CHAPITRE IX
Du second moyen défaire du fruit dans les âmes, qui est celui de l'oraison.
Le second moyen que saint Ignace nous propose pour nous rendre utiles à notre prochain est l'oraison. On devient encore utile au prochain, dit-il, par la ferveur de la prière (1). C'est que , comme l'affaire delà conversion des âmes est une affaire purement surnaturelle, on en vient bien mieux à bout par des prières ferventes > et par les larmes et les gémissemens du cœur , que par l'éloquence et la force de la parole. La prière de Moïse (2) eut plus de part à la victoire que les Israélites remportèrent sur Amalec , que toutes les lances et toutes les épées dont ils se servirent. Tant que Moïse tenoit les mains élevées au ciel , l'avantage étoit de leur côté ; dès qu'il les baissoit , ils commençoient à plier : de sorte qu'il fallut que deuxhommes le soutinssent durant le combat, l'un d'un côté , l'autre de l'autre , afin qu'il pût les avoir toujours élevées, et qu'Israël remportât entièrement la victoire. C'étoit ainsi que le peuple de Dieu défaisoit ses ennemis parla prière; et c'est ce que vouloient signifier les Madianites , lorsqu' étonnés
(i) Juvaturetiam proximus sanctis desideriis et orationibus. 7. p. contt. c. 4.
(a) Exod. 17. ia.
des grandes victoires qu'il avoit gagnées , ils dis oient : Ce peuple détruira tous ceux qui habitent autour de nous } comme le bœuf a coutume de brouter V herbe jusquà la racine (i).Ils entendoient par-là, disentOrigène et saint Augustin (2) , que comme le bœuf paît l'herbe avec la bouche , et la broute jusqu'à la racine , de même le peuple de Dieu détruisoit ses ennemis avec la bouche,, c'est-àdire , par la vertu de ses prières. Que si même dans la guerre où le succès semble devoir dépendre des forces humaines, Dieu accorde la victoire au mérite delà prière, que sera-ce de cette guerre spirituelle que nous avons entreprise pour la conversion des âmes , et où nos forces sont si au-dessous de la fin que nous nous sommes proposée ? C'est donc par nos prières et par nos gémissemens qu'il faut essayer de remporter la victoire ; c'est par-là qu'il faut tâcher d'apaiser la colère de Dieu , et d'obtenir de lui la grûce et la conversion de nos frères.
Saint Augustin, écrivant sur ces paroles de Dieu à Moïse: Laissez-moi , afin que ma fureur s"1 allume contre eux et que je les perde (3) , prend de là occasion de parler du mérite de la prière , et de faire voir combien elle est un moyen efficace et puissant
fi) Ità delebit hic populus omnes qui in nostris finibus commorantur, quomodô solet bos herbas usque ad radiées carpere. Num . 22. 4>
(2) Aug. serm. g3. de Temp. Orlgen. Hom. t3. super Num.
(3) Aug. q. 1 49. sup. Exod. Dimitteme , ut irascatur furor meus contra eos , et deleam eos. Exod. 02, 10.
auprès de Dieu. Dieu vouloit de'truire les enfans d'Israël, parce qu'ils avoient adoréle veau d'or; Moïse intercède pour eux, et lui dit : Pourquoi, Seigneur, votre fureur s: 'allumet-elle contre votre peuple, que vous avez tiré d'Egypte, par la force et par la puissance de votre main? Ne donnez pas lieu, je vous prie , aux Egyptiens de dire : il les a tirés adroitement d'ici, pour les tuer dans les montagnes , et pour les effacer de la terre. Que votre colère cesse, et laissez-vous apaiser sur le crime de votre peuple. Souvenez-vous d Abraham, d'Isaac et de Jacob , vos serviteurs, auxquels vous avez juré par vous-même, que vous mul tiplieriez leur semence comme les étoiles du ciel, et que toute cette terre dont vous avez parlé , vous la donneriez à leur postérité pour la posséder à jamais (i). Laissez-moi, lui dit le Seigneur , je veux les perdre. Mais quoi , Seigneur , dit saint Augustin , pourquoi^ dites-vous : Laissez- moi? Qui vous empêche , ou qui peut vous empêcher ? qui peut vous lier les mains ? Qui peut résister à votre volonté (2) ? Pourquoi donc dites-vous :
(1) Cur, Domine, irascitur faror tuus contra populum tuum , quem eduxisti de terra /Egypti, in fortitudine ma-nâ et in manu robustâ ? Ne, quaeso, dicant JSgyptii : Gallide edu- Xit eos, utinterHceret in^montibus, et deleret è terrâ.quicscat AktUu' Ct eTst0P,acabi,is super nequitià populi tui. Recordare Abraham , Isaac et Israël, servorurn tuorum , quibus iurâsti per teroetipsum , dicens : Multiplicabo semen vestrum sicut Stellas cœh ; et universam terram banc , dequâ locutus sum , dabo semini vestro, et possidebitis eam semper. Exod. 3a. ii. 12. i3.
