CHAPITRE VI
J'étais leur chef : il fallait bien les
suivre
Ledru-Rollin.
J'ai dessein de considérer le développement politique de Millerand et ne me propose donc pas d'observer, en ces pages, l'élan d'un homme ni l'essor d'un esprit. ^Millerand, en effet, n'est pas une personnalité intellectuelle, il n'est pas une personnalité morale. Sans doute, la vigueur du caractère et l'enthousiasme du cœur lui manquent, de prime abord; mais il est certain que Millerand ne crut jamais que la vie politique est une carrière où se peut déployer un individu. Sa conception de l'existence politicienne lui imposait la regrettable obligation de n'être pas original : ses penchants lui créèrent la nécessité plus regrettable de ne pas se soustraire à cette obligation. Donc, il bannit de sa figure les apparences mêmes de l'originalité; car il n'était j^as ami du danger. Certes, il naquit probablement doué d'ambition. C'est pourquoi, n'ayant aucune hardiesse
de pensée, il se voua naturellement à la vie politique. La politique fut dès lors l'aspiration centrale de son activité. II aspira à vivre cette vie, cette vie seulement et ne redouta pas l'uniformité fatale. Son intelligence ne réclamait nulle variété d'aliment. Ainsi» toutes ses ardeurs concoururent au même résultat. Millerand est exclusivement un politicien.
Les années d'attentes furent brèves : et Millerand conquit à la hâte l'autorité où il aspirait violemment. Chaque augmentation de sa puissance était le résultat normal de son application régulière. 11 n'y eut, en son progrès, ni soubresauts, ni incertitudes; car ses forces disciplinées se consacraient au même travail passionné d'accroissement personnel. Il évita la diversité des actes, parce que l'homme se perd en se dispersant et parce que ses aptitudes étaient contraintes de se dépenser pour la même entreprise. La vie politique de Millerand est harmonieuse et simple en sa monotonie dépourvue d'éclat.
Or, étant politicien seulement, Millerand est politicien d'après les plus vieux procédés. Il adopta, dès le premier jour, les habitudes traditionnelles, n'imaginant pas qu'elles se pussent modifier. Et ses mœurs politiques furent celles que les autres avaient, exactement. Il ne souffrit pas à vivre selon leur règle, car l'imitation était la loi de son espi'it mesuré. Il ne négligeait rien pour se façonner suivant le modèle ordinaire et banal. Et jamais les manifestations laborieuses de son activité continue n'instituèrent une nouveauté digne de remarque. Ses efforts réfléchis terminaient ainsi l'œuvre inaugurée par ses inclinations.
Emprisonné dans la pratique politique, d'où il ne
s'évade aucun moment, ni lettré, ni artiste, Millerand doit sa force à sa persévérance. Mais, en outre, si, pour l'entreprise qui est humble, il emploie toutes ses facultés qui ne sont pas négligeables, il amplifie ses facultés par la vertu de sa méthode. Millerand a une importante capacité de méthode. Il est méthodique essentiellement et, sur lui, le hasard est impuissant. Ou plutôt, tous les hasards sont interprétés par lui, par la même argumentation qui, d'un fait quel qu'il soit, tire, au moyen de calculs toujours pareils, l'invariable conséquence utile à ses desseins.
C'est ainsi que Millerand, ayant borné ses désirs à l'étroit horizon du Parlement, poursuit sans fin une carrière médiocre et recommence une tâche vulgaire, incessamment. Il est désormais le chef inconsistant d'un incohérent parti politique; tel il sera toujours. Et l'infirmité de son âme lui inflige l'extrême disgrâce d'être apte à faire beaucoup et de ne rien accomplir.
Mais il ne connaît pas son malheur.
Le jeune, mais déjà prudent Alexandre Millerand inaugura sa carrière politique en se déclarant radical. De cette manière, non seulement il annonçait qu'il serait apte à toutes les variations, mais il introduisait dans ses idées le principe même du changement.
Aussi bien, il méprisait les idées et ne s'en cachait pas; il se répandait de préférence dans les sentimentalismes grossiers qui encombrent la vie des politiciens. De sa conduite politique il ne rejeta d'abord nulle manifestation de véhémence agressive contre les détenteurs du pouvoir ses adversaires, nul témoignage de défiance contre ces hommes et leurs intentions et leurs désirs, nulle protestation de dévouement exclusif au peuple et d'amour spécial pour lui : bref, le sentimentalisme envahit d'abord ses discours et ses actes. Il se complut à ces vulgarités, s'y attarda, y demeura.
Ainsi se traduisaient, sans doute, des sentiments qui, étant ceux de tous les autres, étaient cependant tout à fait les siens, car il manquait, en vérité, d'élévation naturelle d'esprit ou de cette culture intellectuelle qui peut approximativement y suppléer. Il avait l'âme ordinaire et plate. — ■ Toutefois, son esprit sérieux distinguait assurément le vide incon-
testable de ces sentimentalismes que son âme accueillait par manque de grandeur. Et il était enchaîné à eux, ne s'en pouvait distraire, car il était incapable, en outre, d'apporter dans la politique radicale, qui d'ailleurs ne la peut tolérer, une pratique originale et neuve. Il s'enlisait avec fermeté dans les ornières.
D'autant que, très avide du premier rang, non point — je pense — par vain souci de gloire superficielle, mais par amour — je suppose — de réelle autorité, il lui importait essentiellement de ne point choquer ceux qui collaboraient près de lui à la vulgarité de notre politique nationale. Et puisqu'il était radical d'esprit et de circonscription, il convenait qu'il obéit d'abord aux antiques sentimentalismes radicaux, pour les dominer ensuite et les diriger. Encore une fois, tout lui conseillait, lui ordonnait d'être vulgaire.
