‹ Praticiens politiques, 1870-1899Chapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE FREYGINET

Ne se brouille pas avec moi qui veut !. Talleyrand.

Saluons en lui l'ultime persistance d'un lointain passé. Il fait paraître aux regards désaccoutumés du spectacle l'image affaiblie des habiles secrétaires d'Etat qui servaient jadis tels monarques imposants, dont la France républicaine a le devoir de s'enorgueillir. L'aristocratie de son nom, la noblesse de ses manières et leur réserve hautaine complètent •harmonieusement la richesse de son intelligence et il est regrettable qu'il n'ait pas été guidé par la ferme et précise volonté d'un maître. Plût au ciel qu'une direction supérieure, rigide et rudement impérative l'eût contraint ! On eût conservé le souvenir impérissable des actes profitables à la nation, qu'il eut certainement accomplis et son nom eût duré dans la mémoire des hommes. Un grand roi l'eût fait un grand ministre.

L'infortune des circonstances ne lui permit pas •cette glorieuse servitude. Il vécut trop tard, dans

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un monde trop vieux. Tous les rois étaients morts dignes d'être obéis, mortes toutes les royautés ! Alors, rien ne dominant son énergie vacillante, voici qu'il se distingue surtout par l'incomparable aptitude qu'il consacra à ne rien faire politiquement. Cela, sans doute, lui constitue tout de même une physionomie. Et tous les contrastes se joignent en elle sans concourir le moins du mo-nde à en accentuer les traits.

Et de Freycinet, est, tout en même temps, l'homme qui ressemble le moins aux politiciens et celui qui leur ressemble le plus. D'eux on se demande ce dont ils sont capables ef de lui ce dont il est incapable. En outre, il sait, plus que personne, rendre illusoires ses prestigieuses facultés.

11 les répandit, néanmoins, avec un continuel éclat, en l'accomplissement de fonctions ministérielles variées. Et il importe de constater qu'il ne fut jamais surpris par les rôles dont il assuma les tâches successives. Il n'en fut pas même étonné : il sut être à sa place dans les places les plus différentes . Hâtons-nous de le louer un instant pour cette diversité, jusqu'à ce qu'il soit absolument nécessaire de l'en blâmer.

Cette nécessité vient vite. En effet, nulle part, de Frevcinet ne manifesta une âme curieuse de s'épanouir. En toutes occasions, ses énergies énervées se rétractèrent. Il effectua donc, avec une docilité ponctuelle, les travaux qui lui étaient assignés, mais ne rassembla jamais ses efforts pour une œuvre de domination politique. Premier ministre, il ne consentit pas à être chef de gouvernement. L'action lui répugnait. La fonction gouvernementale lui eût été

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au plus haut point importune, si la charge, par elle, lui eût été dévolue d'exécuter des actes librement et délibérément. Il hait la responsabilité et la fuit et ne se plût au rôle ministériel que parce que la misère des temps voulut que cet emploi fut infime et parce que la malice des politiciens travailla par surcroît à en faire plus humiliante la médiocrité. L'âme de de Freycinet était donc à merveille façonnée pour s'accommoder des vices contemporains du parlementarisme et pour les cultiver. C'est à quoi son activité se borna.

Toutefois, de Freycinet n'est aucunement au-dessous de la critique : il mérite même qu'elle s'occupe de lui et lui soit sévère.

En dépit de la pauvreté de sa conception politique, il offre, en effet, l'exemple d'adresses attrayantes par leur multiplicité, et aucune qualité secondaire ne lui manque.

Hélas ! la difficulté est tout aussi grande d'énumérer les nombreuses qualités politiques de de Freycinet que les applications nuisibles qu'il leur donna. Et il convient immédiatement de constater que de Freycinet possède une conception gouvernementale et de le regretter. Conception laborieusement timide et modeste dont les ravages cependant furent effroyables, car elle était exactement celle qui convenait aux politiciens.

De Freycinet, indiscret ami des paradoxes prolongés, considéra toujours le commandement comme la forme détournée de 1 obéissance; l'autorité gouvernementale comme une fonction de domesticité ; le ministère comme une occasion et une raison de se manifester servile. Le pouvoir politique parut à son esprit fertile en ressources une organisation pratique pour communiquer quelque cohésion aux passions parlementaires, les entretenir les unes par les autres et les traduire en actes, s'il était impossible d'éviter ces extrémités fatales. La conduite incertaine du politicien fait paraître la précise doctrine du théoricien.

Qu'on veuille obéir aux députés, cela n'a rien pour surprendre qui observe avec soin notre République trentenaire; mais il faut pouvoir leur obéir et la diffî-

culte commence là. Il impoi^te, en effet, et il est malaisé de distinguer ce qu'ils exigent : eux-mêmes l'ignorant.

Au moins, de Freycinet, doctrinaire subtil, estime qu'un ministère doit, avant tout et surtout, marquer un grand esprit d'obéissance, une disposition fondamentale et perpétuelle à la soumission, se subordonner par principe, autant que par indifférence, à toutes les tyrannies indistinctes. Un gouvernement, pour être conforme à la juste théorie gouvernementale, doit anéantir en son âme toute inclination vers l'orgueil, tout penchant à l'indépendance et bannir de ses attitudes les apparences de ces qualités superbes. Que chacune de ses manifestations soit, envers le Parlement, un acte d'humilité. Que le respect envahisse ses paroles. Ainsi, de Freycinet, au premier jour qu'il reçut du hasard la direction d'un ministère, offrit au Parlement, son maître souverain, le plus convenable hommage : « Nous nous présena tons à vous confiants dans votre bienveillance et « pleins de déférence dans votre autorité. » (1" février 1882). Voilà d'honnêtes sentiments qui laissent espérer d honnêtes services d'un honnête serviteur. Et ce serviteur sait de quoi il est capable et, si on condescend à l'encourager, il ne doute pas qu'il ne satisfasse toutes les exigences : (C Nous sommes pleins « de confiance dans le succès de nos efforts, si vous « voulez bien nous aider de vos lumières et nous « soutenir de votre approbation. .. » (16 janvier 1886). Telle est la formule préalable où s'expose la règle des rapports de gouvernement à Parlement. Le ministère est un esclave et ne doit qu'obéir.

De Freycinet développe audacieusement les con-

séquences de sa timidité. Rejetant d'abord sur les politiciens la charge majestueuse de la souveraineté, il atteste ensuite que si l'activité du gouvernement est contrainte de s'exprimer un jour par quelque action perceptible, il évitera du moins toute initiative. Une gênera, par aucun désir propre, les souhaits parlementaires et ne déformera, par aucune velléité personnelle, les volontés des politiciens. «Nous vous « supplions, dit-il, de nous donner la force dont « nous avons besoin pour remplir notre devoir et « pour accomplir vos desseins. y> (17 février i882j. Le gouvernement n'a donc — et je le crois sans peine — aucune existence intellectuelle, c'est un mandataire, un intermédiaire indigne d'attention, qui ne vaut que par son zèle à s'effacer pour mieux projeter, dans le plein éclat du jour, le véritable maître de la France qui est le Parlement. De celui-ci, il doit « accomplir les desseins. » C'est bien dire qu'il ne met nulle limite à sa servitude. Et par conséquent, tout occupé par son zèle essentiel, il se garde très soigneusement de concevoir lui-même quelque dessein, et — en a-t-il un par hasard, — il ne le réalise pas.

Mais la théorie se complique et s'aggrave.

Un ministère est un être tout impersonnel. Ce n'est pas une individualité. Il ne vit ni ne pense et il est superflu d'ajouter qu'il n'agit pas. C'est un produit éphémère d'une cohésion transitoire de sentimentalismes fugitifs. Il est indécis, insaisissable. Et veut-on savoir si un gouvernement existe, ce n'est pas du tout lui qu'il importe de considérer, c'est le Parlement qu'il faut voir. « Quelques garanties sérieuses qu'offre un a gouvernement, elles ne sont pas encore suffisantes

« si la nation n'est pas convaincue qu'il repose sur « l'accord de vos volontés..... » (13 février 1880). Le Parlement est donc, pour tout ministère, la seule source de force. Source bientôt tarie.

Cependant, — reconnue avec un esprit de complet renoncement et une humilité d'âme parfaite la souveraineté absolue du Parlement, — de Freycinet laisse discerner que le gouvernement, être chétif et pauvre, peut, si toutefois le Parlement en sa condescendance admirable^- daigne consentir, avoir comme un semblant d'existence, une apparence de pensée, une illusion de mouvement. « 11 faut qu'ici même la « majorité parlementaire sache qu'elle a devant elle « des conseillers naturels, prêts à faire connaître « leur opinion sur toutes les questions qui s'agitent « et ne craignent pas de se mettre à sa tête pour « introduire l'ordre et la méthode dans ses travaux. » (18 mars 1890). Et vous voyez très bien, j'en ai la certitude, l'extraordinaire enchaînement des circonstances, l'étrange série d'accidents, par suite de quoi le gouvernement peut accomplir des actes. 11 faut d'abord que des « questions s'agitent » — comme dit de Freycinet, dont le langage est moins ingénieux que la doctrine. Lorsqu'elles se sont bien agitées, l'heure a sonné où les ministres se forment une opinion. Et ils ne gardent pas cette opinion pour eux : et si on l'exige, à tel point qu'ils ne puissent enfreindre ces exigences impératives, alors, cette opinion, ils seront prêts à la faire connaître, ils ne redouteront pas de la dire. Quelle audace bien faite pour étonner! — Et c'est en quoi réside le pouvoir gouvernemental.

