsieur le ministre, je vous « demande pitié pour la République, je vous demande « pitié pour la France... » Et le reste est pareil.

Ainsi le fait extérieur, le fait matériel surprend toujours l'esprit de Clemenceau et l'occupe tout entier. Puis son imagination l'excite et l'emporte, et cet homme politique déclare l'avenir. Et l'entreprise ne lui réussit pas.

Prévisions vacillantes, dont je ne dirai pas la suite incohérente ! — Mais je voudrais rappeler en votre mémoire un seul événement, un seul, que Clemenceau ait préparé ou empêché, parce qu'il en avait vu, par avance, les heureux ou malheureux effets. Hélas! je ne le puis; il n'en est pas un, pas un seul.

A la superficie des phénomènes Clemenceau se meut et il agit comme les autres politiciens simplement. Sa médiocrité, là, n'est point originale.

Mais sa vie est une erreur perpétuelle. Et il est important et fort par la force et l'importance de ses erreurs.

Mais cet homme est un sentimental très éminent parmi les politiciens mêmes. Comme en lui se résument les sentimentalismes, par quoi la masse populaire est animée et ceux plus vulgaires encore qui, circulant au travers du Parlement, communiquent à ce corps dissocié une vaine apparence de vie.

En le programme de Clemenceau, fervent adorateur du peuple, s'accumulent et se fixent toutes les aspirations sentimentales par lesquelles, un temps, le peuple manifesta qu'il voulait être souverain, vraiment.

Et vous voulez savoir les conceptions solides, d'après lesquelles Clemenceau développa sa vie politique. Ah! ce sont, n'en doutez pas, la suppression du Sénat et de la présidence de la République, la suppression des armées permanentes, la ratification de la Constitution par le peuple, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suppression du budget des cultes, le retour à la nation des biens dits de mainmorte. Et (les termes philosophiques s'y joignant, car ils sont, en politique, les auxiliaires actifs des naïvetés sentimentales) : le droit de l'enfant à l'instruction intégrale, puis la magistrature élective et temporaire assurément et l'autonomie communale certainement. — 0 ! le vieux, le vieux programme, bien vieux, si vieux, si vieux !

Ainsi se heurtent, en un fracas, les éclatants sentimentalismes, dont, durant quelques années innocentes, les champions du peuple ornèrent leur •éloquence. Mais Clemenceau adopta les mots pour des idées — et, alors que tout changeant, les radi- <^aux changeaient eux-mêmes, plus encore que tout le reste, s efforçant de remplacer ces vagues proclamations retentissantes par des exigences plus précises, Clemenceau retint tous les sentimentalismes de la première heure et ne songea, aucun moment, qu'il retardait.

Aussi bien, le sentiment ne permet pas qu'on raisonne en dehors de lui.

Pour si logicien que fut Clemenceau, il vibrait perpétuellement.

Certes, son âme était compatissante et souffrait du maintien, dans les bagnes, sous les rudes climats, des anciens membres de la Commune. Cette souffrance devint une obsession. L'amnistie fut la grande pensée de son règne oratoire. Et Clemenceau poussait de chroniques soupirs pour le rappel des communards, pauvres exilés en la terre étrangère... qui, revenus en France, combattraient à coup sûr le gouvernement, mais feraient voir des âmes vraiment républicaines : « Qu'importe que les amnistiés vous « aient plus ou moins de gratitude, si le pays pacifié, « libre et prospère vous est reconnaissant de ce que « vous avez fait pour lui? D'ailleurs, que disait, à « ce propos, Royer-Collard? » (13 mai 187G). Ob' Royer-Collard, Royer-Collard : et, à ce nom pro-

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nonce, les rires se continrent, ne résonnèrent pas éclatants!... Telle est, en Clemenceau, la toute puissance du sentimentalisme, qu'elle le conduisait, perdant toute mesure, à marier Royer-Collard aux pires flatteries démagogiques. — Pauvre Royer- Collard! Clemenceau plus pitoyable encore!