Il le fut avec force, avec gravité, avec autorité.
Ses débuts à la Chambre se marquèrent par des interruptions stridentes et répétées, des pai'ticipations actives à des interpellations oiseuses; il s'exerçait ainsi au bon combat sentimental contre les ministères : il grandissait.
Il attirait à lui confiances et approbations, car il se révélait puissant anticlérical. Mais s'il jugeait bon d'exprimer cette haine, c'était du moins, à propos d'un fait précis : à propos du budget. Le sentiment n'était pas plus noble. En 1887, il déposa un amendement « portant suppression des aumôniers, « pasteurs et rabbins, dans les lycées nationaux. » Il le réitéra en 1888 — encore en 1889. Par là, ses amis reconnurent qu'il était doué de persévérance
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dans les énergies de parade. Il serait, à coup sûr, un radical de premier ordre.
Cependant, il tâchait à multiplier ses sentimentalismes utilitaires. Il considérait, avec des sentiments dadmirative amitié, chaque mouvement, chaque soubresaut populaire. Il imagina (( la noblesse des grèves sympathiques. » « Je n ai jamais rencontré, (( disait-il, une grève dont l'inspiration soit plus (( noble et plus digne de sympathie. Eh bien! cette
(( grève qui avait une inspiration si élevée »
(18 octobre 188G). Et par le respect croissant dont l'entouraient les politiciens, il recueillait le prix de cette heureuse invention.
D'ailleurs, c'était sans doute un homme sûr, car il était intransigeant. Il défendait, en toutes circonstances et avec une mâle uniformité de ton, l'honneur et la vertu du parti républicain, parti incorruptible, parti intangible : il négligeait seulement de définir en quoi le parti républicain consistait : son âme n'en était pas moins vigoureuse. Mais il inclinait surtout à défendre le parti républicain contre les ministres de la République. Tout ministre lui paraissait un traître, à peu de chose près. Il exprimait sa haine contre le ministre Rouvier en paroles vives et précises, par quoi il méritait que Clemenceau s'écriât : très bien! très bien! (31 mai 1887). Ces applaudissements le confortaient, mais le portaient aussitôt à des excès de paroles. Il s'empressait — pour mieux prouver qu'il était homme d'Etat — d'insulter ambitieusement à l'^rry déchu. « Ce dernier ministère « auquel vous avez appartenu, c'est celui qui, dans « la journée du 30 mars 1885, s'est effondré, dans « cette Chambre, sous l'indignation publique. »
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(31 mai 1887). Il est l'entrepositaire de l'indignation et, comme on voit, sans nulle politesse, mais son radicalisme est libre de souillure.
Au surplus, indignation et accusation sont, en politique, deux opérations complémentaires. Donc, pour hâter, avec le triomphe de son parti, son triomphe,. ]\Iillerand accusait les autres partis. Tactique d'une excellente vulgarité sentimentale et fort efficace. Certes, il ne consumait ni son temps, ni ses peines à d'illusoires accusations générales : il précisait ses accusations, je veux dire qu'il les dirigeait toujours contre quelqu'un. Abaisser ses adversaires lui parut constamment le plus praticable moyen pour s'élever : traditionnelle erreur des politiciens. La lourdeur de ses épigrammes n'atténua jamais la vulgarité accusatrice de son inspiration. (( Ah! s'exclame-t-il pesamment, a il ne faut pas espérer qu'en sacrifiant M. Wilson, « on en fera oublier d'autres aussi coupables que « lui et qui peuvent, au point de vue judiciaire, s'as- (X seoir sur le même banc que lui, car eux aussi sont « des acquittés... )) (26 février 1894). Il y a de l'esprit là-dedans : il y a plus visiblement de la haine calculée. Mais Millerand est, en matière d'honnêteté, l'un des accusateurs publics les plus appréciés de son parti, qui contint — au surplus — presque autant d'accusateurs que d'accusés. Il est vertueux, avec férocité. Avocat général, il requiert le plus souvent possible, le plus qu'il'peut. Il guette les gardes des sceaux coupables, les ministres des finances prévaricateurs. S'il s'agissait d'actes louables accomplis en secret par ses adversaires et qu'on découvrirait par hasard, il ressentirait des doutes violents ; mais on allègue des fautes commises, il ne doute aucun ins-
tant, il exprime, avec véhémence, des certitudes. II dévoile les scélératesses, déclare les compromissions, découvre les ignominies. Il réprésente la justice, une justice joyeuse de sévir, haineuse, bruyante, implacable, triomphante : la vraie justice politique. Il n'a nulle indulgence pour les signataires des conventions, pour les auteurs de Panama. II est sévère avec bonheur et son éloquence rayonne, car, à la place des politiciens dégradés ou anéantis, son pouvoir peut-être s'établira. — Il ne répugne pas à dominer, par vertu, la bassesse universelle.
Aussi bien, il confond, avec beaucoup de clarté, l'abaissement de quelques politiciens dévoyés avec l'abaissement de la République elle-même. II laisse entrevoir l'effroyable cataclj'sme où la République pourrait périr. Il exagère, avec froideur, le danger qui presse, excite la peur dans le Parlement, fait dégénérer les craintes en effrois, en terreurs les inquiétudes et, montrant la République trahie par ses serviteurs indignes, fait redouter, avec une ardeur très précise, que le clergé ne l'envahisse pour l'opprimer ou qu un César ne fasse irruption pour lasservir. La conclusion naturelle mais peu grandiose est qu'il faut changer de ministres. Ainsi pai'le Millerand sentimental à bon escient; il sait qu'on n'excite jamais en vain la lâcheté parlementaire.