ub^ Voluntati enim eJ*us q«»s resistit?fom. 9. 19. Aug.
Laissez-moi] \ ous verrez ce que c'est, continue ce père: c'est certainement que la force de la prière empêche l'effet de sa colère ; et c'est ce qu'il a voulu nous faire entendre par ces paroles : Laissez-moi ', qui ne sont ni des paroles de commandement , parce que si elles en eussent été , Moïse eût mal fait de ne pas obéir ; ni des paroles de prière, parce que Dieu ne prie pas sa créature ; mais qui nous marquent seulement que les prières des justessont capables d'arrêter la colère de Dieu, Saint Jérôme dit la même chose sur ces paroles du Seigneur à Jérémie: JSe vous mettez donc point en devoir de me prier pour ce peuple, n'élevez point votre voix et vos prières pour eux , et ne me résistez point (i). Dieu , dit ce père , nous fait connoître par-là que les prières des Saints peuvent résister à sa colère , et il nous le marque encore expressément par ces paroles de David : Et il avoit résolu de les perdre } si Moïse ne s'y fût opposé en sa 'présence , pour détourner sa colère , et pour empêcher quil ne les perdît (2).
Lorsque Dieu avoit déjà le bras levé pour frapper son peuple et pour le perdre , Moïse le retint par ses prières. Et le Seigneur fut apaisé, dit l'Ecriture, en sorte quil ne fit
(1) Tu ergô noli orare pro populo hoc : nec assumas pro cîs laudem et oratiotiem , et non obsistas mihi. Jerem. -. i6.
(2) Etdixitut disperderet eos, si non Moyses electus ejus stetisset in confractione, in conspectu ejus, ut arerteret iraro «jus , ne disperderet cos. Ps. io5. «3.
point à son peuple le mal dont il Vavoit menacé (i).
La même chose arriva dans la sédition qui s'éleva contre Moïse et Aaron , a cause de la mort de Choré, de Dathan etd'Abiron, que le peuple d'Israël leurimputoit.Dieu en fut tellement indigné, qu'il voulut détruiretoutle peuple; et déjà il en avoit fait mourir plus de quatorze mille par le feu , lorsqu' Aaron s'étant avancé par ordre de Moïse au milieu des morts et des mourans avec l'encensoir à la main, et ayant offert de l'encens et des prières à Dieu pour le peuple , la plaie cessa (2). C'est pourquoi le Sage , parlant de cette plaie et de la manière dont elle cessa , appelle la prière un bouclier. Mais votre colère, S 'eigneurjne dura guères ; car un homme sans reproche se hâtant de prier pour les peuples , vous ojffrant ses prières , qui étoient le seul bouclier qu'il pût vous opposer , et joignant V encens à ses instances, arrêta votre colère , et mit fin à la désolation (3). Une autre version porte : Se hâtant de combattre pour les peuples. En effet , c'est combattre que de prier; et c'est en combattant de cette sorte-, qu' Aaron désarma la colère de Dieu. 0 le bouclier admirable que
(1) Flacatusque est Dominus ne faceret malum quod locutus fuera t adversùs populutn suum. Exod. oa. 14.
{2) Et plaga cessavit. Num- 16. 48.