Mais rien de ce qui constitue la pureté d'une âme républicaine ne lui était étranger. Et — serviteur zélé des passions populaires ou parlementaires, qui étaient ses passions propres — Clemenceau marqua toujours un bel anticléricalisme truculent. Il ne pouvait considérer, sans colère, la construction de l'église du Sacré-Cœur; et il savait représenter, en des couleurs très sombres ou très vives, — je ne sais dire comment — les menaces de ceux qui « arrê- « talent le développement de l'enfance pour maince tenir l'homme dans les ténèbres, pour le livrer « aux prêtres, qui, plus tard, le livreront aux partis « monarchiques... » (25 décembre 1882). Et il s'agitait dans sa haine du prêtre et il n'excluait pas l'ironie de sa parole. En un grand geste impérieux, il disait aux prêtres : « Messieurs, l'autre monde est « un assez beau domaine : régnez-y... « (8 juin 1889). D'ailleurs voici par où l'ironie de cette sommation s'embellit et s'accroît : Clemenceau rejette le prêtre de ce bas univers, pour le confiner dans l'autre monde. Or, l'autre monde, sachez-le, il n'y croit pas, pas du tout. Alors, il dit ces mots par raillerie énergique et concise, et moi j'ajouterai qu'il les dit aussi par puérilité d'anticléincalisme. — Non, en vérité, il n'aime ^ias les prêtres, et il le leur dit en face des députés, et il n'en a pas peur, et il découvre, par une énumération oratoire, leur goût

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de domination : « Il vous faut l'homme, il vous faut « la femme, il vous faut l'enfant, il vous faut la cons- « cience, il vous faut le gouvernement, il vous faut « la vie, il vous faut la mort. Et encore, vous nous « poursuivez au delà du tombeau. » (8 juin 1889). Au delà du tombeau!!... c'est excessif et cela ne se peut tolérer. Très heureusement, les députés radicaux veillent, ils parlent et des mains du clergé arracheront les âmes populaires.

Clemenceau, cependant, hait encore quelqu'un. Contre l'Empire tombé, il a des véhémences. D'abord, il n'aime pas le « gouvernement de César » comme il dit, car il aime, en revanche, les termes poncifs — et il envisage, d'un regard haineux, les calamités que l'Empire nous procura et il voudrait bien que l'Empire ne fut pas tout à fait mort, car il saurait l'anéantir encore, d'un mot, dun geste.

Au surplus, l'ancien régime lui fait horreur, très justement.

Et lorsque, en son âme, son ardeur d'amnistie, son dégoût des curés, de l'Empire se joignent, l'éloquence de Clemenceau s'exaspère, l'inspiration détruit la réflexion. « Ecoutez-moi, s'écrie-t-il, je « vous en conjure, élevez-vous plus haut, sortez de « cette enceinte, de ce milieu parlementaire si éner- « vant, à tant d'égards. Regardez par la fenêtre, « voyez ce peuple paisible qui travaille... [applait- « dissements à gauche] qui ne vous demande que de a lui faire des conditions d'ordre et de paix, lui a permettant de travailler et de préparer le régime « de justice qu'il entrevoit, .qu'il prépare d'une « volonté pacifique, mais si tenace qu'elle est irré- « sistible... » (8 mai 1891). Certes — je le sais bien

CLEMEXCEAU 201

— Clemenceau n'est pas un orateur ordinaire ; mais, en l'agitation de ses sentimentalismes, il ne protège pas suffisamment son éloquence contre l'incohérence tumultueuse. Ainsi, tant est forte sa conviction, il invite à sortir de l'enceinte — cà regarder par la fenêtre (sujaerfluité indiscutable des deux opérations jointes], et, dans le bouillonnement des mots, la raison s'égare et il apparait que les sentimentalismes ne rendent pas toujours service aux orateurs. Lorsqu'on songe — au surplus — que ces objurgations s'adressaient à de Freycinet, président du Conseil, la stupéfaction envahit l'esprit de chacun. Chacun pense, en effet, que tant de sentiment n'était point à sa place, mais que de Freycinet, tout au moins, devait s'amuser extraordinairement : au surplus, il n'en faisait rien paraître.

Amour ou haine pour ou contre les idées, pour ou contre les hommes : c'est tout Clemenceau, parfaitement uniforme en son incessante mobilité.

Autant il aimait les héros déportés de la Commune, parce que cet amour était en quelque façon dans l'air de sa circonscription, émanait d'effluves qui montaient de ses électeurs, autant il détestait, par exemple, les « hommes du 16 mai, » qui avaient froissé par leur effort inconstitutionnel tous ses sentiments. En vérité, c'était une vraie haine simple et franche qu'il nourrissait contre eux, malgré le mauvais succès de leurs tentatives. Il les haïssait, voulait leur jugement, leur moi^t, les eut brûlés à petite flamme lente et ne se souciait pas de paraître

~2()2 CLli.ME.XCEAU

généreux, car la générosité — en vérité — n'est pas dun emploi bien sage à l'égard de ceux qui ont ^ïntrepris sur la République.