A ces excitations il est habile, car, en elles, tout son S3-stème politique réside. Oui, c'est" systématiquement que Millerand méprise, en ses discours, les politiciens modérés, les avilit, étale leur immoralité et l'aggrave, déprime les hommes républicains, la République même. S'il déteste, en paroles si éncrgiquement concises, la puissance de l'argent
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et sa reprochable influence politique, ce n'est pas, certes, qu'il dédaigne absolument son efficacité, mais il a reconnu qu'il n'était pas encore tout à fait ridicule de défendre l'honnêteté. Donc, par conséquent, étant donné, tout bien calculé, — il est le défenseur de l'honnêteté, défenseur parfaitement convaincu parce qu'il a dénombré, raisonné par avance tous les avantages de cette attitude qu'il se compose.
Au surplus, comme elle l'entraîne à attaquer les uns, à condamner les autres et que cela est très conforme à son caractère, il joue ce rôle bien appris avec un certain naturel agressif, hargneux, qui prouve péremptoirement son loyalisme.
Mais sentimental contre les ministres et le parti où les ministères s'alimentent et se remplacent sans se renouveler, il manifeste un sentimentalisme plus robuste encore en faveur du peuple. C'est pourquoi il se répand en réprobations immodérées contre l'état social du présent. Oh ! il n'allonge pas ses critiques en périodes molles ou redondantes. Rien de languissant en sa haine nerveuse. Veut-il exprimer les griefs — si justes, trop légitimes — du peuple contre la société, il ne les développe pas, il les résume. En les précisant d'un mot énergique et bref, il les fortifie, les accroît. Ses attaques empruntent- des apparences logiques. Il ne condamne que par déduction. La haine éclate seulement au dernier terme du syllogisme; il est impassible dans les prémisses. Et qu'on ne dise pas qu'il exagère; il expose, il discute, il raisonne. Néanmoins, ses conclusions toujours violentes ne sont jamais dépourvues de hardiesse. Voici où paraît, si je ne me
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trompe, l'alliance féconde de la logique et du sentiment : a Permettez-moi de vous faire remarquer « que ces forces (les masses ouvrières) l'association, « le syndicat ne pourront pas être mises en branle « à propos des moindres faits, que s'il fallait chaque « fois qu'un travailleur est victime d'une injustice « que ses compagnons de travail se missent en « grève, la grève serait Ihabilude... » (14 juin 1888) D'où il suit qu'il y a perpétuellement des victimes dans l'organisation économique, que l'injustice est permanente, incessante et que rien ne la peut extirper. L'injustice est essentielle à la société présente : voilà la conclusion. Il n'en est point de plus simple, point de plus décisive en sa brièveté claire. Aussi bien, Millerand ne se trompe, aucun moment, sur les haines qu'il convient d'exprimer, car il ne hait pas par sentiment, mais par principe. Sa haine est stratégique.
C'est ainsi que Millerand augmente son importance politique en utilisant les vieux procédés de sentimentalismes que se transmettent fidèlement les générations politiciennes. L'oppression du Parlement n'épargna pas cet homme. Il fallait que Millerand flattât les vulgarités traditionnelles pour que sa personnalité grandît. Millerand les flatta sans gêne, sans remords, ayant pour cet office des dispositions personnelles. Il subit, par infirmité de cœur, l'inéluctable nécessité. Au contact du Parlement, sa vulgarité sentimentale se cultiva, si j'ose dire, et s'affermit, en se déployant.
Même, elle ne se produisit qu'autant que les Girconstances l'exigeaient. Par ses sentimentalismes, il fit, plus ou moins consciemment, œuvre utile*
Il rattacha le radicalisme décrépit de Clemenceau au socialisme naissant qui dépassait son précurseur, grâce à des exagérations sentimentales plus vives encore et l'absorbait. Et cohésionnant, au moins en apparence, les attardés à la politique vieillotte et mesquine et toute superficielle et vaine oiî Clemenceau triompha, avec les novateurs plus téméraires, il les groupa grâce à leurs haines communes, en une opposition compacte contre les idées et les hommes de la République dominante, prolongea leur existence négative, et, mettant en façade les sentimentalismes destructeurs où ils s'accordaient tous, empêcha, un long temps, qu'on ne vit seulement leur scission doctrinale, par quoi ils sont voués à une perpétuelle incapacité politique. Il cachait ainsi, derrière leur force pour le combat, leur irréparable débilité pour l'action.
Et, servant son parti, il se servait soi-même. Faisant paraître les sentimentalismes accoutumés et les rajeunissant par des expressions plus limpides et plus nettes, ne marquant nul dédain des petits moyens — content de les employer avec une aisance propre, — ne témoignant donc aucun goût pour les idées hautes et pures, il gagnait ainsi la confiance de gens qui, fièrement, se reconnaissaient en lui plus forts et plus habiles.
Parce qu'il eut tous les défauts ordinaires des politiciens radicaux, il lui fut permis, en outre, d'avoir d'exceptionnelles qualités.
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Il s'appliqua à fournir la preuve dequis longtemps attendue que, pratiquant la politique qualifiée radicale, on pouvait néanmoins être doué dun esprit sérieux. Dans le rapide essor de sa personnalité, il parut constamment esjirit grave et sévère, et ce ne fut pas simplement parce qu'il était inapte aux légers badinages. Etant radical à l'exemple de ses prédécesseurs, il varia comme eux, plus qu'eux : il fut même digne qu'on le jugeât capable de toutes les palinodies. Mais en ces variations incessantes, coutumières aux politiciens radicaux, il introduisit une précision nouvelle. Il fut variable fermement et toujours avec une grande force systématique : par là, il pourvut d'unité sa carrière. Et son autorité prospéra.