(5) Sed non diù permansit ira tua. Properans enîm homo sine querelà deprecari pro populis , proferens servitutis su» scutum oralioneni , et perincensum deprecationem allegans, restitit irae , et finem injposuit necessitati. Sap. 18. 20, 21.
la prière, dit S. Ambroise! il repousse tous les traits que nos adversaires nous lancent (i)! Il y a encore plus, c'est que quand Dieu a le bras levé pour nous punir , il est bien-aise qu'on lui retienne la main , et qu'on se mette entre deux pour l'empêcher. Un père qui aime extrêmement son fils , n'a pas dessein de le châtier , toutes les fois qu'il le peut; au contraire, il est charmé de trouver quelqu'un qui l'en empêche, et quelquefois même il donne pour cela le mot a quelqu'un de ses amis. lien est de même de Dieu , c'est un père qui nous chérit tendrement, et qui nous l'a bien fait voir, puisqu'il a donné tout son sang pour dous. Quand il s'agit donc de nous châtier, il Voudrait bien n'en pas venir aux effets; il voudrait que ses amis se missent au-devant des coups; il cherche quelqu'un qui veuille le faire ; et lorsqu'il ne trouve personne , il en a regret , et il s'en plaint : J'ai cherché , dit-il , parmi eux un homme qui mît une barrière entre nous^t qui prît le parti delà terre contre moi , afin que je ne la perdisse pas , et je rien ai point trouvé (2). V ous n avez point monté contre moi , dit-il ailleurs , et vous ne m'avez point opposé de muraille pour la maison d'Israël (3;. Sur quoi saint Jérôme dit, que
(i) Bonum scutum oratio , quo omnia adversarii ignita spicula repelluntur. Ambr. tom. 5. in orat fun. de obitu Paient imp.
(a) Et quaesivi de eis virum qni interponeret sepem ., et staret oppositus contra me pro terra, ne dissiparem eam , et noninveni. Ezech. 22. 00.
(5j i\on ascendistis ex adverso, neque opposuistis murum pro domo Israël. Ezech. i3. 5.
INSTITUTION DE LÀ COMP. DE JÉSUS. Iû3
de même que les murailles et les remparts d'une ville servent à repousser les attaques de l'ennemi , de même les prières des Saints servent a repousser les effets des menaces de Dieu (i). Isaïe se plaint aussi qu'il n'y a personne qui prenne soin de les arrêter : // n' y a personne, dit-il, Seigneur, qui invoque votre nom, qui s'élève contre vous, et qui vous retienne(2).I\riy a plus de Jacob quilutte corps à corps contre l'ange du Seigneur , et qui lui dise : Je ne vous quitterai point que vous ne m ayez béni (3). Tout ceci fait bien voir de quel mérite devant Dieu sont les prières des justes , puisqu'elles ont le pouvoir de lui retenir le bras , et de désarmer sa colère , et confirme bien ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, qu'il faut être bien avec Dieu pour être utile au prochain , et que c'est le meilleur moyen dont nous puissions nous servir pour cet effet. Car il importe extrêmement que celui qui s'intéresse auprès de quelqu'un pour l'obliger à pardonner à un autre, soit bien avec celui auprès de qui il agit, autrement il l'irriteroit plutôt que de l'apaiser. En un mot , la sainteté de la vie est d'une si grande utilité pour le service des âmes, que quand nous ne ferions autre chose pour le prochain,, que travaillera de-
(i) lia Dei sententia sanctorum precibus frangitur. Hier, in locum sup.cit-
(a) Non est qui invocet nomen tuum , qui consurgat et teneat te. Is. 64. 7.
(3) Non dimittaui te , nisi benedixeris mihi. Gen. 3z* 26.
venir des saints , nous ferions toujours beaucoup pour lui.
