‹ Praticiens politiques, 1870-1899Chapitre 7 sur 11 · U2 M IL LE «A M · texte numérisé non relu

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Ij.i lactique se voile et se dérobe sous la tlu-orie. Hicn ne vaut la théorie, mais la tactique est bonne.

La tactique immobile et durable travaille incessaiiiiiienl aux variations des théories momentanées.

Mir.l.EIiANf) oO'A

C'est donc lui qui dirige les changements dxi dncti'ines des groupements socialistes. Le chef du parti, le voilà !

Considérez 1 homme. Il est digne dattention, car il commande et règle les évolutions de la masse opposante. Son aptitude à varier les mouvements, diversifier les attitudes, multiplier sans désaccord les contradictions a fondé, pour longtemps, son autorité. Voilà le chef du parti.

Seul, il en accomplit Iccuvre. Il sait 1 art d abattre un ministère; et si le ministère résiste, Millerand sait, du moins, le vouer, en termes précis, au mépris des bons citoyens. Tout lui est prétexte à renversement de ministres, absolument tout : c'est en quoi il est visible qu'il est chef de parti. Le choix des motifs ne suscite, en son âme, aucun scrupule. Qu'importent les motifs : le résultat est seul intéressant. Ainsi, Millerand n'hésite pas à combattre les détenteurs du pouvoir en toutes circonstances, aux moindres occasions. C'est qu'en effet ses jjrincipes, en leur mobilité, sont intransigeants. Ses convictions, pour être inconsistantes, sont raides. Elles lui aident à mieux discerner linfirmité ministérielle et l'encouragent à la vouloir châtier. Le renversement des ministères lui paraît être son essentielle

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fonction poliliqnc. luicore une fois, il est le chef du parti.

INIais si le renversement des ministères est le but visé le plus fréquemment, à tel point qu'on pouri-ait croire que la politique entière se résume en cette opération vulgaire et d'une pratique aisée, c'est, à coup sûr, le but qu'on se défend le plus de vouloir atteindre. La question ministérielle est, si je ne me trompe, la seule où il ait un parti pris, car, pour les questions doctrinales, on sait que son indifférence est souveraine et qu'il incline à prendre, tour à tour, tous les partis ou tous ensemble. Mais la question ministérielle est cependant la seule où il se défend de prendre parti, par avance. Et pour que nul ne s aperçoive des desseins qu'il médite exclusivement, il emploie d'ingénieux vocables. Il ne dit pas : expulser les ministres, mais tirer d un débat la conclusion politic|ue. Et il lire, en effet, des conclusions politiques, perpétuellement. C'est son rôle, c'est tout son rôle : rôle monotone, pensera-t-on, mais à tort, cai" Millerand tire ses conclusions de manières très différentes, selon les moments, je veux direqii il inlrodiiil dans ses argumentations antiminislérielles la plus séduisante diversité. Et sous 1 humilité des mots, il glisse l'orgueil des intentions : « Messieurs, dit-il, j;' « désire simplement proposer à la Ghand)re, sous la « fori^e d'un ordi'e du jour, la conclusion ])oliti(pic « qui, à mon avis, doit être la conclusion de ce

« débat » (21 mars 1880). Telle est roccupation

non négligeable ' assurément, mais noble autant qu'utile, d'un chef de parti socialiste.

Car Millerand est chef de parti, cela est peu cdrit'slihli'. I)";i:i chc'f de p i:'li, il a presque tout : ji'

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crois l'avoir montré. N'a-t-il pas l'insouci des idées, l'habileté à modifier les principes toujours fermes quels qu'ils soient... le penchant à invoquer les faits, les faits seuls... ? et voilà bien des qualités; mais Millerand en possède présentement une autre, car, étant chef de parti, il a adopté le ton convenable à l'emploi. D'abord, il n'en fit u.sage cju'avec ceux qui n'étaient point socialistes et travailla à gouverner ses partisans en commandant leurs adversaires. Avec ses adversaires, il est volontiers rude et grossier, car il ne badine pas. Et l'aménité n'habite pas son langage et il ne sourit que de mépris.

Il employa contre la majorité parlementaire deux procédés de domination méprisante. L'un et l'autre sont d'un usage antique parmi les politiciens et Millerand montra un médiocre esprit d'invention. Mais, en la prolongation de ces usages traditionnels, il fut très persévérant.

D'abord, il se répandit en perpétuelles adjurations et fit apparaître que le peuple l'avait tout spécialement chargé de ses intérêts. Créant ainsi entre le Parlement et le peuple une opposition profitable à ses desseins, il institua le progrès du parti socialiste sur la lâcheté même des politiciens. Il ne pouvait diriger directement les parlementaires : il les voulut tout au moins dominer indirectement par la peur. (( Ah!s'écrie-t-il, le plus souvent possible, a croyez-vous que les classes laborieuses se con- (( tenteront indéfiniment des promesses qu'on leur (( prodigue et qui — il faut bien le dire — n'ont pas « été jusqu'ici suivies de réalités ? Ne croyez-vous « pas qu'à ces promesses il faut au plus vite faire (( succéder des actes. » Il semble donc que les socia-

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listes ont plus de valeur, si leurs adversaires en ont moins, et de ce qu'il est démontré que tels politiciens se jouent du peuple, Millerand pense aussitôt faire conclure que les socialistes ne l'abusent pas. Le raisonnement est singulier.