Certes, il était permis de croire qu'il se jetait inconsidérément dans la plus péi'illeuse entreprise : car, en ses jeunes années politiques, Millerand parut vouloir engendrer la certitude que le parti radical n'était pas simplement un parti d'opposition sentimentale en même temps qu'oratoire, mais un parti d'opposition réformiste et agissante. La tentative.
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après Clemenceau justement disgracié, était originale, et parce qu'elle était imprévue, téméraire. En vérité, Millerand marquait-il quelque hardiesse en cet effoi't ? Cette hardiesse n'était pas préméditée; mais en lui seulement s'affirmaient, comme involontairement, les tendances naturelles de son esprit appliqué. Il lui était d abord impossible que son œuvre d opposition fût superficielle et verbale, il fallait quelle se traduisît en projets, en actes.
Il souhaita d'entrer dans la commission du budget : lieu plus propre au travail qu'à l'éloquence. Il y entra et ne voulut point borner là ses désirs de précises propositions novatrices. Il tâcha à acquérir d'abord, à témoigner ensuite — ô! nouveauté très louable ! — une compétence diverse et universelle et toujours nette — et, grâce à la modestie de ses allures, ne choqua point irréparablement les esprits incapables des grands radicaux. Donc il travailla, ce n'est pas douteux, il travailla. Il ne négligea point de collaborer à des réformes pratic|ues. Il participa à la modification de la liquidation des faillites. Il prononça, sur l'impôt des boissons, des discours très chargés d'arguments : et je n'hésite pas à dire que ses facultés l'inclinaient à ce grave débat, tout autant que les électeurs de sa circonscription. Eux-mêmes, ses adversaires déclaraient le miracle de ses capacités si nettes : « M. INIillerand, disait l'un d'eux, a « présenté, avec beaucoup d'habileté, la défense des <( grands vignerons qui exploitent le terroir de « Bercy... » (12 juillet 1889). Certes, Millerand était habile, et ses habiletés n'étaient point vaines : elles s'efforçaient pour des résultats concrets. Il ne parlait pas par goût des belles paroles, ne combat
tait pas par amour des grand coups. Il luttait pour conquérir : oui, il voulait que, par son intervention, la France, ou tout au moins une portion de la France, son arrondissement électoral, par exemple, gagnât quelque chose. Excellente disposition politique de cet esprit radical.
Aussi bien, s'efForçant à détruire les institutions républicaines, il n'imitait pas ses compagnons politiques qui, en leurs velléités destructrices omettent, pour la plupart, le seul détail important : à savoir comment remplacer les institutions par eux abolies. Et parce que la Banque de France lui était au plus haut point intolérable, il se préoccupait savamment de lui substituer une Banque d'Etat. Il cohésionna ses idées en un discours qui parut jadis — vous en souvient-il encore ? — un chef-d'œuvre inimitable de discours parlementaire. Les députés eux-mêmes avaient compris. Or, parmi les questions multiples qu'ils ne comprennent pas, les questions financières occupent un rang honorable. Millerand, ce jour-là, avait bien mérité des politiciens : ceux-ci, tout étonnés et ravis de quitter la nuit où leurs esprits plongeaient, pensèrent adopter Millerand pour leur guide. Ce fut bien par hasard si, en cette mémorable occasion, Millerand ne ruina pas tout à fait nos finances. Heureusement, les députés étaient trop éblouis par cette clarté soudaine, pour clore un débat épuisé. Ils décidèrent de ne pas prendre de décision. Depuis, intervint Pelletan qui, avec prolixité, jeta dans l'affaire toute la confusion utile : et la Banque de France fut à nouveau consolidée. Millerand avait abouti, de la sorte, à empêcher quon la réformât.
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Ainsi se produisait peu à peu Millei'and, parmi les discussions pratiques. Il introduisait de toute part une compétence fort digne d'estime, que l'esprit radical infectait à vrai dire, mais non pas suffisamment pour que la personnalité de l'homme fut empêchée d'acquérir du poids.
Surtout, intervenant aux débats positifs, il y apportait toutes les qualités d'esprit que mérite la politique elle-même considérée à un point de vue particulier qui, évidemment, n'est pas le point de vue parlementaire.
En toutes circonstances, Millerand est précis, d'une clarté limpide, d'une lucide netteté. Et désireux de le louer grandement, je dirai même qu'il éclaire toute discussion d'une précision juridique, oui je le dirais si beaucoup de personnes ne devaient en inférer aussitôt que Millerand pousse la précision à la subtilité et n'use de clarté que pour mieux conduire les politiciens à l'erreur. Ce néanmoins, je prononce ce mot quelle que soit l'interprétation par laquelle on l'obscurcisse : Millerand est, en chaque matière, d'une précision juridique.
Cette juridique précision naît à la fois d'un penchant intellectuel et d'un procédé politique. Autant elle communique de renom à l'orateur, autant elle procure d'efficacité à ses paroles. Et certes, en elle, Millerand puise incessamment une formidable autorité contre les ministères; quelquefois, en effet, son argumentation est forte, et toujours les politiciens sont faibles.