Mais il détestait tous les hommes quels qu ils fussent — et surtout quelles que fussent leurs idées — lorsque le soin du gouvernement leur était dévolu. Certes, il s'associa à Gambetta, s'effaça derrière lui, pour gêner, briser l'effort que le IG mai ouvrit et clôtura. Mais, comme il se vengea, par la suite, de ce désintéressement, dans lequel, évidemment, la grandeur d'une âme antique apparaissait. Et lorsque Oambetta cessa de combattre pour agir, Clemenceau s occupa très activement contre lui de la défense de la République.

Et Ferry ! Lorsque F'err}' dirigea les affaires publiques, Clemenceau ne pensa pas qu'à la Cliambre un vrai républicain pût dormir un seul jour. Son esprit d opposition — qui n'a rien de commun avec l'esprit de gouvernement — s'irrita, devint aigu. Il souffrit, pour la Trance, que Ferry la gouvernât. Ferr}' lui parut être un complice des prêtres, un ministre de réaction, un mauvais serviteur de la patrie. « Hélas ! <( Monsieur le ministre, il y a d'autres fronlières •« qui sont également ouvertes et ce n'est pas celle (( de Tunisie qui, à votre place, m'aurait préoccupé « le plus. )) ^9 novembre 1881) Quoi encore! Un jour limbécilliié du Parlement permit que Ferry fut accusé de haute trahison par le grand sentimental de l'extrême gauche et qu'il tomlnit, entraîné dans une chute irréparable par l'indignation oratoire de Clemenceau justicier.

Et alors que tous les hommes ou tous les fantômes politiques gisaient en ruines devant le Parlement

stupide, Clemenceau exposa son système en deux mots: (( Xous pourrons, débarrassés de la question (( du Tonkin qui nous divise irrémédiablement au- (( jourd'hui, nous pourrons remettre la question (( sur son véritable terrain et cela ne sera ni long,. (( ni difficile, il suffira de vous dire : nous sommes (( tous les fils de la Révolution... )) (25 décembre 1885. Ah! cela se résout en des simplicités extrêmes !

Ainsi, ses sentimentalismes dominateurs, s'accommodant à la vulgarité des âmes parlementaires, font de ses pauvres idées fondamentales, — dont il soupçonne peut-être qu'elles sont trop infirmes pour se traduire en actes réformateurs de gouvernement — des moyens de combat contre les hommes. Tout se personnifie à ses regards. Tout se rétrécit, se rabaisse — et il paraît même à Clemenceau que l'acte le plus hostile à l'esprit républicain est celui qui impose la volonté d'un homme appliquant son énergie à de longues et hautes entreprises. Autant une œuvre politique exige l'effort continu d'un homme et grandit cet homme, à mesure qu'elle s'avance vers le succès heureux, autant cette œuvre lui paraît mauvaise.

En véi'ité, un homme que de pareils sentiments agitent, si rudement oppresseurs en leur simplicité, cet homme est incapable d'agir. Cependant sa puissance est grande car il peut tout empêcher.

Peu d idées générales et si pauvres, compétence nulle, sens politique absent, vigoureux sentimentalismes et, en outre, une certaine avidité d'influence, Clemenceau était nécessairement conduit à juger toute la politique par le Parlement et à croire que le progrés du peuple était essentiellement lié à la vie ou à la mort d un ministère.

Si Clemenceau porta tant de fois ses coups oratoires contre des ministres d'aspects un peu différents, d'insuffisances presque toujours pareilles, s'il crut, ce faisant, accomplir des actes vTaiment politiques, ce fut sans doute parce qu'il lui était peu plaisant que quelqu'un exerçât en dehors de lui un pouvoir qu'il n'avait pas dispensé, — ce fut aussi parce que son sentimentalisme, oscillant en un mouvement perpétuel s'accrochait à tous les sujets suscités du hasard, — ce fut, en outre, parce qu'étant orateur, il fallait bien qu'il parlât, — mais ce fut plus encore parce que, politiquement, il était réellement saisi par le fait extérieur, par le fait matériel et qu'à ses yeux, l'incident fugitif paraissait toujours capital. Et les petites oscillations imperceptibles de la vie inconsciente du Parlement acquerraient, à ses regards, une importance incommensurable. Il estimait qu'un vote avait, dans la vie d'un peuple, une valeur notable, qu'un

mouvement de majorité pouvait produire des effets imposants, un changement de ministère transformer la vie de la nation et, qu'en somme, d'un discours, d'une manifestation verbale, surtout s'il en était l'auteur, les destinées de la France dépendaient. En vérité, il pensa diriger la vie nationale, parce qu'à sa parole, plusieurs ministères quittèrent la salle des séances, aux applaudissements d'une majorité devenue hostile tout à coup.