En un mot, de Freycinet conçoit le gouvernement

comme l'instrument naturel des Chambres. Il ne doit communiquer aucune impulsion à quoi que ce soit : il reçoit au contraire l'impulsion et la transmet sans hâte. La conception est toute négative. Il faut considérer qu'elle est pratique, issue des leçons de la vie contemporaine. De Freycinet vit les soubresauts tyranniques de l'inconscience parlementaire et conclut qu'un gouvernement soucieux de durer ne devait ni gouverner ni régner, mais servir et opposer à la force de l'agitation la force plus remarquable de l'inertie. Apte à généraliser, il réduisit ses observations en une théorie. Et certes, en cette conception du rôle ministériel, paraît l'abdication totale de l'esprit et du cœur. De Freycinet ne juge pas que 1 oeuvre ministérielle mérite d'engendrer une noble philosophie.

Praticien excellent, excellent théoricien !

Or, il développe, jusqu'aux extrêmes limites, la théorie inspiratrice de sa pratique. Si forte est sa préoccupation de dépouiller le gouvernement de tout ce qui ressemble à une initiative et se rapproche d'une pensée que, pour ne point avoir d'opinion luimême, il va jusqu'à rechercher l'opinion du peuple, ce qui implique — postulat téméraire — que, dans son système, le peuple est capable d'avoir des opinions.

Il est ministre : toutes ses facultés sont accaparées par le soin de demeurer ministre. C'est pourquoi, aussitôt produite une proposition quelconque, il s'applique à deviner si le Parlement l'acceptera ou

ne la repoussera pas plutôt : énigme qu'il est malaisé d'éclaircir. Il est plus sage de la compliquer. Et de Freycinet se presse d'en appeler, avec une gravité sans feinte, au sentiment du peuple lui-même, car c'est un bon moyen pour que tout reste obscur. Voici donc que de Freycinet se pique de respecter, en toutes circonstances, la souveraine opinion populaire; il veut, avant de faire la moindre chose, « que a le rayonnement des idées ait préparé dans le pays « des solutions conformes aux tendances de l'esprit moderne. » (16 janvier 1886.) Ou bien, souhaite-t-on inconsidérément de réaliser soudain quelque réforme imprévue, de Freycinet prononce sérieusement « qu'avant d'être inscrite dans la loi, elle doit être « faite dans les esprits. » (13 février 1880). Sur quoi, il suffit d'ouvrir le débat pour qu'il devienne impossible de le clore.

Donc, de Freycinet professe, en définitive, qu'un gouvernement doit fuir, avec agilité, le péinl des idées et des actes. Et encore qu'il doive obéir constamment, il faut que l'obéissance ne lui soit pas préjudiciable, auquel cas il accentuerait ses déclarations de dévouement docile et ne ferait rien.

La théorie est séduisante. On sera charmé de la pratique.

Esclave par nature et par destination, esclave sans libération possible, ni possible rachat, esclave perpétuel, le gouvernement a deux maîtres à servir : le Parlement, le peuple. La tâche est rude.

En effet, il importe tout premièrement que ces maîtres s'accordent : et voilà dont ils n'ont pas l'habitude. Or, de Freycinet n'hésite pas à croire que l'essentiel caractère des politiciens est de représenter le peuple. Ils le représentent dune façon bizarre, mais le représentent. C est leur qualité, leur manière d être. En cela, rien n'est douteux, rien discutable. Et cela paraît à de Freycinet une base de gouvernement très suffisante : elle est, en effet, très inconsistante.

Mais le malheur est que ces hommes confus se préoccupent de représenter le peuple avec originalité. Ils s'essaient à réfléchir sur les règles de la vie des peuples; ils y réfléchissent avec autant d'inexpérience présomptueuse que de sincérité. Et de leurs cerveaux obscurs sortent perpétuellement des embryons d'idées, des tronçons de raisonnements, des morceaux d'argumentations et des amas de seiitimentalismes. Ni les uns, ni les autres ne s'agrègent complètement et pour un temps durable. Mais, entre tous, des groupes momentanés se forment, prompts à se dissocier, prompts à se rétablir, indistincts.

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incohérents, d'une dangereuse fragilité. Sur ce terrain mouvant, de Freycinet pense appuyer toute sa direction gouvernementale. Et cette direction même est le produit inqualifiable de la conception qu'il se forma du rôle des gouvernements.

Observateur sagace, il ne se dissimule, aucun moment, la difficulté de cette direction. Et chaque fois qu'il l'entreprit, il affirma, tout d'abord, qu'il aurait une grande peine à y réussir. Chacune de ses déclarations ministérielles commence par ces mots : « Appelés à « exercer le pouvoir dans des conditions difficiles... » (16 janvier 1886) ... « Appelés à former un cabinet, dans des circonstances difficiles. . . » (1" février 1880 . Instinctive identité des termes qui figure exactement la parfaite similitude des intentions ! Parce que les difficultés — nées de l'infirmité des principes, par quoi la conduite des politiciens est régie, — persistent invariables, de Freycinet s'autorise invariablement d'elles pour ne tenter rien.

Mais réaliste digne de remarque, très insoucieux d'efforts superflus, il ne se propose pas de travailler à introduire, dans la vie parlementaire désorientée, la règle solide des principes jusque-là méconnus, mais pense plutôt tirer profit de l'invalidité même ou de l'absence de ces principes pourtant nécessaires. Puisque les idées manquent, moyens tout puissants d'union, il veut unir les hommes, — les hommes, que la diversité hostile de sentimentalismes violents et simples sépare. Et cela s'appelle la concentration, on peut dire conciliation, et ces mots sont indifférents tous deux, car aucun des deux n'a de sens.

En vérité, on aperçoit que la concentration est une association factice de politiciens qui, s'ils pen-

sent, pensent différemment et qui, donc, ne pourront demeurer alliés qu aussi longtemps qu'ils se priveront de penser. Il y a lieu de croire que cela convenait fort à beaucoup d'entre eux, car la concentration obtint, parmi eux, une longue fortune heureuse.

A cette fortune, de Freycinet coopéra. Il exagéra, en effet, avec une rusée persistance, cette concentration, en exaltant le mépris des principes politiques et en appelant le plus grand nombre de politiciens à s'unir en dépit d'eux.

Ne croyons pas un instant que de Freycinet se satisfasse jamais d'unir les hommes les plus susceptibles de s'unir grâce à l'analogie particulièrement forte de leurs idées inspiratrices. De Freycinet néglige délibéremment toutes les idées quelles qu'elles puissent être, et les hommes, unités impersonnelles qui s'additionnent, l'intéressent seuls. En 1886, il affirme que « dans la situation créée par les der- « nières élections législatives, aucun gouvernement a ne saurait durer sans l'appui de toutes les fraca tions de la majorité républicaine. Ce qui s'impose « donc est une politique de conciliation entre ces « différentes fractions, demandant à chacune d'elles « certains sacrifices consentis par les autres. » D'où il suit que de Freycinet demande des sacrifices à chaque fraction et que ce sont les autres qui les consentent. . . Je ne sais pour quelle cause je ne distingue pas très bien. Et, sans doute, cette obscurité démontre précisément la vertu du système. D'ailleurs, en 1890, le système s'affermit, s'empire : ... « Nous fai- « sons un appel également cordial à toutes les frac- « tions du parti républicain. Nous cherchons à

a grouper en faisceau toutes les forces. Nous n'ex- « cluons personne; nous accueillerons, sur le ter- « rain républicain, toutes les bonnes volontés qui « s'y donneront rendez-vous pour travailler, de « concert avec nous, au développement des réfor- « mes économiques et sociales qui sont, dans notre « pensée, les conséquences mêmes du régime que « la France a adopté. » Et la phrase est vague très convenablement. Elle peint à merveille la théorie.

Voilà donc la théorie — car il y a une théorie làdedans — et le sort de ce mot est lamentable qui doit exprimer une chose pareille. Pavillon bien déplorable pour ce qu'il couvre cette marchandise !

Et il le faut observer, de Freycinet n'inflige pas aux principes je ne sais quelle situation subalterne dans la vie politique. Il ne prétend point, d'autre part, leur enlever leur vigueur, les anémier, en faire de vains simulacres. Il évite de les corrompre, ne veut les dénaturer. 11 les supprime.

Il accomplit, préalablement, cette suppression entière parce qu'il en éprouve l'urgente nécessité. Peut-être est-il plus enclin à s'en réjouir qu'à s'en désoler, car la rudesse des principes est mal appropriée à son ingénieux esprit. Mais ses sentiments sont étrangers à cette opération. De Freycinet cède aux exigences des politiciens. Mieux que quiconque ^ il pénétra l'impossibilité totale d'appliquer des principes : il n'est pas homme à tenter l'impossible. Et il combine une politique, peu définissable, d'où est exclue avec soin toute règle, bannie toute loi. Il ne vise qu'à concilier et ne sait même pas comment, car cela ne le concerne plus, étant soumis aux hasards,

Aussi bien, il emploie pour signifier la théorie de la concentration, le vocabulaire décent. Il ne parle jamais raison, logique... mais adresse « des appels cordiaux, » donne (( des rendez-vous », sollicite « des bonnes volontés » et, finalement, pour éclaircir la gravité de ces dissertations d'un mot comique bien fait pour caractériser le sj^stème de la concentration, il dit aux politiciens : « Je fais appel à votre entente commune » (12 décembre 1891), car il y a telles ententes qui peuvent n'être point communes. Or, la concentration est l'entente commune des politiciens. Entente pour ne pas penser, ne point agir.