Certains hommes considèrent, dans les phénomènes et les événements, le sens philosophique ; d'autres, moins dignes d'attention, en retiennent la signification poétique ; d'autres mêmes, plus sages ou plus sots — qui le déciderait avec certitude ? — n'aperçoivent dans les incidents de la vie des peuples qu'un objet de statistique. Millerand, à cause qu'il estpoliticien, ne voit, des petits etdes grands événements, que le caractère illégal ou légal. — Tel orateur institue, à propos d'un incident plus ou moins notable, un important débat sur l'avenir des sociétés ; Millerand s'agace des effusions oratoires : il a hâte de tout rabaisser à la mesquinerie d un incident ministériel, et envahissant à son tour la tril)une : « Je C demande à la Chambre, dit-il, la permission d'éta- « blir en deux mots, non par des phrases, mais par c des faits et par des textes, que, dans cette affaire, (( rillëgalité n'est pas du côté de la Bourse du travail, (( mais du côté du gouvernement... » Deux mots, des textes, la légalité : voilà Millerand tout entier. Je ne vous ai pas dit qu'il fût doué de noblesse ni de grandeur; mais il possède une précision juridique. — Au surplus, si quelque révolutionnaire s'abandonne à des écarts de langage, par quoi sa sincérité se montre indiscutable, Millerand arrête les indignations promptes à jaillir : « Je serai très obligé quon (( veuille bien citer la disposition des lois constitu-
(( tionnelles qui inlordit cette manifestation >
(3 juillet 1894j. D'ailleurs, un politicien s'évade-t-il, par hasard, de la médiocre préoccupation du jour et, omettant — c'est une supposition que je fais — le souci d'abattre un ministère, se hausse-t-il, en s'égarant d'aillleurs, dans les régions sereines où plane
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ridée pure, Millerand ramène les esprits à la platitude des réalités : (( Je nie, s'exclame-t-il, sûr de lui, (( je nie que la doctrine de la Cour de cassation s'ap- « plique à l'affaire actuelle... » \10 avril 1886), et cela coupe les racines mêmes de l'éloquence. Et toujours, l'accapare et l'encombre la mémoire des articles du code. Et il ne peut se divertir des textes, se libérer des précédents. Le souci de la légalité l'opprime, l'oppresse. Dans les moindres mots du moindre ministre, il cherche et naturellement il trouve des contradictions : et il s'en indigne sans philosophie.
Mais la précision de son esprit le sert de toutes paris et lui permet, par exemple, de créer des contradictions là où il en manque, de susciter des obscurités là où les autres, moins habiles, n'en pourraient voir. Assurément cette précision juridique lui fournit de grandes ressources pour l'accomplissement de sabesogne essentielle d'opposition radicale.
D'autant que s'il médite fréquemment le dessein d'être obscur dans les idées, il y réussit aisément grâce à une extraordinaire clarté dans les termes. Parmi l'instabilité des principes, les mots conservent leur fermeté précise. Les apparences des argumentations sont toujours inflexibles et catégoriques. Lorsqu'il lui importe particulièrement que les idées de ses auditeurs s'embrouillent, il s'empresse à des distinctions. }»Iillerand a toujours distingué; son esprit l'exige autant que sa politique. Il distingua, la première fois qu'il parla. Le premier jour qu'il gravit la tribune, il y apportait une ironie et une distinction. L'ironie n'est point digne que la posté-
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rite la retienne; elle paraît cependant tout exceptionnelle, je veux dire solitaire, en ses discours. La distinction annonçait le jNlillerand futur : elle dévoilait tout le politique et tout l'orateur : tout riionime. « Messieurs, sous la forme comme toujours très dis- « crête et très mesurée dont M. le Président du « Conseil (à ces qualificatifs on devine de Freycinet) « a enveloppé ses déclarations, il m'a semblé saisir « trois considérations qui ont déterminé le gouverne- « ment... » (G février 188C). Et à force de distinguer et de préciser, il devenait mathématique : premièrement, deuxièmement, troisièmement, disait-il, (0 février 1886). Et il ne s'égarait pas en ces excès de précision. Il était précis, il distinguait par l)esoin, par instinct, sans nulle gêne. Même ses distinctions sont si naturellement abondantes qu'on pourrait croire qu'il y met de l'affectation. Le mot juridique envahissait sa phrase... « Je dis qu'une belle attitude constitue de votre part une faute lourde... »
(31 octobre 1801). Faute lourde cnlpa laia ^
culpa levis, Icvis siina ciilpa. 0 puissance dune formation juridique! O envahissement de l'esprit juridique et plus encore des mots ! Millerand serait un luoins bon politicien, s'il n'était pas un si bon avocat : on a tant vu, chez d autres, la preuve du contraire et tous n'étaient pas des politiciens radicaux.
Et par ces moyens, cjui ne sont qu'\(i demi dis artifices, l'opposition de Millerand semblait jjIus réfléchie. Même, les gens mal avertis supposaieni cju'unc âme énergique animait cet homme : tant il <si vrai que les politiciens ont coutume d'établir leurs jugements sur des apparences !
Il arrive très fréquemment que les apparences trompent.
Or JMillerand possède d'autres instruments de domination.
Et il n'est pas le moins efficace celui cpii consiste en son inaptitude prodigieuse à se dégager du fait simple et brûlai pour accéder à l'idée générale. Certes, l'est d'abord parce qu'il redoute d'apparaître philosophe maladroit que JMillerand refuse de s'extraire de l'exclusive considération des faits; mais ce défaut intellectuel recèle une appréciable capacité politicjue.
Vraiment, un fait bien étudié, bien examiné contient un aliment important de controverses et de suljtilnlités. C'est la nourriture essentielle des discussions, car, plus encore qu'une hypothèse qu'enfante l'imagination seule, un fait complètement net et clairement saisissable permet des interprétations diverses et contradictoires en procurant une base solide et consistante à chacune d'elles, d'où d'autres interprétations encore et d'autres surgissent indéfiniment. La réalité est le plus riche fournisseur de rêves.