Ensuite Millerand est pénétré pour le peuple d un sentiment de respect très particulier : il le dit. Il adore le peuple et dessert avec passion le culte de ce dieu. Il méprise le- Parlement dans la mesure exacte où il est pénétré de la toute-puissance des électeurs. Au-dessus de la vaine et fragile souveraineté parlementaire, il place l'absolue souveraineté populaire, éternelle et universelle. Il a, envers le peuple, un grand esprit de soumission. Il obéit à son maître avec zèle et renoncement. « J'ignore, dit-il, « s'il en est parrtji nos collègues qui, avant fait une V promesse, se croiraient en droit de l'abandonner. « Nous ne sommes pas de ceux-là... » ((» février 1886). Ainsi, Millerand enseigne la subordination aveugle aux volontés des électeurs. Il ne travaille point à développer, parmi les parlementaires, lesprit d'indépendance. C'est de cette manière seulement que Millerand est l)on socialistf.

Et perméal)le à tous les courants, il se laisse entraîner, absori)er par eux. II s'y précipite. Chef de parti, il obéit néanmoins à son parti. Et si parfois il commande les hommes, c'est parce qu'il cède aux événements.

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Y a-t-il, en cet homme, une personnalilé forle? Je me désole qu'il n'y en ait point.

Son esprit ne possédait nulle vertu qui suppléât l'insuflisanee de son cœur. Et toute sa carrière fut conditionnée par cette absence primordiale de convictions très personnelles qui, dans le milieu parlementaire si propice, se développa très vite et tout à fait.

Et, dès lors, ^lillerand devait être tacticien, pour éviter de ne rien être. Il fut, il est, il sera tacticien. Son esprit étroit se mesure à ce rôle ;■ et llicmme sy complaît. Le souci de l'événement quotidien 1 envahit tout entier, car il est inhabile aux larges vues rénovatrices qui ne se peuvent concevoir qu'à loisir et réaliser qu'à la longue. Utilitaire, ii est soucieux de l'effet immédiat ; de celui-là tout seul, le seul que son esprit puisse connaître et puisse apprécier. Et donc, l'incident occasionnel, l'accident fortuit, le sentimentalisme de l'insiant, l'observation du moment : voilà sur cjuoi s'applique son travail, avec précision d'ailleurs, avec autorité en outre. Et plus s'affirme la précision, plus l'autorité se fortifie par la pratique de plus en plus intelligente de ce jeu parlementaire, plus il est prouvé que Millerand n'a nulle largeur d'esprit et, pour ainsi dire, nulle individualité.

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Praticien, exclusivement praticien, il possède tous les d«îfauts que ce genre de mérite comporte. Le genre est inférieur; Millerand est supérieur en ce genre. Incontestable supériorité et toutes lui sont incomparables. Xul, en effet, n'a plus que lui l'inaptitude aux idées générales et le goût d'elles. L'imagination lui manque aussi pleinement. Essayez, par ses discours, de démontrer qu'il a de 1 imagination : vous arriverez, malgré vous, à prouver le contraire- Peut-être prétendra-t-on que, puisqu'il est collectiviste, il possède te ut au moins b' quantité d imagination indispensable à quiconque pour qu'il croitaux destinées lointaines du collectivisme. Mais Millcrand n y croit pas, n'}' croit guère. Il raisonne sur le présent, sur les actes accomplis, les idées ex))rimées ; il raisonne à vide : dans le vide, il conclut. Dans le vide — que dis-je ? — Millerand, moins que quiconque peut se satisfaire des mots vides, des liypolbèses creuses. Son argumentation sappuiitoujours sur un fait. Mais le fait qui le retient, le fait constamment est minime, inexpressif, insignifiant, ne vaut rien en lui-même pour la transformation sociale et les faits se succèdent contraires que suivent des argumentations contradictoires. Et l'effort du demain ruine l'effort de la veille avec beaucoup de précision. Et parce que Millerand nourrit une ardeur excessive, en son exclusivisme, p(nir les débats exceptionnellement précis et limités, il aboutit aussi sûrement que les plus ondoyants orateurs, que les plus inconsistants rhéteurs aux plus persévérantes inutilités.

Il veut traduire en réformes ses haines du moment, et il est toujours un réformateur parcellaire. Son

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regard n'embrasse jamais ruiik'crsalité de la vie sociale; il n'en anal3'se que des fragments ; et il ne la peut rénover que par morceaux.

Mais encore, dépourvu de la force d'une idée vraiment directrice, il subit l'incessante oppression du Parlement. Il pense le conduire, il le suit ; il croit le dominer, il lui cède. A aucun moment, il n'éclaire, d'une lueur universelle la marche incohérente des politiciens parmi les réformes; jamais il ne les dirigea vraiment. Il ne connaît aucun moj^en de résistance contre leurs sentimentalismes. Incapable de leur résister, il travaille seulement à les exploiter à son profit. Action médiocre. Il tire ses bénéfices de la j^assesse et de l'infirmité politiciennes : ni il ne s'en plaint, ni il ne s'en indigne. II accepte les choses telles qu'elles sont et les hommes aussi. Il ne se donne point la vaine gloire de les vouloir améliorer. II pense assez justement que la médiocrité des politiciens est très favorable à sa domination. ^Millerand est un homme qui se connaît bien.

Et il croit trouver dans sa méthode de raisonnement, la force qui ne résiste pas en son âme. Il y trouve plus sûrement une éloquence presque originale. Son éloquence bien réelle a, si l'on peut dire, une existence négative. Elle n'offre aucun des défauts communs aux orateurs. Les défauts oratoires sont tenus à tort et universellement pour l'excès de qualités. Millerand ne possède nulle qualité, excessivement : il les a à peu près toutes, dans une juste mesure. Et quelques-unes lui manquent... par quoi les autres sont plus visibles. Il n'a aucune inspiration : que sa parole est réfléchie ! aucun élan : que sa phrase es! précise! aucune coiilenr : quelle lira-

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