Il n'est pas exact de dire que de Freycinet en fut le créateur. Mais il en fit l'éducation, facilita la prospérité. Il est digne qu'on y voie son œuvre.

A l'œuvre on connaît l'artisan. Il est bienséant d'admirer l'harmonie des manifestations de son activité et comment tout en lui se complète et comment, en outre, il pousse chaque principe aux extrémités de ses conséquences. Parce qu'il ne lui plut pas de mettre sa gloire à étonner les hommes par la virilité impérieuse de sa volonté, il conçut aussitôt la fonction gouvernementale comme la meilleure occasion d'être flexible et obéissant. Parce que l'esprit d'obéissance nest complet que par des actes d'obéissance, il chercha le moyen d'obéir pratiquement aux politiciens. Il reconnut tôt que ces hommes ignoraient ce qu'ils voulaient. Ils n'étaient pas moins avides de commandement. Et c'est pourquoi de Fre^'-cinet édifia une combinaison de gouvernement où les ministres sembleraient accomplir les ordres que les politiciens paraîtraient donner. Tout se bornerait ainsi aux apparences, et nul ne ferait mal car nul n'agirait,

et tout serait au mieux par la concentration dans le meilleur des mondes politiques.

C'est ainsi que de Freycinet tâche à tout adapter aux exigences invincibles de ce monde. Et il n'est pas inégal à cette pénible entreprise, car il connaît les politiciens et il leur ressemble.

Il n'est que d'être logique; et de Freycinet l'est autant qu'homme du monde. Sa logique est mathématique et de Freycinet développe sans nulle peine toutes les conséquences de sa reprochable co"nception politique.

Il conçut et pratiqua la concentration et fut iniraitable en sa pratique, car il marqua — autant que le lui imposait son système et même un peu davantage — une géniale indifférence des idées, une faiblesse suprême, extrêmement réfléchie et entretenue par une patiente habitude — une tout admirable inaction. Et, sans doute, il y faut reconnaître la vertu singulière d'aptitudes propres et l'art personnel d'un esprit rare. Toutefois, la force initiale de son raisonnement l'impulsait.

Aussi bien, en sa pratique politique, tout s'enchaîne de façon si régulière qu il n'est pas permis de distinguer les effets des causes, tant ils s'entremêlent aisément et s'embrouillent naturellement.

Qui donc douterait, par exemple, que l'indifférence supérieure et vraiment incomparable à tout autre que témoigne de Freycinet pour les idées, n'inspire

sa politique entière? Mais, en vérité, il est également exact d'affirmer que la politique aussi inspire cette indifférence. Ainsi, dirai-je, se correspondent les effets et les causes.

Et quelle indifférence, d'une parfaite continuité, sans incertitudes et sans soubresauts, si sûre et séduisante en sa sérénité! Ses manifestations sont discrètes, à peine perceptibles, complètes toutefois et fortes.

Partout, l'indifférence des idées règne.

D'abord, elle est fondamentale. Et voyez de quels obstacles de Freycinet dégage ainsi son élan. Il supprime une source abondante de difficultés. De quoi, d'ailleurs, il ne tire nulle vanité. Son indifférence, étant souveraine, est simple. En 1879, de Freycinet reçut la charge de combiner un ministère, et pensa aussitôt y représenter, en un heureux assemblage, tous les républicains les plus disparates, joignant aux plus violents les plus doux. Il jugeait, à coup sûr, que la diversité de leurs sentiments, étant extrême, serait moins périlleuse. Quelques-uns, cependant, firent voir des scrupules peu raisonnables et il fallut soudain que de Freycinet renonçât à une concentration si vaste, mesurée à son génie. Il limita ses efforts à l'union des seuls modérés : alors, il se hâta de repousser une proposition d'amnistie faite par Louis Blanc et il eût accepté cette proposition certainement si ses premiers desseins avaient pu s'accomplir. Au surplus, tant les idées étaient négligeables en ses opérations que régissait la seule loi des circonstances, en 1886 de Freycinet procura aux sentimentalistes dits radicaux le pouvoir qu'en 1879 il avait exercé contre eux... Le changement est

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la règle de la vie universelle et de Freycinet est bien servi pour se conformer à cette règle par la sublimité de sa philosophie qui harmonise les contrastes et les abolit. Puis, radical, modéré, qu'est-ce à dire ? Nous voyons surtout les mots, formes confuses, indistinctes, par quoi les choses se présentent à nos esprits bai'bares. Ah! si notre regard philosophique était plus perçant! Nous irions aux idées mêmes, sans intermédiaires trompeurs. La contradiction disparaîtrait du monde...

Et les circonstances ont une force solide contre laquelle il n'est pas bon de résister. De Freycinet n'y résiste pas. A ses yeux, les idées politiques ne méritent pas l'effort d'un combat : leur rôle n'est qu accessoire, indigne d'être considéré; et de Freycinet en fait, avec sang-froid, laveu : « Jélais déter- (( miné, dit-il, à exécuter les décrets dans l'esprit (( où ils avaient été conçus. J'y étais déterminé parce (( que, sans avoir recherché cette politique et sans (( m'être fait illusion sur ses résultats, je l'avais « acceptée comme une nécessité temporaire. » (16 novembre 1880). On ne saurait mieux dire. De Freycinet distingue l'inutilité ou la malfaisance d'une politique. Il s'empresse à l'adopter. Et ce n'est pas parce qu'elle est vaine ou parce qu'elle est mauvaise : cela n'est point son souci. Il l'adopte parce que les politiciens la désirent, eux dont les désirs sont des ordres pour lui. D'ailleurs toutes les idées lui inspirent un grand flegme.

Et je crois bien que si les idées lui étaient moins indifférentes, il les mépriserait. En tous cas, il ne peut pas ne pas considérer toutes les idées avec une ironie placide et modestement souriante, mais imper-

turbable. Il fut un temps où les philosophes importants du Parlement éprouvaient un besoin intellectuel irrépressible de séparer l'Eglise de l'Etat et réciproquement. Il n'est rien qu'on ne puisse justifier par la philosophie. Au reste, l'obscurité des pensées et des termes, qu'on appelle communément l'élévation ou la profondeur, prête à ces justifications un sérieux concours. La (( séparation » était donc rudement motivée. Et cependant de Freycinet, en ce temps-là, y était réfractaire. Pourquoi donc? La philosophie ne le dominait pas, mais il redoutait des périls vulgaires, des périls ministériels. Aussi, de quelles railleries louangeuses accablait-il les hommes « dont le talent s'était déplo3'é à la ti'ibune, (( dont on avait pu admirer l'éloquence et les aperçus (( philosophiques et dont, par conséquent, — ajou- (( tait-il, avec quelque férocité — je suis bien loin « de dédaigner les indications . » (12 décembre 1891). Ce (( par conséquent » n'est pas un mot aimable pour les philosophes et pour la philosophie. . Bref de Freycinet se gardait contre le charme des philosophes et déclarait les combattre « quelles que puissent être mes vues d'avenir. . . » Voilà un grand bonheur d'expressions. L'ironie est exquise en sa délicatesse. Et il n'est pas de façon d'exprimer plus clairement qu'il ne fait des idées qu'un emploi momentané.

Même, pour qu'il s'en serve, il faut que le contraire lui soit impossible. Assurément de Freycinet n'exprime jamais une idée lorsqu'il n'y a pas urgence. Et jusque dans ces extrémités fâcheuses, de Freycinet ne se laisse point tout à fait vaincre. Il résiste sournoisement : et- n'exprime que l'appa-

rence d'une idée, résout, en mots très vagues des pensées très indécises. Et il sait bien que les mots vagues ne s'éclaircissent pas en se répétant et il répète les mêmes, toujours les mêmes, avec une impassible audace. — Nul n'ignore que les chefs de gouvernement ont coutume — pourquoi donc ? ^ de faire, au Parlement, certaines déclarations peu appréciées, dites déclarations ministérielles. Tout leur commande, la prudence, le respect des traditions, le sentiment des convenances, l'art de se conformer au milieu... de ne les garnir que médiocrement d'idées. Toutefois, la plupart d'entre eux font un effort fréquemment infructueux pour y mettre une idée petite et pauvre, vers la fin, tout à la fin. Or, jamais, de Freycinet ne se soumit à cette coutume, jamais. Quand les hommes timides entreprennent d'être hardis, ils n'ont point de modiques hardiesses. Et voici par quel artifice de Freycinet paraissait obéir au préjugé de l'idée générale et se révoltait contre lui. 11 disait : a Tout est possible « pour le bien de la France et de la République... » (1882). Ildisait : « Nous convions à cette tâche, sans « distinction de parti, (naturellement) tous ceux qui a ont exclusivement à cœur l'intérêt de la France et « l'avenir de la République. » (1886). Il disait : a Nous croyons mériter votre confiance par notre a bonne volonté, notre résolution, notre désir du « progrès et notre dévouement à la France et à la « République. » /'i890).

France, patrie, république, avenir, destinée, mots simples mais amples et grands qui se suffisent à eux-mêmes sans le secours d'une idée. On voit que de Freycinet ne se fatigue pas de les prononcer.