Or, notons-le, ces renversements, par lui provoqués, de ministères inconsistants, signifient sa longue impuissance politique. Certes, eûl-il eu quelque volonté réalisable, les ministres disposés à toute servitude, eussent volontiers prévenu ses désirs. Mais jamais, jamais, son âpreté à la domination ne se put exprimer en projets fermes et possibles réformes. Sa tyrannie était sans force pour l'action.

Il fut, dans la vie politique, un agent de perpétuelle dissociation.

Cependant les ministères variaient et Clemenceau variait aussi. Mais, il n'y avait, en son âme, nulle rigidité et sa parole était seule énergique. Les principes, en ses desseins de bouleversements ministériels, ne le préoccupaient point et je le loue d'avoir compris que c'était choses sans parenté.

Il expulsa tous les hommes les plus dififérents pour tous les prétextes les plus divers : et l'inconscience régnait, universelle.

Clemenceau, insoucieux des longs desseins et des lentes réalisations, ne considérant que les effets immédiatement perceptibles, fut amené à voir les mouvements désordonnés des groupes parlementaires, où tant de bas intérêtsse coalisaient sans se

cohésionnei", il vit aussi, surtout, les ministères, expressions réduites de ces groupes et de leurs intérêts, — et, n'obtenant de ses idées ou de ses sentiments politiques aucune force d'action positive, il se consacra, avec beaucoup d'incohérence présomptueuse, à dérégler davantage les mouvements de de ces groupes et de ces ministères, et, dominant le Parlement, il crut dirig^er la nation.

Ov, il prit et il garda un ton de commandement. Ce qu il commandait, on ne pouvait pas toujours le discerner avec précision, mais un fait était certain : il commandait.

Et qu'on ne s'arrête point, pour en rire, à l'incertitude de ses ordres. Clemenceau parle au nom de l'avenir. Le destin se découvre à lui, lui dicte des paroles impératives : a Vous prenez, pour l'avenir, « la responsabilité la plus grave. Prenez garde, « Messieurs, pensez à l'avenir. » (ii juillet 1892J. L'avertissement ne saurait être méconnu. La conduite du Parlement devient facile : pour décider, de deux ou de dix politiques, la meilleure, qu'il pense à l'avenir !

Et Clemenceau ne rit pas, ce disant, car il roule en son cerveau des pensées profondes, et des ordres encore s'expriment par sa voix, des ordres catégoriques, brefs. « Il n'est que temps d'aviser. J'ai dit. » (9 décembre 1891). Il a dit. Sénérité de ses injonctions qu'inspirent de lents examens des difficultés politiques et sociales et le soin extrêmement réfléchi des destinées de la France. Il a dit. Et que le Parlement ne vienne pas oublier, un moment, toute la gravité convenable^ car Clemenceau est là qui veut sauvegarder les intérêts de l'histoire auprès des

représentants du peuple. « Aujourd'hui, leur dit « cet homme d'Etat, aujourd'hui vous allez prendre « une décision qui, devant l'histoire, vous fera por- « ter un jour une lourde responsabilité. Monsieur le a Président du Conseil, réfléchissez-y. » (8raai 1891). Ainsi le président du Conseil est bien averti. Clemenceau a rempli son devoir et descend de la tribune la conscience calme et le regard haut.

Mais ensuite; cet homme important, par qui sont prononcées des choses essentielles, enseigne à chaque politicien, même le plus humble, la majesté de son rôle particulier. Car il offre le spectacle d'un homme qui sait que politiquement il sied de paraître se prendre au sérieux. Ecoutez-le : « Je ne pro- « nonce pas cette parole légèrement; c'est après y

« avoir songé longtemps que je me prononce

« aujourd'hui. » (31 janvier 1889). Sans doute, on pourra croire qu'il n'est là rien que de très naturel et que, même à la Chambre, on devrait toujours réfléchir avant de parler. Cependant, lorsqu'il advient' à Clemenceau de réfléchir, il lui semble utile d'en faire part à tout le monde. Par ce moyen, son autorité croît.