Ce que Dieu dit a Abraham au sujet de la destruction de Sodome, prouve bien cette rente. Les abominations de Sodome et de Gomorrbe étoient venues à un tel pointj que Dieu avoit résolu la perte de ces deux villes. Il découvre son intention à Abraham sur le chemin de Sodome. Et Abraham étant déjà proche de la ville , lui dit : Hé quoi , Seigneur > est-ce que vous perdrez le juste avec ï impie? S'il y a cinquante justes dans la ville , périront-ils avec les autres ? ou plutôt s'il s y trouve cinquante justes, ne lui pardonnerez-vous point à cause d'eux? Gardezvous défaire une telle chose, de tuer le juste avec V impie , et de faire que le juste soit traité comme l'impie. Cela n'est pas de vous qui rendez justice à toute la terre , et vous n'en userez point ainsi. Si je trouve cinquante justes dans Sodome , répond le Seigneur ,, je pardonnerai à toute la ville pour l'amour d'eux. Puisque j'ai commencé une fois à parler , je parlerai encore à mon Seigneur , dit Abraham , quoique je ne sois que poudre et que cendre. Quoi , s'il s'en faut cinq qu'il ny en ait cinquante , est-ce que vous perdrez toute la ville, à cause des cinq qui manqueront ? Non } je ne la perdrai point , répond le Seigneur, si j'en trouve quarante-cinq. Abraham reprend la parole : Mais , dit-il , s'il ne s'y en trouve que qua-
vante , que ferez-vous ? Je pardonnerai à toute la ville > à cause des quarante , répond le Seigneur, Je vous supplie, Seigneur, ajoute Abraham 9 de ne pas vous fâcher si je parle encore : Quoi , s il ne s'y en trouve que trente ? Et remarquez en passant , qu'Abraham ne diminuoit d'abord que de cinq en cinq; mais la disposition qu'il rencontre dans l'esprit de Dieu a lui accorder ce qu'il demande, fait qu'il diminue ensuite de dix en dix: Je ne la perdrai point; répond le Seigneur , si j'y en trouve trente. Puisque f ai une fois commencé à parler à mon Seigneur^ poursuit Abraham , je continuerai : S'il ne s'y en trouve que vingt? Je ne la détruirai point y répond le Seigneur, pour l'amour des vingt. Je vous conjure , Seigneur^dit Abraham , de ne point vous fâcher , si je parle encore une fois : S'il ne s'y en trouve par hasard que dix? Hé bien , dit le Seigneur , je ne la détruirai point non plus vour V amour des dix (i). Or, il ne s'y trouva pas dix justes;
(i) Et appropinquans ait : Numquid perdes justum eum impio ? Si fucrint quinquaginta justi in civitate , peribunt siniùi ? et non parces loco illi propter quinquaginta justos , si f.ierint in eo. Absit à te, ut rem hanc facias , Et occidas justum cam impio , fîatque justus sicut impius : non est boc tuum , qui judicas omnem terram , nequaquàm faciès judiciumhoc. Dixitque Dominus ad eum : Si invenero Sodomis quinquaginta justos in medio civitatis, dimittain omni loco propter eos. Respondensque Abraham, ait : Quia semei ccepi , loquar ad Dominum meum , cùm sim pulvis et cinis. Quid si minus quinquaginta justis quinque fuerint, delebis , propter quadraginta quinque,universam urbemPEt ait : Non delebo, si invenero ibi quadraginta quinque. Rnrsùmque locutus est ad eum : Sin autem quadraginta ibi inventi fuerint , quid faciès ? Ait :
c'est pourquoi Dieu la détruisit par le feu , avec quatre autres villes ; ce qui nous fait Lien voir combien la sainteté de la vie des justes est utile à tout le reste des hommes ; car de quel avantage n'eût-il point été à ces misérables d'avoir dix hommes de bien parmi eux?
Une autre fois Dieu voulant châtier la ville de Jérusalem , à cause de l'énormité de ses crimes , et la livrer aux Chaldéens, afin qu'ils la détruisissent, et qu^ils passassent tout au fil de Tépée. Allez, dit-il, par toutes les rues de Jérusalem, regardez, considérez et cher' chez dans toutes ses places, si vous trouvez un homme qui fasse justice et qui garde sa foi , et je pardonnerai à la ville ^i). Qui n'admirera, s'écrie S. Jérôme sur ce passage, l'estime que Dieu fait d'un homme juste? Il ne dit plus, comme il avoit dit autrefois à Abraham, qu'il pardonnera à toute la ville, pourvu qu'il y trouve dix hommes justes : il dit que pourvu qu'il en trouve un seul parmi un nombre infini de pécheurs, il leur pardonnera a tous pour l'amour de lui. Il faut
Non percutiam propter quadraginta. Ne, qaaeso , inqnit, in« digneris , Domine , si loquar : Quid si ibi inventi fuerint triginta ? Respondit : Non faciam, si invenero ibi triginta. Quia semel , ait ; ccepi , loquar ad Dominum meum : Quid si ibi inventi fuerint viginti? Ait: Non interficîam propter viginti. Obsecro, inquit, ne irascaris, Domine, si loquar adhùc semel: Quid si inventi fuerint ibi decem ? Et dixit : Non delebo propter decem. Gen. îS. 20. et seq.