Il joue son rôle. Tandis que certains, dont le nombre est minime, cherchent, contre les variations des phénomènes politiques, une protection parmi les certitudes des principes philosophiques, de Freycinet considère qu'on peut plutôt accroître ces oscillations incohérentes, par l'incertitude des idées qui les accentuent et les prolongent et, sans fin, les renouvellent...

Certes, il n'est pas donné à tous les hommes d'accomplir totalement les desseins splendides que leur âme a conçus. Bien des fois, de sublimes entreprises, hardiment tentées, s'arrêtent parce que la force manque à leur auteur pour les exécuter en entier. On serait coupable cependant de ne pas leur accorder le tribut légitime de gloire que mérite leur effort. iVussi bien, de même qu'on faillirait à la justice et qu'on trahirait la vérité à prétendre que de Freycinet diminua l'inconsistance dont la politique est viciée; de même, l'amour de la justice et le soin de la vérité imposent, pour tout esprit raisonnable, de reconnaître qu'il aboutit à écarter d'elle irréparablement l'influence des idées.

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Et il se dévoua à être faible.

Sa faiblesse fut incurable, parce qu'elle était naturelle et parce que le raisonnement l'accroissait. Pour que de Freycinet fut logique, il fallait qu'il fut faible : cette obligation ne l'épouvantait pas. Il ne voulut jamais s'y soustraire. Cet homme aima trop la logique.

Il employa tous les moyens de faiblesse connus, qui sont si nombreux qu'on se perd aisément parmi leur multiplicité.

Il dépensa tout son soin à ne pas avoir d Hpinion et surtout à n'en point exprimer. Il travailla donc toujours et avec un succès continuel à ce que ses affirmations fussent vagues. Et s il lui advint, par accident, de constater 1 importance de telle question politique, ce fut toujours pour en repousser l'examen. « D'importantes réformes réclament nolrf « attention : il en est une, assurément des plus con- « sidérables mais que les circonstances nous parais- « sent commander de différer — nous pensons tpie « les Chambres le reconnaîtront avec nous — c'est

« la revision de la Constitution » (l*"" février 1882\

Lorsque les circonstances lui ordonnent de ne rien faire, il leur obéit avec un zèle qui serait passionné,

DE FnEYCINET 243

si de Freycinet n'était, par sa naissance et ses études, incapable de passion : <( Il n'y a, au point de vue

« pratique, aucune urgence à statuer » ou bien

« nous croyons meilleur de ne pas poursuivre, en

« ce moment, la solution de cette question » Et,

remarquons-le, de Freycinet, chef d'Etat, ne dit rien qui soit impératif : ce sont des avis qu'il émet Jamais il ne prononce des certitudes et ne se donne l'originalité ou bien la banalité — je ne sais comment dire — d'avoir des convictions personnelles. A peine a-t-il parfois des préférences, mais mais indistinctes et il esttrès enclin à en avoir de contraires immédiatement : Il nous paraît préférable dit-il, car c'est exactement le moins qu'il

puisse dire.

En vérité, il peut se flatter, sans vanité, d'être dépourvu d'opinion. Toutefois, si un adversaire lui crée l'embarras de répondre précisément sur un sujet particulier, il a aussitôt une surabondance de conceptions générales qu'il ne peut taire plus longtemps. Vers l'an 1881, les mineurs de la région du nord organisèrent une grève qui, étant inutile, se prolongea. Il importait que le gouvernement prit une décision et certains représentants du peuple pleins de hardiesse — car ils étaient ignorants de l'art de conduire le peuple — l'y voulaient contraindre. C'est pourquoi ils firent à la tribune de beaux discours. De Freycinet entreprit de parler après eux, parce qu'il importait justement de ne pas leur répondre. Et, sans apparence d'effort, avec un naturel charmant, librement, on pourrait dire drôlement, il s'éleva tout aussitôt dans les régions de la philosophie sociale, réorganisa dans son universalité

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la vie des travailleurs, établit un plan de réformes si complet que, pour l'exécuter, il fallait au moins quelques siècles. Et il parlait, il parlait. Des interruptions montaient cependant de la salle : « Ce n'est « pas de cela qu'il s'agit, » affirmait l'une — et l'autre appuyait : v Parlez-nous de la grève du Pas-

« de-Calais » Ce mesquin souci du détail présent

indigna l'orateur et il en prit avantage pour ne pas le contenter : (( Est-ce que je n'ai pas écouté, avec « l'attention et la déférence que commandait leur « conviction, ceux qui ont parlé avant moi? Est-ce « que je ne les ai pas écoutés sans les interrompre? <( Et quand le représentant du gouvernement « s'exprime avec un souci sincère des travailleurs, C vous l'interrompez d'une façon qui n'est pas, je (( puis le dire, en harmonie avec la gravité de la

(( question qui se débat )) Mais d'autres insistaient

encore, exigeaient la réponse. Et le ministre de s'écrier: « Messieurs, vous allez m'obliger de des- « cendre de cette tribune — » C'était, en quelcjue manière, pour ce motif qu'il paraissait y être monté. Et les exigences se faisant plus impérieuses : « Je « déclare, pour ma part, répliquait de Freycinet, 0 que je ne pourrai pas continuer dans ces condi- « lions. » (19 novembre 1881). Et il disait mille choses mais non pas celle qu'on désirait connaître. Jamais il ne fut faible avec une pire ténacité.

Sa tactique est, en effet, de ne jamais prendre parti. L'abstention est son principe. Que d'habiletés il consacra à n'y pas faillir! Invoque-l-on son énergie pour qu'il accomplisse un acte, il affirme aussitôt que l'énergie lui dicte le devoir de ne l'accomplir pas. Et il appelle cela : « ne pas se mettre à la re-

« morque des initiatives extérieures. » (4 mars 1886). Toute initiative, en effet, lui paraît funeste — et je ne considère ici que les initiatives des autres, car de Freycinet n'est point un politicien assez novice, ou bien assez sot pour en avoir jamais.

Ce n'est pas, croyez-le — non, ne le croyez pas — qu'il n'éprouve, en l'intimité de son âme, de fervents désirs d'améliorations. Et, par conséquent, il ne tente pas de les réaliser, car il pourrait ne pas réussir et il serait inconsolable de son échec. — Et, lorsqu'un politicien lui propose d'accomplir telle réforme dès longtemps désirée, de Freycinet s'empresse d'affirmer, avec une grande énergie dans les mots, qu'il est partisan résolu de la réforme. Il en est partisan sans mesure et sans discrétion, car il allègue tout de suite que les circonstances sont inopportunes à son accomplissement. Il suffit donc qu'il veuille une réforme pour qu'il la repousse. Ainsi, en tous temps, des députés voulurent reviser la Constitution ; de Freycinet était comme ces députés, aussi ne se hasarda-t-il jamais à faire la revision : et il s'y refusa très nettement en 1882 : « Nous sommes en présence « de cette question de la revision. Vous croyez que « nous l'écartons. Vous ne nous connaissez point! <( nous la voulons! Pourquoi dire non, quand je € viens d'affirmer que tel est notre dessein : qui a le <( droit de douter de notre parole ? Je dis que nous <( voulons résoudre cette question autant au moins

« que ceux qui nous interpellent Mais nous

« sommes des hommes politiques, et nous n'irons (( pas, de gaîté de cœur, au devant d'obstacles que « nous savons ne pouvoir être franchis. » (7 février 1882). De Freycinet souhaite donc les réformes

246 DE FnEYCINET

de façon très intelligente. Il sait que beaucoup ne sont belles que jusqu à ce qu'on les effectue. Cet homme est un philosophe : mieux, c'est un sage.

Il trouve, dans sa philosophie, autant que dans sa politique, des raisons de faiblesse. Il est humble et professe qu'un ministre n'est rien. C'est pourquoi il ne laisse jamais paraître sa personnalité. Il la cache derrière tout le monde, demande aux uns des arguments contre les autres, tâche à prouver d'abord que le Parle" ment est privé d'opinion et la preuve s'établit aisément

— ou bien il démontre que le peuple pense contrairement aux politiciens et que ceux-ci, par conséquent, seraient déraisonnables de persister en leur volonté. Mais s il est complètement impossible de ruiner les pensées de ceux-ci par les idées de ceux-là et inversement, — de faire sourdre de partout des contradictions qui ne sont point son œuvre, s'il faut enfin

— extrémité pénible — que lui-même intervienne au débat et décide quelque chose, sous le vain prétexte qu'il est chef de gouvernement, il s'excuse de l'obligation et se préoccupe d'effacer encore son individualité et de se confondre dans la masse incertaine de tous les gouvernements abolis : « Les gouverne- « ments, quels que soient leurs sentiments intimes « seront obligés de vous répondre, comme je le fais

en ce moment » (13 février 1880). C'est ainsi que

de Freycinet cherche à obéir aux circonstances toujours, puis au parlement, même au peuple, et, quand il ne paraît pas assez clairement qu'il obéit, il travaille, en outre, à imiter quelqu'un. Il ne se targue pas d'être original.

Il l'est, cependant, par la force de caractère qu'il employa pour n'avoir jamais de volonté personnelle.

Il consacra, à écarter les questions difficiles, des ressources merveilleuses d'esprit et de langage. Il mit plus d'habileté pour les écarter qu'il en eût fallu pour les résoudre. Il fut prudent jusqu'à la témérité, et faible jusqu'à la forfanterie.