Et nul n'est plus énergique encore et plus autoritaire pour revendiquer, contre un ministre, les droits du Parlement, ou, contre le Parlement, les droits de la nation. Il exalte les humbles, humilie les orgueilleux. II ne croit pas à Dieu, mais il s'arroge ses afa'il>ulions. C'est lui qui rétablit l'harmoni»! entre les éléments constitutionnels de la création républicaine. Il redresse les torts, répare les erreurs, châtie les coupables, pour tout dire d'un mot, il remet les gens à leur ])Iace.

D'un ministère — qui pourtant n'est rien ou si peu de chose — il sait tout réclamer. Impératif ou ironique, il est toujours exigeant.

Demandant des actes, il rappelle cependant ceux qui agissent à la fragilité de la condition humaine ou ministérielle. Qu'un ministre téméraire tente daccomplir quelque chose à l'insu du Parlement gêneur, Clemenceau l'arrête au passage. Halte-là. Le Faiblement n'a pas de plus ardent défenseur. « Quoi que « vous disiez, vous êtes à tout moment, et par tout « acte que vous faites, responsable devant nous,

« vous nous devez des comptes » (27 juillet 1881).

Et sans doute, il est noble de demander des comptes, mais c'est plutôt facile. Aussi rien n'empêche que Clemenceau ne se répète : « M. le Président du Con- « seil terminait hier son discours, en nous disant : « ne touchez pas à la France ! — Monsieur le Président « du Conseil, permettez-moi de vous faire observer « que vous n'êtes pas la France. La France est « représentée par l'Assemblée nationale, par le « Parlement. Vous lui devez des comptes. » (9 novembre 1880). Il n'est pas certain que, dans cette ironie sans délicatesse, mais lourde etrude et grossière, paraisse une très grande pénétration politique.

D'ailleurs, cette passion d'autorité — je veux dire d'autoritarisme — le force de ne point redouter suffisamment les contradictions, et si un ministre adversaire semble user du Parlement en le flattant, Clemenceau soudain rabaisse le Parlement à sa valeur exacte, qui est nulle. Un jour. Ferry adresse aux parlementaires des éloges pesants.

« Vous avez, leur disait-il, abattu le gouvernement « personnel. » (Il s'agit du 16 mai, n'en doutez pas).

Clemenceau. — a C'est le pays qui a abattu a le gouvernement personnel. »

Ferry. — a Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à a entendre llionorable M. Clemenceau contester aux « 363 la part qu'ils ont prise dans la chute du goua vernement personnel. »

Clemenceau. — « Contestez-vous que ce soit le « pays qui ait abattu le gouvernement personnel? »

Ferry. — « Non, certes! »

Clemenceau. — * « Contestez-vous que c'est le « pays, qui, en réélisant les 303, ait abattu le gou- « vernement personnel? »

Ferry. — « Non, certes! »

Clemenceau. — « Vous n'avez été que des ins- « truments. » ( E.iclamations et niiwmurcs sur dii'ers bancs à gauche et au centre).

Voilà, n'est-il pas vrai, un beau mépris du Parlement! Il est profond et passager. Il se reproduira peut-être : Clemenceau, lui-même, n'en peut rien dire par avance, car ses fortes conceptions politiques sont essentiellement spontanées. Sentimentalismes éphémères : en eux, incertains autant qu'ingénus paraissent lamour démesuré de Clemenceau pour la domination superficielle mais bruyante, sa haine très sûre des hommes énergiques à l'action, sa robuste et tumultueuse incapacité. A travers tous les événements et contre tous les hommes, sa personnalité vaine s'agite misérablement.

Cependant, en ce rôle de surface et d'ostentation, Clemenceau pense représenter exactement les intérêts du peuple. Il est le champion du peuple, lui seul et non pas un autre. Il est le champion du peuple à sa manière et c'est une mauvaise manière. Champion du peuple, il poui'rait l'être en s'appliquant à susciter des lois de solidarité sociale qui, se combinant, se fortifiant, constitueraient une protection solide pour la masse des travailleurs. Oui certes, mais l'œuvre, qui est sérieuse, paraît aux regards inglorieuse et petite. Ce n'est point ainsi que Clemenceau est le champion du peuple.