Aussi JMillerand presse la réalité pour en extraire tout. Il isole un fait accompli, le manie, le triture, le dénature et c'est de l'habileté politique.
En 1891, se produit l'accident de Fourmies. Clemenceau déclinant se perdit alors en développements oratoires et sentinjentaux d'une incohérence très soutenue, et, en présence des cadavres, considéra l'avenir : d'ailleurs, son langage faisait voir ti'ès
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suffisarriTiienl qu'il iif-n crmiiaissait vïcn. — Millirand, au contraire, avec les pleurs illusoires, dédaigne la prévision des lendemains, mais, s'appesantissant sur les désastres dont la veille fut ensanglantée, découvre des ministres coupables. Aux vanités du vieux radicalisme turbulent et tout extérieur il substitue la force précise et calculée d'une opposition nouvelle guétant le fait accidentel pour en faire surgir, contre les hommes qui g;)uvernent, de lourdes responsabilités {4 mai 1891). Ainsi en use-t-il si les événements importent; s'ils sont modiques, il agit pareillement. Le praticien partout étudie, observe le fait, les circonstances du fait. Pour cette (euvrc, il est excellent. La force réside en ses paroles.
Et le reste est négligeable à ses yeux, tout le reste. « Je ne doute nullement, dit-il, des intentions du « gouvernement; mais, en politique, ce sont les faits « et les résultats seuls qui comptent... » (JO février 1893j. Evidemment, il ne se préoccupe pas ici de la politique ministérielle. Et d'ailleurs s'il manifeste un goût vif à ce degré pour les faits, pour les résultats, ce n'est pas seulement parce qu'il iît tout ce qu'il fallait faire pour que le ministère incriminé n'en pût accomplir ou produire aucun. Non pas.
Un réel penchant l'y porte auquel il ne résiste •guère. Il méconnaît donc la puissance dune théorie fermement conçue et la condamne quelle qu'elle suit à une désobligeante servitude envers le fait omnipotent : « Permettez-moi de vous dire que c'est là « une thé(jrie de circonstance qui ne résiste pas à « l'examen des faits. » (10 février 1880). Le fiil dominateur est l'unique loi de ses attitudes. Il guide seul ses pensées, ses paroles, et c'est poiirq;!- i.
selon la variation des faits, varient les unes et les autres. Et ces variations démontrent la rigidité de ses principes politiques. En vérité, Millerand possède sur beaucoup de parlementaires une seule supériorité mais immense, celle de savoir pour quel motif ses opinions changent et à quelle fin elles se contredisent.
Parfois, cependant, il manifeste des velléités indistinctes de rénovation sociale; et à quelques moments tout fugitifs, on croirait qu'une théorie l'inspire. Erreur! il ne constate rien autre chose que le mouvement des faits. Il dit : « La question du travail est « aujourd'hui, de l'aveu unanime, la première de « toutes... Tout le monde s'accorde à dire : c'est la « question essentielle qu'il faut résoudre. » (18 octobre 1886). Millerand fait comme tout le monde. Et s'il se préoccupe de l'amélioration sociale, sa préoccupation est très libre. Son esprit ne subit pas la contrainte de son cœur. Le cœur est se, l'esprit est froid. Que les ouvriers souffrent et se plaignent : voilà un fait — qu'ils demandent qu'on les protège : voilà un autre fait. Tous deux suffisent à composer une attitude politique. Millerand ne va pas au delà : il ne conçoit la politique que comme l'art d'interpréter les faits, en les torturant.
Et il advient que cette conception précise son action. En effet, Millerand ne fait nul geste inutile, je veux dire nul stérile effort. Il ne tente rien qui ne puisse être immédiatement efficace : piètre méthode, pense-t-on, mais plus sûre. Ainsi l'inclination de Millerand est très remarquable qui se manifesta, durant toute sa vie paz'lementaire, à défendre partout les groupements syndicaux. Les sydicats : piùncipe
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et niovcn de vie ouvrière : presque seuls oxistanls aujourtlliui. Millerand ne vise qu'à protéger leur existence indisciplinée, à faire leur fonctionnement plus libre, à rendre leur développement plus aisé. Sa politique est essentiellement positive.
Telle est, en véi'ité, la faculté la plus considérable de Millerand. Son regard pénètre profondément les faits. De chacun, il analyse avec perspicacité tous les caractères, perçoit toutes les conséquences, dont la principale est invariablement qu'il est urgent de remplacer le ministère.
Et à cette faculté centrale s'agrègent nécessairemewt quelque^ qualités nliles et qiiflqm-s prolilables défauts.
Aimant les faits, Millerand déleste les mots. Il évite, par là, mille causes d'incertitudes et d'erreurs. Par là, il affermit et renforce son éloquence. Va il ne consent à « faire des phrases » que pour marquer mieux qu'il les méprise.
Ami des i-éalilés palpables, il sort peu du préseul. Il n'a point pour les leçons de l'histoire un goAt immodéré. S'il en tire des enseignements, c esl. crovez-le bien, parce f(u'il sent que son argumentation est très pauvre et paraît telle; il l'enrichit alors péniblement. L'histoire lui fournit la garniture, disons le remplissage. Ou bien, elle permet de produire la confusion, à certains moments nécessaire, par la diversité charmante des enseignements qu'elle donne, avec une riche abondance. — Assurément, il aime et admire la Révolution, mais comme il le dit en lermes*^ louables : « c'est d'un esprit libi'e que
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« nous admirons » Réduite à ces proportions,
son admiration évite un reprochable excès. Pour personne elle n'est fatigante. Bref, Millerand n'accepte pas, pour son usage personnel, les seniimentalismes que le passé nous lègue à profusion. Il ne réveille que dans les cas d'extrême nécessité les siècles morts.