Il était donc excellemment disposé à l'inaction. Et son inaction fut systématique.

En effet, de Fi-eycinet confondait très bien l'inac tion et la prudence. Et parce que la timidité offre avec la circonspection quelque apparente analogie, de Freycinet cultivait cette analogie. Il multipliait ainsi, en sa pratique politique, les occasions et les procédés pour être agréable au cœur des politiciens.

Il le faut avouer, de Fre^xinet ne manqua jamais d'unir, pour persévérer dans l'inaction, la prudence et la fermeté. En celte occurence, il fut fermement prudent. Jamais il n'entreprit quoi que ce fut. Il disait, avec quelque esprit mesuré : « La Chambre « peut être certaine que, tant que nous serons sur « ces bancs aucune aventure n'est à redouter. » (24 février 1882).

Et voici une constatation qui ne fournit aux controverses aucun aliment. De Freycinet, maintes fois ministre, agit plus et mieux que personne dans la sphère restreinte des pratiques travaux qui sont les œuvres basses de la politique. Aussitôt qu'il lui appartint, à lui devenu chef de gouvernement, d'accomplir une action politique, il mit toute sa résolution à s'en abstenir. Pourquoi cette transformation ? c'est un beau sujet de doutes et de débats.

Oui, de Freycinet ne travaille au Parlement qu'autant qu'il y a lieu qu'il manifeste ses aptitudes d'ingénieur ou d'organisateur militaire. Il prolonge ainsi, dans l'âge mûr, pour le plus grand bien de l'Etat, l'exercice des fonctions de sa jeunesse. Même, il se hausse, spécialiste repenti, jusqu'aux idées générales, inspiratrices et directrices. Ses eÉForts réformateurs n'ont point l'invalidité fatale de petites rénovations fragmentaires. Ils sont combinés solidement.

C'est un plan de travaux publics, dont de Freycinet propose aux parlementaires ahuris la progressive réalisation. Un plan complet, fermement tracé. Ainsi l'ingénieur des ponts et chaussées n'asservit pas son intelligence à l'instante préoccupation du moment. Il calcule l'avenir, les nécessités futures et les possibilités prochaines, mesure aux moyens les projets, dispose harmonieusement tous les efforts bien ordonnés.

Et le ministre de la guerre travaille à la réorganisation intégrale des forces militaires. Ce travail de restauration est illimité, mais ses lignes essentielles sont nettement dessinées par avance. Et les vicissitudes politiques n'en déconcertent pas la réalisation. Les améliorations, en effet, s'engendrent et s'enchaînent en se complétant. L'œuvre est belle en sa régularité. Rien n'est omis de ce qu'il importe de prévoir. Et non seulement de Freycinet coopère, pour une part éminente, à la loi qui transforme l'armée, par une conception et une mesure nouvelles du service militaire, mais il s'applique à rétablir le commandement, l'armement, les fortifications, les forteresses et tout ce qui concerne la vie intellectuelle, matérielle et morale des soldats et des chefs.

250 DE FREYCIXET

Il réalise paisiblement ce grand ouvrage, labeur suffisant pour ennoblir la vie tout entière d'un homme.

Nul, plus que de Freycinet, ne marque, en la continuité de ces œuvres spéciales, d'intelligence large et calculatrice ; nul n'est plus apte à former de lointaines prévisions que les événements, de jour en jour, justifient. Nul plus que lui ne libère, des intérêts des politiciens, l'intérêt de la France.

Or, aussitôt que le terrain résistant des réformes pratiques manque à son activité persévérante et sans enthousiasme, aussitôt la vigueur de son esprit cède et s'énerve la force de son âme. De Freycinet devient sur-le-champ inhabile à se divertir des préoccupations purement actuelles : il est nécessairement insoucieux du lendemain. Cet homme calculateur est la proie des incei'titudes : son inielligence ne montre sa souplesse qu'en fléchissant. Il faut que de Fre3cinet obéisse aux politiciens intolérables.

Il fait paraître alors une incapacité de prévoir tout à fait admiral)le. C'est un prodige que rinfirmiié de sa volonté. Il ne sait plus vouloir, ne peut plus refuser : l'homme abdique et lindividu se meurt. Son refuge est une perpétuelle inaction. — Qu garde encore en sa mémoire le souvenir des incidents naguère surgis des difficultés égyptiennes? Peu de gens, assurément. Toutefois, chacun tient pour incontestable que l'Egypte nous fait défaut aujourd'hui parce que de Freycinet négligea de nous la donner. Et cela est inexact, car une seule chose est juste à savoir que de Freycinet se souciait exclusivement de traduire les tyranniques contradictions des politiciens. Certes, il connaissait la nécessité

d'inlervenir en Egypte, mais il redoutait d'exprimer une volonté ferme, par laquelle le cours de sa vie ministérielle eût été borné, et d'abord estima sage de ne rien faire. Ensuite, il fut trop tard. Et quand les circonstances lui imposèrent de demander au Parlement les moyens financiers d'agir, le Pai'lement, entraîné à l'inaction par de Freycinet lui-même, refusa la demande. Le goût excessif de de Freycinet pour l'inaction préméditée privait la France d'une extension matérielle et d'un accroissement moral. Et de Freycinet, maintenant, subit la peine de sa prudence.

Et en toutes occasions moins dignes de remarque, de Freycinet évita le péril de l'action. II raisonnait trop correctement. Parce qu'il conçut la mission politique comme l'art d'accommoder les contradictions des politiciens et de pratiquer, avec la mixture de sentiments inconciliables, le dosage d'idées réfractaires, il fut conduit à rechercher les moyens de ne susciter jamais de heurts dans ces associations factices, naturellement promptes à se dissocier. L'inaction lui fut pour cela très avantageuse.

Donc, ayant décidé de ne rien faire, il accomplit, en dépit des obstacles, jusqu'au bout, son dessein.

Et qui ne regrettera, considérant cet homme incertain, les forces détournées, pour de vaines agitations, de leur utile emploi. Et qui ne déplorera la misère extrême d'une âme qui stérilisa un esprit fécond à ce point! Singulier destin de cet homme fertile en ruses délicates qui, possédant l'intelligence la mieux faite pour dominer .doucement les politiciens flexibles, mit toute sa gloire à les servir platement.

C'est qu'en effet il manquait tant d'idées philosophiques : celles-ci lui inspirent de l'effroi et il s'en éloigne constamment. Et j'ai prouvé, peut-être, que sa théorie politique consista précisément à en manquer.

Considéra-t-il que la vie politique est le domaine naturel où se doit appliquer la force exclusive du hasard? Tout au moins, il voulut laisser l'intervention du hasard toujours possible, et il y réussit sans cesse. Il dédaigna perpétuellement d'imprimer aux entreprises réformatrices des politiciens une direction même philosophique.

Il dit, en termes bizarres : « La France peut a désormais s'avancer avec décision dans la voie a des réformes nécessaires et des améliorations suc- « cessives. C'est à les réaliser sans précipitation et « sans faiblesse que nous nous appliquerons. » (17 janvier 1880). Et le vague ne fait pas défaut à ce plan d'action politique. Et il tenait à cœur de ne pas laisser croire qu'il pouvait avoir, à ce point de vue, la plus petite idée préconçue. Il se vantait de ne rien déterminer : « Dans cette marche incessante a vers l'idéal de la liberté, nous ne marquons pas à a l'avance de limite fixe. L'intelligence et la sagesse tt des populations rendent chaque jour possibles de

« nouveaux progrès... » (1" janvier 1882]. L'optimisme règne en cette pensée, mais n'y règne pas seul. Refuserait-on de s'y voir étalé le détestable empire de l'indifférence intellectuelle du chef de gouvernement qui ose prononcer de tels mots ? Il évite, avec frénésie, la précision. Et il a tôt fait de « sérier les questions » car il les rejette toutes en bloc.

Aussi bien, n'ayant nul goût pour la fermeté philosophique qui se peut appliquer avec profit dans la conduite correctement comprise des affaires politiques, de Freycinet développa l'aptitude de son âme à fléchir, par l'incertitude même de sa direction intellectuelle. A quel point son intelligence politique est rebelle à la vertu d'un principe, d'une philosophie, cela est merveilleux.

Son souci est admirable de ne pas décider les lois qui régissent les nations. Cependant, il lui advient parfois qu'au détour d'une phrase il exprime à l'improviste quelque philosophie de gouvernement. Il ne s'évade' point alors des réalités de la vie politique et s'enchaîne décidément à sa vulgarité. Il s'interdit l'élan de la pensée ; et de sa philosophie il prohibe l'ampleur.

Au surplus, il ne prétend pas que le lieu soit convenable aux idées élégantes exposées avec soin. Et il entreprend d'être banal assez pour que chacun s'en puisse apercevoirv Et, soucieux de ne rien exprimer qui ne soit excellemment conforme à son auditoire, il ne dédaigne pas d'être — qui le croirait ? — continuellement prudhommesque.

Enfin, tâchant à dénoncer avec exactitude ses idées générales, je suis contraint d'y mettre le plus

de contradictions que je peux; mais elles sont plus nombreuses encore en ses pensées : il ne faut pas qu'on se le dissimule.