Il l'est, au contraire, d'une façon plus emphatique et plus fastueuse, en parlant de lui avec solennité. Il défend le peuple et le protège, en le comblant d'éloges, en vantant ses vertus. La glorification du peuple est sa spécialité. •

Il dit : (( La force de la République nous vous

« conjurons de la chercher là où elle peut seulement « résider, dans la nation, dans le peuple, dans le suffrage universel... » (28 janvier 1883).

Il dit : « Vous serez toujours forts si vous gou- (( vernez avec le pays; vous serez toujours faibles, si « vous gouvernez contre lui. » (17 mai 1876).

Il dit : (( L'intérêt suprême du pays, l'intérêt su- (( prême de la République. »

Au reste, il affirme, avec une conviction peu discutable, que le peuple est la source de toute sagesse : « Nous avons commis des fautes, le pays nous en a (( avertis ; nous acceptons ses leçons, nous en pro- (( filons, nous tâcherons de mieux faire... »

Et, dans le peuple de France, il distingue surtout le peuple de Paris — et il le loue, le flatte, l'exalte. On reconnaît à ses discours, un philosophe et un conseiller municipal; celui-ci peut-être absorbant celui-là : (( Paris, ce laboratoire immense, où vien- <( nent aboutir et séjourner toutes les idées françai- « ses, pour se répandre de là sur tout le territoire, C par ceux-là mêmes qui étaient venus les apporter (( à Paris et les y mettre en harmonie avec le génie « de la France... » (29 novembre 1875). 0 médiocrité pénible!

Mais, en ces louanges oratoirement dispensées, Clemenceau précise mieux son rôle politique, qui est d'être le champion du peuple, — Le peuple eut le malheur de n'en manquer jamais.

Et tous ces éléments de vulgarité se combinent en son éloquence, qui est tout à fait représentative de l'homme.

De même que l'action politique de Clemenceau résidait dans son geste, sa voix, de même y réside son éloquence. Certes, son éloquence est digne d'estime. Mais, en vérité, dépouillés ses discours de l'élan de la tribune, — ils perdent cet exceptionnel éclat par quoi Clemenceau parut orateur admirable. Et on ne voit plus en eux que l'édification, à grands frais de logique apparente, de tous les sentiraentalismes qui s'agitaient en le politicien aussi dépourvu d'idées politiques qu'il était pourvu de haines personnelles.

De la logique, il s'en trouve, mais accessoire et simple auxiliaire du sentiment. Logique feinte et qui affecte toutes les formes accoutumées, tous les appareils connus. Et les sentiments se développent en une belle ordonnance. Et les idées confuses s'enveloppent elles-mêmes de clarté.

Mais aussi se montre un constant effort de netteté impérative. Que de fois Clemenceau a-t-il dit : « Parlons net, — j'estime qu'il faut parler net et

(( court )) Avertissement préalable, grâce auquel

chacun connaissait qu'un homme d'importance exprimait ses avis, et était convié à les suivre. Oui,

l'âme impérieuse de Clemenceau multipliait, en ses discours, les phrases brèves qui étaient des ordres. L'orateur gagnait en précision ce que le politique eût voulu prendre en autorité.

D'ailleurs, cette application de logique claire et despotique, ce goût de netteté impérative accommodaient leurs expressions à la hauteur desprit de Clemenceau. Et, comme son esprit était banal, si j'ose dire, et fort ordinaire, les formules naissaient en ses exposés oratoires, les formules qui ne sont que des travestissements d idées générales appauvries et dont le suc fertilisant est desséché.

Mais la violence orne ses discours. Dans une seule intervention contre la compagne du Tonkin, je veux dire contre Ferry, je note ces expressions : incroyable négligence inexcusable légèreté Vous avez

commis un véritable crime Votre incurie

Jamais plus lourde responsabilité ne lut plus légèrement assumée Langage des plus imprudents pour un chef d'État Vous commettez une

faute suprême (28 novembre 1884). Evidemment

ces mots sont drôles, mais ils manquent de modération. — Et quelques mois plus tard, Clemenceau

pouvait dire « Ce sont des accusés de haute tra-

« hison, sur lesquels, s'il subsiste en France un prin- « cipe de responsabilité et de justice, la main de la « France ne tardera pas à s'abattre... )> (31 mars 1885. Qu'à la tribune de la Chambre, ces mots pussent être prononcés, cela prouve surtout l'avilissement des politiciens, car l'énergie de sa haine faisait Clemenceau irresponsable et la violence envahissait librement sa parole.