(1) Circuile vias Jérusalem , et aspieite , et considerate, et quaerite in plateis ejus, aninveniatis virum facientem judicium , et quaerentem fidetu , et propitius ero ei. Jercm. 5. 1.
que la tendresse de Dieu pour l'homme juste soit bien grande , puisqu'à sa considération il veut bien faire miséricorde à tant de pécheurs. Cela montre quel cas on doit faire des gens de bien , et combien ils servent à la république partout où ils sont , quand même ils ne se mêlent d'autre chose que de vivre en gens de bien. Aussi une des raisons qu'apportent les saints et les théologiens, pour prouver que le public doit nourrir les religieux, quand ils ne rendroient aucun service au-dehors , et qu'ils demeureroient retirés dans leurs cellules ; c'est que même dans la retraite de leurs cellules ils rendent de grands services au public. Car c'est pour l'amour d'un petit nombre de gens de bien que Dieu souffre tant de médians dans le monde; c'est a cause I du bon grain qu'il laisse croître l'ivraie pour quelque temps : De peur > dit-il ,quen cueil* lant l ivraie 3 vous ri arrachiez aussi le bon grain , laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson (i).
Ce qu'il faut encore remarquer touchant la destruction de Sodome dont nous avons parlé, c'est que l'Ecriture ajoute, que quand Dieu renversa les villes de cette région, il se souvint d'Abraham , et délivra Loth de la ruine des villes où il avoit demeuré (2). Il
(1) Ne forte colligentes zizania , eradicetis simùl curn eis et triticum Siaite utraque crescere usque ad messem. Maith. i3. 29. 3o.
1 (a) Cùm euim subverteret Deus civitates regionis illius » recordatus Abrahae liberavit Loth de subversione urbium in quibus babitaverat. Gen. 19. 29.
Iû8 PART. III. TRAITÉ I. CHAP. IX.
n'est point fait mention cependant qu'Abraham eût prié pour Loth : pourquoi donc Dieu délivre-t-il Loth pour l'amour d'Abraham ? c'est qu'il aimoit tellement Abraham , qu'il prend soin de tout ce qui le regarde , sans attendre d'en être prié. Loth étoit neveu d'Abraham , et Dieu, par cette raison , le presse même de se sauver. Hâtez-vous d'aller à la ville pour laquelle vous avez parlé , lui dit Fange du Seigneur 3 et sauvez-vous-y , car je ne pourrai rien faire que vous ri y soyez entré (i). 0 bonté ! ô miséricorde de Dieu 1 quelle tendresse n'avez-vous point pour le juste, et que ne faites-vous point pour lui? "Vous liez les mains aux ministres de votre vengeance, et vous ne voulez pas qu'ils puissent rien faire, qu'il ne soit auparavant en lieu de sûreté. Tâchez donc , mes frères , d'être justes; tachez de vous mettre bien avec Dieu, et travaillez-y tout de bon, et soyez persuadés que Dieu aura soin de tout ce qui vous regarde. Il se souviendra de vos parens, de vos amis et de tout ce qui vous touche , quoique vous ne songiez pas à l'en prier ; et plus il verra que le soin de vous donner tout à lui vous empêchera de songer a eux, et de ne rien demander pour eux , plus il les comblera de bénédictions et de grâces. Car la voix des actions se fait bien mieux entendre de Dieu que celle des paroles ; et si les crimes des
(1) Festina et salvare ibi, quia non potero facere quidquam, donec ingrediaris illùc, Gen. «9. 22.
INSTITUTION DE LA COMP. DE JESUS. IOg
médians crient vengeance a Dieu , suivant ces paroles de l'Ecriture : La voix du sang de votre frère crie vers moi(i) , ne devonsnous pas croire que la piété et les bonnes œuvres des gens de bien crient encore bien plus efficacement auprès d'un Dieu qui est si porté à nous faire du bien , et dont le -propre est de pardonner et de faire miséricorde? Voilà une manière très-sainte de servir utilement ses parens et ses amis auprès de Dieu.