Quand il veut — volonté rare à l'excès — dégager l'esprit de ses auditeurs de pensées trop particulières qu'y excite tel notable incident, il ne s'élance point dans les régions philosophiques et ne prononce pas une autre idée générale que celle-ci : « Les a nations ne vivent pas seulement de politique, elles « vivent aussi d'affaires et d'intérêts matériels. » (l^"" février 1882). Idée bien faite pour concilier l'unanimité des suffrages, car le bon sens l'inspire extrêmement — et la sagesse se produit par elle, moins peut-être la sagesse des philosophes que la sagesse des nations.

Ses principes généraux, ses conceptions fondamentales, essentielles, permanentes et universelles sont également empreintes d'une sagesse immense lorsqu'elles s'appliquent au devoir social du gouvernement. Car que disais-je jadis ? Que de Freycinet n'accordait au gouvernement qu'une mission négative, qu'un travail aveugle de servitude. En vérité, j'avais discerné très mal son intime croyance et voici que de Freycinet considère l'évolution majestueuse et vaste des sociétés et trace, d'après elle, le ferme dessin élémentaire des ouvrages gouvernementaux. Assurément, sa pensée n'enferme rien de reprochable : elle est si vide, en effet, et si vague qu'il n'est pas possible d'y controverser rien de précis. C'est en ces termes qu'il déclare, avec les nécessités caractéristiques du présent, les enlrej^riscs de l'avenir : « Messieurs, nous sommes à une époque « de transformation sociale, où la condition des tra-

« vailleurs est justement l'objet de préoccupations « nouvelles. Le premier devoir des pouvoirs publics « est de se tourner vers ces populations laborieuses « et de leur faciliter le passage à une situation « meilleure. Aucun gouvernement aujourd'hui, « même le plus éloigné par sa forme de la constitu- « tion démocratique, ne saurait échapper à ce « devoir. La République française, plus que tout

« autre, esttenue de s'eninspirer » (18 mars 1890).

Voilà une excellente pensée très digne d'éloges, car elle est bien sage, traduite en paroles décentes. Le mot ici ne déforme pas l'idée, ne travaille pas à l'approfondir en l'obscurcissant, à lui communiquer plus d'importance par plus de complication. Tout est vieux en cette phrase et d'une saine insignifiance. Rien n'y saurait soulever de vives disputes. ^

Toutefois, s'il importe que de Freycinet orne sa pensée de quelque apparence solennelle, il dira aggravant le ton : « Dans une grande démocratie, « l'amélioration incessante de la condition morale, « intellectuelle et matérielle des classes laborieuses « doit tenir le premier rang dans la sollicitude du

« législateur » (!'"' février 1882). Que cela est

donc bien dit et que les mots servent la pensée, la pensée les mots. Il n'échappera à personne que l'idée est pleine de magnificence. Et d'abord, de Freycinet ne se restreint pas à percevoir isolément la vie de la France, portion minuscule de l'univers, il promène un regard clair, en même temps que majestueux, sur l'immensité de toutes les nations. Puis, le travail qu'opéra son esprit lui impose l'obligation de généraliser. II généralise : et c'est une occupation grandiose. Il généralise et pour cela ne juge

pas impertinent d'employer l'abstraction. Il dit donc :

dans une grande démocratie Heureux début qui

fait bien voir que la suite est importante au plus haut point ! Elle l'est assurément et le penseur s'y concentre avec sublimité. Ayant distingué d'un premier coup d'œil que des classes existent dans tous les continents, dont quelques-unes, par définition, sont plus spécialement des classes laborieuses, il discerne aussitôt qu'il sied d'améliorer leur condition. INIais ce n'est pas en vain que son esprit est sui^erbe et il forme des rêves splendides ! Serait-il convenable, en vérité, de limiter les efforts des générations à simplement améliorer la condition matérielle des travailleurs ? Nullement. Tout s'enchaîne dans l'existence des individus et des peuples, tout se tient et ce n'est pas d'aujourd'hui ni d hier qu'on le sait. Aussi bien, de Freycinet, qui n'ignore rien de ce qu'on doit savoir, fixe à toute démocratie le travail approprié à son génie, à sa nature et, très soucieux de conserver à chaque ordre de manifestations des activités humaines leur dignité, leur rang, déclare — admirez l'exactitude philosophique de cette gradation — déclare qu'il faut améliorer la condition morale, intellectuelle et matérielle de tous. Les âmes, les esprits, les corps : ainsi, dans l'ordonnance de sa politique, l'harmonie même du inonde paraît. Et chacun voit, en outre, j'en suis convaincu, que de Freycinet ne conçoit pas ce rôle gouvernemental par un rigide et froid calcul. Le sentiment s'unit au raisonnement pour l'éclairer, le féconder et, plus vite, l'impulser aux actes, et cette union est découverte avec délicatesse par l'emploi de ce mot charmant, digne d'un cœur sensible : « la

« sollicitude du législateur. » Ah! cette sollicitude! Enfin, le philosophe, Thomme d'Etat, l'orateur qui se groupent sans se nuire en de Fre3^cinet, accomplissent leur suprême travail et ils aboutissent à la conclusion exacte que la science sûre des réalités impose, c'est-à-dire : « l'amélioration incessante » « — (il faut qu'elle soit incessante) de la condition a morale, intellectuelle et matérielle des classes a laborieuses doit tenir (doit tenir : — ainsi est déclarée avec une simplicité et une puissance égales l'inéluctable nécessité) — « doit tenir le premier « rang dans la sollicitude du législateur. » Comme on sent vibrer un cœur à travers ces vocables ingénieusement choisis ! Quelle ferveur d'apostolat! Le devoir social des états est prêché avec une énergie, une ardeur, une vivacité, une impatience de l'accomplir, sur lesquelles les masses laborieuses seraient tout inexcusables de ne pas établir d'incommensurables espérances.

Et il n'y a rien de terne jamais et jamais rien d'indécis dans ces propositions de lois générales. Oh non! Et de Freycinet, pour chasser tous les doutes, s'abandonne à user de métaphores extrêmement propres en leur singularité à faire connaître que ces lois fermement conçues inspirent toujours sa pratique vigoureuse du gouvernement. Il dit : « Nous

« pourrons sur le sol déblayé et raffermi avan-

« cer résolument vers les réformes que le pays

« attend de nous » Peut-être n'est-il pas superflu

de considérer de Freycinet s'avançant résolument vers les réformes et que va-t-il advenir ? INIais il explique les raisons de sa marche en avant : « car « l'ordre républicain, dit-il, n'est pas l'immobi-

« lité » Brève et forte maxime! Mais l'ordre

républicain qu'est-il donc ? Plusieurs choses à la fois, pour lesquelles exprimer, il convient d'appesantir les métaphores. — - L'ordre républicain est « un « effort incessant vers le progrès » — et l'ordre républicain est un « accroissement continu de la « liberté » et l'ordre républicain est « une élévation « constante du niveau matériel et moral de la démoce cratie. » (16 janvier 1888). Voilà. — On aurait tort de badiner.

En définitive, si une invincible curiosité vous agite de connaître, avec une précision limpide, quels sont les principes généraux de sa politique, contentezvous d'apprendre que de Freycinet ne négligera rien « dans le but d'amener le régime libéral. » Et qu'il serait inconvenant de réclamer, par je ne sais quelle exigeante affectation, des clai'tés supplémentaires, car de Freycinet s'indignerait immédiatement que le régime libéral pût être qualifié « nébuleux, comme si « la liberté pouvait être nébuleuse, comme si elle

« n'avait pas un éclat qui éblouit tous les yeux »

(7 février 1882). Eblouissez-vous à la hâte, car il serait absolument vain d'exiger de de Freycinet d'autres idées générales. Mais pourquoi le plaindre d'en avoir un si petit nombre et de si minimes : il est digne d'admiration parce qu'il a pu s'en contenter. C'est de quoi il y a lieu surtout d'être ébloui.

Epris d'obéissance, il prétendait obéir aux politiciens. Il se souciait donc de répandre parmi eux la seule philosophie qu'ils étaient capables de tolérer. Aussi multiplia-t-il ces idées générales étonnamment comiques. Certes, il n'introduisit en elles nulle exubérance de caricature. Il acceptait les idées com-

munes, boui'geoises, les exaltait par l'emploi de termes qui, les déformant légèrement, produisent le sourire plutôt que le rire. Sa philosophie politique n'est qu'un expédient : elle est le témoignage d'un cœur indifférent qui demande à son esprit des arguments et n'obtient que des formules, qui d'ailleurs sont drôles. Loin qu'elle lui soit une aide à ne céder pas aux exigences déréglées des politiciens, elle facilite sa soumission. Et c'est un article ordinaire de son commerce oratoire. C'est une philosophie de consommation courante.

Sa véritable philosophie réside en lui-même. Et, narguant avec discrétion ceux qu'il sert, il porte partout la sérénité de son esprit et son cœur vibre d'indifférence.

Mais s'il n'est pas tout entier reconnaissable en sa philosophie, il l'est tout en son éloquence.

L'éloquence ne vaut que parce que l'homme y vit, parce quau surplus elle manque, autant que possible, de cjualités littéraires et parce que cela n'en détruit pas le charme intrinsèque, mais plutôt l'afTermit.

En vérité, léloquence était essentielle à la conception politique de de Freycinet. A^-ant entrepris de servir les politiciens en leurs plus contradictoires volontés; en outre, désirant ne pas exclure la dignité de sa vie, il fallut que tout son effort gouvernemental se concentrât en paroles calculées. Et ses paroles sont claires en dépit de la complication des calculs.