Fréquentes violences, sentimentalismes fréquents.

Donc, le défaut de l'homme créait le mérite du discours. Celui-ci obtenait une certaine animation pi'écise que rehaussait le geste; et l'agitation, presque la vie, circulait dans les phrases.

Mais les phrases aussi s'efforçaient à la majesté. ^Majesté vulgaire assurément, ou bien, si vous le préférez, vulgarité majestueuse. L'importance de l'homme (et, je dois le dire, son insuffisance politique) s'affirmaient éloquemment en toutes ses conclusions, toutes excessivement générales et vagues et toutes extrêmement ambitieuses : « Gardons-nous « des résolutions imprudentes : il y va du sort de la « patrieet delà République... » (20 juillet 1882). — « La décision que vous allez prendre sera capitale « dans l'histoire de la République... » (7 mars 1883). — « Messieurs, je vous supplie de ne vous inspirer a que des seuls intérêts de la patrie et de la Répu- « blique... » (9 novembre 1881). — « Un jour à « cette tribune, Jules Favre résumait, d'un seul « mot, l'histoire de tous nos gouvernements, les « comparant à un marin qui mettrait toutes voiles « dehors dans la tempête et qui les carguerait dans « le calme. Messieurs, il fait calme, il est temps de « déployer les voiles et de nous confier à la Répu- « blique... » (1^'' juin 1881). Ainsi paraissent, en ces conclusions uniformes, une certaine grandiloquence travaillée, une certaine bouffissure oratoire qui sont comme des excroissances finales, d'autant plus considérables que, dans le développement du discours, elles sont plus rares. Clemenceau tenait pour nécessaire de clore par des adjurations fort imprécises : il témoignait ainsi le vide ambitieux de ses idées. Et son éloc[uence semblait plus parfaite.

car, à la netteté de l'exposition qui entraînait une décision des politiciens, succédaient le vague et l'incertitude des conclusions essentiellement propres, sans doute, à les faire réfléchir ensuite...

Mais l'éloquence se complétait encore et peignait plus entièrement l'homme par les insolences arrogantes qu'elle affectait à l'égard des humbles parlementaires. C'étaient des attitudes dominatrices et méprisantes qui ne toléraient ni contradictions, ni sourires... « Laissez-moi donc parler, s'écriait Cle- « menceau. Je parle pour moi. J'explique pourquoi « j'ai pris une part de responsabilité dans certaines « mesures de salut public. Je ne fais pas votre dis- '( cours; je fais le mien. » (29 janvier 1891). Voilà qui ne permet pas qu'on réplique. Et il faut qu'on subisse toutes ses protestations, ses professions de foi : a Je ne permets à personne de rire, quand je parle « de ma conviction démocratique... » (9 avril 1884). La conviction démocratique de Clemenceau : c'est cependant un sujet comique. Mais les politiciens répriment leurs sourires, soudain, car ils ont peur. L'éloquence est toute puissante sur l'invalidité de leurs âmes débiles. Aussi bien, Clemenceau qui connaît, l'ayant expérimentée beaucoup, l'autorité de sa parole menaçante, ne se prive pas d'impertinences :

M. LE MARQUIS DE Castellane. — Parlez de la Commune.

Voix a gauche. — N'interrompez pas.

Castellane. — Je n'interromps que pour rappeler l'orateur à la question.

Le Président. — Monsieur de Castellane, je vous prie de ne pas interrompre.

Clemenceau. — Je parlerai, Monsieur le marquis

de Castellane, de ce dont il me plaira de parler. Et si vous avez quelques objections à me faire, je suis prêt à les recevoir ici ou ailleurs.

Un Membre. — Mais c'est une provocation.

(17 mai 1876).

Entendez-vous ce mousquetaire de parlement, ce d'Artagnan d'extrême gauche!

Ainsi, encore une fois, se reproduisent en son éloquence, tous les caractères de l'homme. Autant l'homme a de fermeté agressive, de dédain provoquant, de goût de domination- superficielle, d'âpreté dans la haine, autant l'éloquence est nette, vive, tranchante, cinglante, hautaine et rude.

Il est vraiment très regrettable que tant de défauts aient été nécessaires à cet homme politique pour qu'il fut un bon orateur.

Telle fut l'existence oisive mais remuante de Clemenceau orateur et politicien : préliminaire brillant de la déchéance définitive.