En outre, — et par une compensation heureuse ou l)ien fâcheuse — il pousse très loin son incapacité philosophique. La philosophie n'est point son domaine : il ne cultive pas les idées abstraites. Il n'a pas besoin de leur concours pour se contredire : ses principes purement politiques lui suffisent. Le sens pratique a étouffé, en lui, le sens philosophicjue. Il ignore même le vocabulaire de la philosophie; il en abandonne à Jaurès le dangereux monopole. Pour lui, quand il a parlé sans rire (( de l'idée républicaine » ou bien « des hautes et généreuses idées de frater- (( nité, de liberté et de justice )) il est épuisé. Son vol oratoire ne peut se soutenir à ces hauteurs. Il quitte les nuages et retourne raser la terre. Chacun fait ce qu il peut, comme il peut.
Il n'est pas moins impropre au sentiment. Certes, s'il convient qu'il excite des colères ou des haines, il ne sera nullement inférieur à sa tâche. Mais je veux dire qu'il ignore totalement le sentimentalisme positif. Il saura s'indigner — ■ avec beaucoup de froideur — sur les misères des ouvriers; mais il ne pourra pleurer .sur elles. Les larmes non plus ne sont pas sa spécialité.
Et le calme-habite perpétuellement son âme. Et sa logique est imperturbable et il est un sophiste éminent.
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Celle puissance de sopliisliquo aurait dû rengager lui aussi à être ihéorieieu du socialisme. Mais, en vérilé — et Millerand le sait mieux que quiconque — ce ne sont pas, parmi les socialistes, les théoriciens qui mancjuent, ni les théories : il n'y a do malaisé qu'une entreprise qui consiste à les niellre d'accord. Millerand dédaigna d'accroître la confusion des idées socialistes. Jaurès, à ses côtés, suffisait d'ailleurs pour ce travail. Il se réserva d'en être le tacticien.
C'est pourquoi il composa, avec persistance, un mélange heureux des senlimentalismes radicaux elde ceux plus parliculièrement nommés socialistes et même colléclivistes, ne s'allarda point aux contradictions inhérentes à ces senlimentalismes divers, pensant assez justement que s'ils ne contenaient nul principe d'action, ils renfermaient des moyens nombreux d opposition. Donc, il lui semblait que, polilicjuemcnt, aucun intérêt n'existait d'approfondir les choses. Et sa tactique consista essentiellement à persister dans l'union superficielle des deux groupements.
11 ne considéra pas les idées, mais les lK)mmes, non la valeur, mais le nombre, et non plus les doctrines, mais les partis.
Cependant il combina des programmes et aussitôt celle besogne opérée, soit qu il se fùl déclaré radi-
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cal, soit qu'il se fût déclaré socialiste — et c'était, suivant les moments, tantôt l'un, tantôt l'autre — son premier soin fut d'éliminer de ses programmes copieux la masse des articles gênants. 11 relint simplement ce qui, disait-il, lui permettait de concerter une action commune avec un ministère réformateur, et toujours il signifiait en ces termes qu'il allait entreprendre contre lui une guerre immédiate. Ici radical et là socialiste, ce tacticien parlait perpétuellement le même langage : <( Piadicaux, nous avons dit qu'en (( conservant intégralement notre programme nous y (( prendrions comme la première des réformes à étu- « dier, à la réalisation de laquelle tendraient tous nos (( efforts, celle sur laquelle l'accord avec les modérés (( paraîtrait le moins difficile à établir. » (19 novembre 1889). N'en doutons pas, il conserve intégralement son programme mais il n'en use pas. Les programmes, il en faut assurément, et par suite d'une vieille habitude — l'habitude, autrement dit la routine, est si dominatrice en politique — on ne peut se passer tout à fait de programmes. Donc, chacun a son programme, un radical même a son programme, mais il ne s'en vante pas et s'applique même tout d'abord à le cacher. — iMillerand le cache de même lorscjue ce programme est devenu socialiste. « Je « suis et je reste un socialiste. ÎNIais, dans le combat « qui se livre aujourd'hui, nous avons toujours dit « et nous ne cessons de répéter que lorsque, d'un « côté, se rangent les modérés, toutes les forces du tt passé; de l'autre, avec un ministère qui nous pro- « met même des réformes modestes se rangeront « ceux qui, depuis c{u'ils sont dans cette enceinte, « n'ont jamais refusé l'appui de leurs votes à une
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« aiiii'-lioration, si miniiue fut-elle. » (18 noveiiil)i*f 1895i. l^onc Millorand déclare : je suis et je reste
un socialiste Jusque» à quand? Et il s'empresse
tout de suite à atténuer, à détruire l'effet de sa déclaration première, assurant que s'il pense d'une façon, c'est précisément la raison pourquoi il agira d'une autre manière. Piadical ou socialiste— l'un ou l'autre — lequel des deux, ce n'est pas moi qui en déciderai, radical ou socialiste, tous les deux à la fois, Millerand est, il reste opporliiiiiste à plaisir.
Aussi bien, si s'offre l'occasion inévitable, Millerand « fera de la théorie. « II est alors théoricien par ta(-ti<pie, comme il est tacticien par théorie. Oh! je vous l'assure, — non je ne crois pas me tromper et je le certilie — Millerand a, tout comme un autir, des principes fermes, oui il en a quand les circonstances l'exigent absolument.
Il est à ses heures — qui sont rares — il est un socialiste doctrinaire ; mais sa doctrine est tout à fait pratique, ce qui ne veut pas dire qu'elle est applicable.