L'éloquence de ce ministre fléchissant est un instrument merveilleux de domination; et il est juste de s'étonner qu'il n'ait pas souhaité de dominer davantage, possédant pour cela un si puissant moyen. Que son âme était donc peu impérieuse ! Toutes les séductions se mêlent en ses discours combinés. Et ce sont des roueries fines, des ruses industrieuses et tous les procédés innombrables d'illusions. L'éloquence est pour lui l'art de régir les hommes, soit en leur cédant, soit en les abusant. Quelle richesse d'inventions s'y rencontre, témoignant l'esprit le plus fertile en incertitudes utiles.

Il serait téméraire, à coup sûr, de vouloir dénombrer les qualités d'un art auquel se résume, en sa diversité, tout l'esprit ondoyant d'un politicien subtil. Toutes les qualités s'y peuvent, tour à tour ou tout à la fois, distinguer, qui n'impliquent pas que l'âme soit forte.

Vraiment, c'est l'unique idée en laquelle il soit bon de persister. L'éloquence peint l'homme politique. Nulle ambition d'éclat et de grandeur, nulle application d'enthousiasme, nul effort de domination; mais la profusion de clartés d'un homme qui ignore les gênes intellectuelles et répand, à dessein, sur ses auditeurs confus, l'éblouissante limpidité d'argumentations sûrement conduites. Et parfaitement apte aux expositions lucides et aux débats précis, il n'emploie jamais que l'obscurité convenable pour voiler la faiblesse essentielle de son âme inhabile aux fermes volontés.

Que voilà bien la distinction légitime. L'éloquence est parfaite pour traduire le travail d'un esprit qui s'applique aussi utilement à tous les objets : de Freycinet exprime à la perfection tout ce qu'il conçoit. Et, d'autre part, l'éloquence est contrainte de laisser paraître toutes les imperfections d'une âme indécise : et ce sont en elle des détours et des retours, de méprisables oscillations. Il est vrai, cependant, qu'elle est appropriée le mieux du monde à l'usage qui lui est infligé.

Mais toute la vertu de cette éloquence est intérieure. Elle réside dans l'inspiration seule, non dans l'organisation, moins encore dans l'expression

262 DE FnEYCINET

II est remarquable que de Freycinet néglige absolument de parer son éloquence de la vanité dornements superficiels. Et cette négligence se peut interprêter diversement.

Peut-être y paraît-il d'abord que de Freycinet a dans son cœur le sentiment solide de la supériorité iiTésistible de sa nature astucieuse. Il sait à quel point son esprit délié réussit pour l'éloigneraent des difficultés. Alors il ne daigne pas consacrer quelque application pénible à affiner encore ses aptitudes infinies.

Puis on y voit — sans doute — je ne sais quelle nonchalance d'aristocrate qui, s'étant proposé, en une défaillance de noblesse, un objet fort indigne de lui, souhaite à la fois de ne pas se montrer inégal à sa tâche et cependant ne parvient pas à y dépenser délibérément toutes les ressources de son génie. Et politicien incessant, de Freycinet s'adonne, avec une persistance morne, aux médiocrités de la besogne entreprise et, avide d"y réussir, renonce néanmoins à s'y emprisonner totalement.

D'autres, cependant, constateront, en cette pauvreté monotone et laide de la structure du discours, une profonde incapacité de l'embellir. Et, en vérité, je consens à cette conclusion. Il est sûr, effectivement, que de Freycinet n'a point du tout lâme artiste et littéraire. Mais reconnaissons qu'il ne jugea pas que la beauté factice des formes travaillées fut de quelque prix. Et il se priva délibérément d'employer l'aide secondaire des inférieures séductions que fournit la littérature aux hommes incertains et barbares qui s'étonnant des apparences, s'y arrêtent et ne pénètrent point les choses jusqu'en leur réalité.

DE FREYCIXET 263

Et, en cela, il est visible que de Freycinet connaissait sa force. Il savait en lui une suffisante multiplicité de ressources naturelles. Son esprit, en effet, est habile à tout comprendre et à tout exprimer. Aucun problème ne lui est insoluble. Il aperçoit tout, il pénètre tout. Il a une faculté de compréhension universelle. Et il est ce qu'on nomme un esprit très éclairé. Mais il importe de conclure que l'artifice de la littérature pai'ut à de Freycinet un mo^'en superflu de perversion.

C'est pourquoi l'ordonnance de ses expositions oratoires est singulièrement défectueuse, parce que son argumentation est sans personnalité. Vraiment, l'harmonie ne se montre jamais à la surface. Et le désordre et la lenteur y régnent avantageusement. D abord, son inaptitude est invétérée à poser les questions du premier coup. Il procède par circonlocutions. Il effectue des travaux d'approche. Il ne se presse jamais assez dans ses opérations préliminaires. Puis, il ne s'applique, nulle part, à grouper, en un eurythmique ensemble, la variété de ses arguments. Il permet qu'ils se suivent sans régularité ni grâce et comme en un pacifique tumulte. On croirait qu ils se pressent et que de Freycinet refuse de se donner la peine de les aligner, mais les accueille indistinctement. D'ailleurs, il les accueille tous et les discours sont enclins à être longs. Ils durent.

Ils durent et seule les anime la vivacité d'un esprit industrieux, mais non pas le style. — Oh! l'admil'able lucidité, la fluidité stupéfiante de ce style sans heurts, toujours égal et un. Il est terne excellemment. Sa banalité est naturelle et parfaite. Ni relief jamais, ni nerf : la platitude indéfinie. Parfois, cependant,

264 DE FREYCIXET

des périodes parmi lesquelles se traînent languissamment d'étranges métaphores issues d'occupations lointaines où se traduisit jadis l'activité de l'orateur. Les mathématiques, les arts mécaniques, l'agronomie elle-même lui sont des auxiliaires puissants à mal écrire.

Et ce sont d'exquises incorrections dont il faut sourire, d'autant que, malicieuses, elles se cachent au premier abord et on ne songe à les apercevoir qu'à un second regard. Mais si discrètes soient-elles, elles existent et tout le style en est chargé.

Même, on penche à croire que de Freycinet prémédite ces incorrections et qu'il les commet systématiquement. Mais il y a lieu d'affirmer, au contraire, qu'elles sont le témoignage involontaire de son inaptitude à goûter la beauté correcte des formes. Il lui suffit qu'on le comprenne : cest à quoi se limite son soin. Et il n'a pas souci que les attentions s'attardent à ses paroles plus qu'il n'est indispensable strictement. Il ne vise jamais à prononcer des mots célèbres.

II dit donc — sans considérer qu'il parle mal — : (L Nous croyons, messieurs, que si le cercle que nous « venons de tracer devant vous est convenablement {( parcouru, l'année 1886 aura été bien remplie, t (16 janvier 1886). Et il est amusant tout de même — encore qu'il nourisse de louables desseins — ce chef d'Etat qui remplit une année en parcourant un cercle — qu'il n'omet pas de tracer tout d'abord et cela prouve un esprit éminemment sage. Même, il est plus sérieux encore que je ne le puis dire. S'il faut l'en croire, il méprise avec bravoure les obstacles suscités contre lui par de vaines oppositions et il expose sa volonté comme il suit : «c Tout le reste ne repré-

<( sente que des quantités négligeables au-dessus « desquelles le gouvernement et la Chambre doivent (( se tenir. » (18 mars 1890). Que d'énergie en ces paroles et comme il est juste de se confier à un ministre si soucieux, par avance, de se tenir au-dessus de toutes les quantités négligeables ! Et cette posture est peut-être incommode. Mais c'est en s'y maintenant que de Freycinet pourra — ce dont il se préoccupe tout le long du jour et de la nuit — résoudre <( dans les meilleures conditions possibles les pro- « blêmes sociaux actuellement à l'ordre du jour. » (8 décembre 1891). Jamais on ne vit de ministre aussi avide d'agir. Ils sont nombreux, assurément, ceux qui prétendent « résoudre les problêmes so- « ciaux. » Or, de Freycinet fait mieux qu'eux, tout en faisant davantage et il entreprend — gigantesque travail — de résoudre ces problêmes sociaux « dans (( les meilleures conditions possibles .)) L'entreprise est bien ambitieuse. Mais comment n'en pas accueillir favorablement le jarojet : il est exprimé en termes si nouveaux et un peu de gaîté, tout de même, circule à travers les phrases incorrectes.

De Freycinet, cependant, ne rit pas. Tant de soucis l'envahissent ! C'est qu'en efifet, il adresse « un a appel également cordial à toutes les fractions du « parti républicain » et pourquoi cet appel, pourquoi cette cordialité si abondamment répandue? pourquoi? il est facile de le pressentir. De Freycinet se propose, comme il sied, de « grouper en faisceau toutes les forces. » Et que faire du faisceau ? Voici : « Nous accueillerons sur le terrain républicain toutes « les bonnes volontés qui s'y donneront rendez-vous « pour travailler de concert avec nous au dévelop-

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c pement des réformes.. » Evidemment, si aucune bonne volonté ne manque le rendez-vous, le terrain républicain — sur lequel est déjà placé le faisceau, oui, le faisceau des forces — sera extrêmement encombré. jNIais de Freycinet professe que l'encombrement ne sera pas nuisible et tout au contraire : « Nous arriverons ainsi à la formation de cette Répu- « blique large, ouverte, tolérante qui est l'état délî- « nitif et le terme désiré des luttes que nous tra- (( versons... » (18 mars 1890). Car il importe de traverser les luttes pour aboutir à leur terme, qui est au surplus un terme désiré; enfin, la République est l'état définitif de ces luttes ? Qu'est-ce à dire ? Faut-il comprendre qu'on se battra toujours en République?