Qui pourrait dire la fatalité des circonstances qui le conduisirent, qui le condamnèrent à la vie politique, lui désarmé devant les difficultés de celte vie, car il n'avait ni principes, ni préjugés. Médecin dans le quartier populeux de Montmartre, il y conquit cette faveur fugitive qu'on nomme la popularité. Avide de l'étendre, il pensa que la politique lui offrirait tous les moyens pour cela. Mais il ne s'approcha point du peuple, et, incapable d'exercer sur lui une action directe, pensa le dominer indirectement par la domination parlementaire. Il voyait, en effet, dans le Parlement l'image de la nation : il se trompait. Ce fut l'erreur de sa vie, d'où toutes les autres erreurs, si multiples, naquirent d'une façon fort naturelle.

Donc, il domina le Parlement en se faisant l'esclave arrogant de ses passions. En quoi, il fut, sans le savoir, très utile. Il est cause que nul, aujourd hui, ne peut se piquer d'ignorer la bassesse parlementaire. Il la rendit éclatante à tous les yeux. On vit, grâce à lui, que la masse parlementaire était disposée constamment à renier ses doctrines, à trahir ses promesses, à tromper et à abandonner ses chefs

et pour quoi? pour rien, si ce n'est par goût de lâcheté. II exerça cette lâcheté en multipliant pour elle les occasions où elle se pouvait appliquer. Grâce à lui, on sait qu'un chef de gouvernement ne peut faire fond que sur la lâcheté parlementaire, ne peut établir que d'après elle tous ses calculs et tous ses projets. Il était bon de posséder ces enseignements. Et c'est pourquoi la critique devient indulgente à Clemenceau.

Mais parce qu'il renversa beaucoup de ministères et qu'il développa, avec une très grande force, le penchant des politiciens à ne rien faire, on saccoutuma à dire que Clemenceau est un homme énergique. Sera-ce, — après Napoléon — ■ un « professeur d'énergie », encore un ? Moi, je veux bien, II lui fallait, en effet, une très grande vigueur de caractère — s'il n'avait pas une étrange petitesse d'esprit — pour persister dans le rôle politique, dont il assuma la tâche peu grandiose. II mit sa gloire à gêner des ministères mesquins : preuve évidente d'huniilité, aveu incontestable d'infériorité. Mais on peut être énergique même dans les très petites choses. Il le fut assurément. Et plus encore qu'on ne le suppose. En effet, recherchant une popularité vaine qui avait tout d'abord semblé s'offrir à lui, il persista, avec une énergie désespérée, dans son attitude d'ennemi des ministres et de champion du peuple. Hélas! les temps passaient et le peuple eut d'autres champions plus bruyants. Clemenceau, en ces tristes circonstances, eut l'énergie d'écrire un roman : travail ennuyeux et honorable. Gela prouve, je crois^ que l'auteur est un tempérament, comme dirent ses amis, qui disent ce qu'ils peuvent. Au

moins, le grand orateur de jadis put apprendre que les popularités mortes ne ressuscitent pas.

Au suplus, il suffit qu'il écrive un roman, pour qu'un politicien soit sympathique. Il faut donc que Clemenceau devienne sympathique. Il le faut. Xe vous attardez pas à déclarer qu'il fut extrêmement nuisible. On dit que, à cause de lui, l'Egypte fut perdue, que la Tunisie aurait pu Tètre, quoi encore? Si Clemenceau fit cela, il y prit peu d'attention. C'est si loin l'Egypte. Considérons son âme simple, exaltée |>ar des succès trop prompts, son intelligence sans ampleur et superficiellement cultivée, juste assez pour que l'homme soit dit un intellectuel. Clemenceau n'est pas absolument cause que les politiciens aient eu si peur de lui; en tous cas, il n'est pas seul coupable. Sorte de dilettante entraîné sans sauvegarde dans l'agitation politique, révolutionnaire bien parisien, politicien primitif et gentleman civilisé, il allait au hasard devant lui, inapte à distinguer le mal qu'il accomplissait. Il parlait bien et jugeait que Paris était un séjour fort agréable. Entouré d'un peu de gloire, par une vogue tôt disparue, il aimait le présent et ne se souciait de l'avenir. Il a passé ne laissant nulle trace.

Cependant, son nom ne périra pas tout à fait, car Ferry le traînera dans 1 histoire à sa suite.

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