Tout évolue : les eviiu-menls, li-s liumnies, les idées. Millerand est un homme et, qui plus est, un homme politique : ses idées évoluent donc avec unira|)idité vertigineuse. Elles évoluent et ne font que cela. Millerand, lui-même, éprouve une peine énorme à les fixer. Mais il est énergique et patient; à plusieurs moments de sa carrière, il parvint donc à déterminer ses principes : les contradictions en sont l)clles (pioique ilémesurées.
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D'a])ord, il pensa avoii* des principes radicaux — puis, supposà-t-il que ce qui est radical peut être socialiste aussi ais(;ment — ou bien, jugea-t-il que les principes radicaux sont trop hypothétiques pour c[ue même des actions sentimentales se puissent solidement appuyer sur eux ? — Bref, il a aujourd hui des principes socialistes : il en eut, hier, de collectivistes.
Et ces principes si différents, il ne les tira pas de lardeur de son imagination ni de rien d'autre analogue, le mouvement des faits les lui imposa toujours. Le caprice surtout ne le dirigea pas. C'est à peine même — il faut accueillir son aveu — c'est à peine s'il fut guidé par la réflexion. Les faits seuls créèrent son socialisme. « Nous ne sommes pas socialistes par « caprice ou pour faire triompher des idées person- « nelles et des systèmes dogmatiques. Nous sommes « socialistes, parce que, constatant la marche natu- « relie, logique, nécessaire des phénomènes écono- « miques, nous sommes invinciblement conduits à « cette conclusion. » (.30 avril 1894). Ainsi font les politiciens radicaux, ils évoluent, en d'autres termes, ils se contredisent et Millerand parle alors de la marche nécessaire des phénomènes... Qu'est-ce à dire ? En tous cas, les phénomènes ne marchent pas tout seuls. D'autres les suivent, d'autres les précèdent. Millerand se contente de les suivre. Ce jour-là il est prodigieusement socialiste : jeune énergie d'une très jeune conviction qui se répand. Il insiste : (( Si le paini socialiste a pris, aujourd'hui, dans le (( pays, une importance et une puissance qui vont (( chaque jour s'accroissant et que vous êtes obligés (( vous-mêmes de constater, c'est que précisément
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(( ses doctrines, ses revendicalions no sont que les (( conséquences inéluctal>les, tangibles de l'état so- « cial où nous nous débattons en ce moment. » (30 avrill894i. Voyez d'abord, comme, en son effort doctrinal, Millerand mêle les mots de praticien : le parti socialiste, les revendications, les conséquences tangibles... Puis sa conviction socialiste esta coup sûr très ardente, encore plus sincère, mais enfin Millerand est socialiste sans enthousiasme, il subit une nécessité : il cède à l'inéluctable. Ah! il est fermement socialiste! Ah! s'il lui était possible di' ne pas être socialiste! Mais enfin, socialiste, il lest bien, puisqu'il le dit — socialiste et même collectiviste, car Millerand ne s'effraie point des mots. Or, le collectivisme n'est-il pas une doctrine révolutionnaire qui exige la transformation intégrale de la société par l'universelle expropriation, et la substitution à la propriété individuelle de la collective. Doctrine farouche s il en fut jamais et qui réclame, de ses adhérents, une grande hardiesse, un courage immense et, par exemple, l'abandon de toute ambition ministérielle ! Qu'on se rassure — Millerand n est pas de ces collectivistes là. Etant collectiviste sans réserve, il répudie le collectivisme. Ou plutôt, il conçoit la doctrine à sa façon, qui n'est pas la façon ordinaire. Il ôte du collectivisme, pour l'accepter, ce qui fait que chaque esprit sage le repousse. Le collectivisme, dit-on, ruine la propi'iété individuelle : Millerand prononce qu'il la consolide. G est pourquoi il est collectiviste sans honte : « Je dis que c'est calom- « nier le parti socialiste ou plutôt altérer de parti « pris ses idées et sa doctrine (jue de dire qu il pour- « suit la suppression de la propriété individuelle. Il
« faudrait dire, au contraire, que ce qu'il réclame « c'est l'exlcnsion à la grande masse des citoyens a de la propriété individuelle. » (30 avril 1894). Voilà comment Millerand est doctrinaire. Ah! le parfait tacticien !
Tacticien malgré tout et partout. Ses sophismes doctrinaires ne sont pas d'une finesse ténue. La subtilité en est absente. Ils sont excellemment appropriés au milieu parlementaire où ils se produisent : et le tacticien n'en est que j)lus complètement habile. Et c'est à force de tactique que ^lillerand exerce quelc{ue influence sur le développement de la doctrine collectiviste. Il la corrompt à merveille pour la répandre et ne doute pas que, s'il parvient à la dénaturer toute, il ne la fasse accueillir de tous. Aussi bien, s'il pouvait subsister un doute favorable concernant la nature et les effets du collectivisme, jNIilIerand serait cause que ce doute heureux subsistât : il y employa ses efforts persistants. Certes, une grande précision de sophislicjue lui fut utile pour c{ue l'obscurité demeurât au moins en quelques bons esprits — qui ne sont socialistes, comme Millerand lui-même, que par tendance irrépressible de circonscription. Quedis-je?il consacre l'argumentation la plus claire à répandre l'obscurité partout.
Prenez garde, dans chaque définition théorique, une manœuvre politique se cache. Il dit ceci — et il sait pourc|uoi — prenez garde, car il fut, jusqu'au dernier moment, incertain s'il dirait le contraire. Il lui fallut des raisons très fortes pour qu'à ce moment, sa théorie s'exprimât de cette sorte et non pas différemment. Prenez garde et sachez à ministres éphémères, sachez éviter le piège qu'on vous tend.