Et maintenant, de Freycinet commence des travaux d'irrigation politique ; il s'applique au drainage des votes. C'est pourquoi d'ailleurs il bouleverse tout : la S3'ntaxe elle-même subit des secousses très vives. L'ingénieur des ponts et chaussées prête en effet son concours au politicien et à l'orateur. Cela semblera raisonnable puisque : « une des parte ties de l'œuvre que nous avons assumée est la (( consolidation du sol sur lequel nous avons le « désir de faire de nouveaux progrès, de nous avan- <( cer dans les voies chères à la démocratie. » Répétons une phrase si digne d'admiration. De Freycinet assume une œuvre dont une partie consiste à consolider le sol sur lequel il a le désir de s'avancer dans les voies qui sont chères à la démocratie... L'œuvx*e, pour si bizarre qu'elle soit, est moins drôle à coup sûr que le style,

IMais qu'importe le style pourvu que l'œuvre

s'accomplisse. Il faut bien que le style soit complètement négligeable, puisqu'il ne fut pas à de Freycinet une gêne pour s'introduire à l'Académie. Et je ne prétends, en aucune façon, que de Freycinet fût indigne d'y entrer. Son origine est noble suffisamment et la dignité de son nom n'a pas faibli entre ses mains, comme il dirait. Puis son intelligence est la plus experte qui soit. Aussi bien, l'Académie, l'appelant à elle, entreprit assurément de témoigner, par ce choix, que, lorsqu'il lui plaisait de s'annexer un politicien, elle ne cédait nullement à des préoccupations indirectes ou implicites de littérature. Certes, la preuve était significative et d'une clarté que rien ne pouvait obscurcir. De Freycinet, cependant, décida aussitôt d'ajouter à cette preuve quelque force nouvelle et prononça, en manière de remercîment, un discours dont la médiocrité affectée était poussée à des limites si extrêmes qu'elle étonna tous ceux qui ne connaissaient pas son auteur et ceux aussi qui le connaissaient. En elle, de Freycinet faisait paraître, avec une ironie délicate et quasiment énigmatique, qu'étant devenu académicien il jugeait inconvenant, plus que jamais, d'embellir ses pensées des décorations extérieures du langage et plus que jamais impertinent de prétendre à la gloire littéraire. Cependant, l'honnête Emile Augier, qui durant sa vie avait élaboré pour les spectacles publics de soigneuses fictions, qu'il prenait d'ailleurs dans la réalité et en cela résidait son principal mérite, était la victime déplorable de la philosophie prudente et railleuse de celui que sa mort avait fait immortel après lui.

Enfin, de Freycinet est inapte à communiquer à

sa parole l'aimable parure des apparences élégantes et fines. Les grâces, de la nature variée, du printemps, des femmes, des fleurs et de la littérature lui sont étrangers. La littérature, en effet, exige qu'on ait pour elle un culte exclusif : elle punit qui la néglige en s'écartant de lui et le vouant à la hideur des phrases mal associées, mal façonnées, à Ihorreur des mots irrégulièrement assemblés. Mais de Fre3'cinet, adroit aux machinations, dédaigne le modique avantage des formes séductrices. La littérature, en véiùté, ne lui semble d'aucun profit, d'aucun plaisir. Il l'ignore, mais la méprise. Il ne cherche pas, en dehors des hommes, un sujet d'agrément : à les fréquenter, chaque jour, il exerce son rire discret. Et sa vie, indifférente et moqueuse, s'écoule.

Quelle vie ! illusoire et laboiûeuse, si pleine et si décevante et qui n'est point tout à fait digne de celui qui la vécut.

Véritablement, de Freycinet ne mérita pas d'acquérir un long prestige par ses exercices politiques. Lui aussi est une physionomie mais non pas une personnalité. Et il doit, moins à lui-même qu'à l'humilité intellectuelle et morale du monde environnant, la majesté — très mesurée d'ailleurs — qui entoure tout de même son nom. Certes, il n'est pas blâmable d'avoir voulu, ayant pour elle des dispositions si distinguées, vivre la vie politique et dépenser aux occupations qu'elle engendre son activité variée. Mais qu'il est durement condamnable pour ne s'être pas soustrait à l'influence débilitante des poli ticiens!

Hélas ! il faut que je m'en désole, de Freycinet, grâce à l'application patiente de son esprit flexible et de son âme ductile, parvint à figurer lui aussi le type ordinaire du politicien. Il fut l'artisan infatigable de cette déchéance. Néanmoins, il rehausse les apparences du métier auquel il consentit.

En dépit de ses concessions, il demeura, par l'extérieur, préférable à la foule des politiciens. Sa naissance, sans doute, lui valut d'éviter l'extrémité

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de la disgrâce en laquelle il se précipita lui-même délibérément. Et de P^reycinet, parmi la tourbe politicienne, demeura très convenablement noble. D'une noblesse discrète, assurément, mais décidée, sans emphase, mais sans défaillances. Compromettant avec suite son intelligence en d'étranges combinaisons politiques, il se garda toujours de familiarité avec ses complices. Ceux-ci, maîtres du ministre, n'atteignirent jamais à l'homme.

Et il maintenait l'usage aboli des attitudes correctes et des allures froides et rigides, évidents témoignages que pour se mêler aux politiciens, de Freycinet toutefois leur demeurait cordialement étranger.

Par la vertu de ces apparences peu ordinaires, de Freycinet obtenait dêtre moins encore confondu avec la masse. Il apportait, en effet, dans sa persévérance à satisfaire les ambitions peu grandioses qu'il avait conçues, une modération, un calme, une science et une puissance d'attente bien faits pour étonner les politiciens plus tumultueux, plus hâtifs et dune âpreté plus visible. Voilà comment de Freycinet, sans aboutir à être original, se singularisait.

Son indépendance s'accroissait de ce que les occupations politiques ne paraissaient point lui être imposées irrémédiablement par la pauvreté de ses aptitudes, mais de ce qu'au contraire elles semblaient une déviation de ses capacités amples et diverses et qui, sous mille formes, se pouvaient avantageusement produire. Ingénieur et savant, mathématicien, que dis-je? académicien, il n'était donc pas condamné à la politique : lui-même s'y condamnait. Tout de même, on lui en savait gré, encore qu'il en devint peut-être un sujet d'envie.

Elles sont bien dignes d'envie, assurément, les facultés multiples et riches de ce politicien ; et on peut penser qu'elles ne se traduisirent, dans le milieu élu que médiocrement. De Freycinet, peu habile à nourrir des illusions, connut tôt la médiocrité de ces petites opérations monotones et n'y prit pour son usage personnel, ni sujet ni prétexte d'enthousiasme. Par suite, il se livra sans grâce — comme sans abandon — aux ingénieuses plaisanteries dont il emplit sa carrière et il empêcha de paraître les charmes aimables qu'on suppose néanmoins à son esprit.

Et se privant du sourire, il s'interdit le ra3fonnement. Au surplus, l'homme ne rayonne que grâce au caractère. Et de cela, on tire très aisément, pour de Freycinet, la juste conclusion.

Encore une fois, cela est fort regrettable qu'un homme qui possédait tant de raisons d'avoir du caractère n'en ait pas eu; cela est très déplorable qu'un homme, qui pouvait être par sa culture à peu près illimitée et son intelligence infinie, le complet exemplaire de l'homme politique instruit sur tous les sujets et apte à les réfléchir tous, ait manqué totalement — si j'ose m'exprimer avec exactitude — de la force de volonté, grâce à laquelle il eût employé les dons si abondants de son esprit protéiforme pour une œuvre utile.

Mais très enclin à ne point marquer de vigueur volontaire, il exagéra ce penchant par une incertitude parfaite des idées. Politiquement, il dédaigna, avec application, d'aboutir à un système et ses idées n'en sont peut-être pas plus inconsistantes, mais le paraissent davantage. Et il entreprit de se rémuer dans une inaction politique bien entendue et bien pratiquée.

Néanmoins, on considère que de Freycinet, praticien politique, était contraint d'employer telles pratiques que le monde politicien réclamait. Ainsi fitil. Et cependant que la politique française était vouée — parce que les temps et les hommes étaient pareillement misérables — au destin mauvais de la concentration, de Freycinet exalta, par la surprenante dextérité quil y employa, la continuité vulgaire de ces obscures pratiques. Il atténuaaux regards labassesse même de la conception : et ce nest point pour ce qu'il l'entoura de philosophie. Mais il dépensa de notables efforts à empêcher qu'elle ne fut trop laide : il s'y joua, une longue suite d'années, par des artifices malins. 11 empêcha donc que ne se déroulât toute la théorie carnavalesque de politiciens avides pour qui le système semblait combiné. Sa présence durable leur fut un obstacle heureux. Observe t-on ceux qui se bousculaient autour de lui agitant, pour combler leurs ambitions grossières, leurs pernicieuses incapacités, on se prend à croire que de Freycinet — si vaine que fut sa politique — est louable d'avoir pei'sisté. C'est ainsi qu'il fut bienfaisant — faisant le mal. Il faut, des lèvres, non du cœur, le remercier.

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