‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 11 sur 58 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Du troisième moyen dejaire du fruit auprès du prochain, qui est le zèle des âmes.

Le zèle de votre maison ma dévoré , dit le Prophète royal , et les opprobres dont on vous a chargé sont tombés sur moi (2). Voilà un autre moyen très-efficace pour faire du fruit dans les âmes ; et notre saint fondateur le met au nombre de ceux qui peuvent le plus aider à la conservation et au progrès de notre Compagnie , et qui peuvent contribuer davantage à la fin pour laquelle elle a été instituée , qui est le service des âmes. Un de ces moyens , dit-il, est le zèle sincère des âmes , dans la vue de la gloire de celui qui les a

(1) Vox sanguinis fratris tui clamât ad me de terra. Gtn. \» 10.

(a) Zelus domûs ta» comedit me, et opprobria exprobran» tium tibi ceciderant super me. Pi. Go, ia.

créées et qui les a rachetées , et avec un entier dégagement de tout autre motif (i). 0 mon frère , s'écrie St. Augustin , écrivant au comte Boniface , sommes-nous de fer pour ne pas trembler ? ou avons-nous perdu tout sentiment pour ne pas nous éveiller au son de ces paroles terribles : Allez } maudits > au feu éternel (2)? Pourquoi ne disons-nous pas avec le prophète Jérémie : Qui donnera une source d'eau à ma tête , et une fontaine de larmes à mes yeux , afin que je pleure jour et nuit les enfans de la fille de mon peuple qui ont été tués (3)? Il y a sujet de pleurer incessamment , quand on songe au nombre de ceux qui meurent tous les jours , non pas de la mort temporelle du corps , mais de la mort éternelle de l'ame ; et a quoi peut-on mieux employer ses larmes, qu'à pleurer une si grande perte avec l'Apôtre? Qui est celui , dit-il , qui devient foible , sans que je compatisse à sa foiblesse (4) 1 Apprenons donc de l'Apôtre , dit saint Augustin sur ces paroles , à avoir un zèle ardent du

(\) Zelus sincerus animarum., ad gloriam ejus qni eascreavit ac redemit , quovis alio emolumento posthabito. 10. p. Const. §.2.

(2) 0 mi frater , nurnqaid ferreae sunt carnes nostrae , ut non contremiscant, vel etiam adarnautibus sensus noster,ut non molescat, aut etiam minime evigilet ad illa Dei verba : Ite^ maledicti, in igoem seternum ? Matth. 25. (i.

(5) Qnarè non dicimns cnm Jeremiâ prophète : Quis dabit capiti meo aquam , et ocuiis meis fontem lacrymarum , et plorabo die ac nocte interfectos filiae populi mei ? Jerem* 9. i.Aug. Exhort. ad quemdam. Comit. c. 55.

(4) Quis infirmatur , et ego non infirmor ? a. Cor. 11. 29.

salut des âmes ; ou plutôt apprenons-le de Dieu même qui les a aimées si ardemment , que même il na pas épargné son propre fils , mais Va livré pour nous tous (i). Ces termes, pour nous tous , nous montrent qu'il faut étendre sa charité sur tout le monde , et ne négliger le salut de personne, puisqu'il n'y a personne qui n'ait coûté a Dieu jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Ce zèle du salut des âmes , ou pour mieux dire, ce zèle de la gloire et de l'honneur de Dieu, est un désir si ardent de voir Dieu aimé, honoré et servi de tout le monde , que ceux qui sont épris d'un si beau feu , voudroient le communiquer a tout le monde , et s'y emploient sans cesse autant qu'ils peuvent. Que s'ils voient que Dieu soit offensé, sans qu'ils puissent l'empêcher, ils pleurent alors , ils gémissent , et la ferveur de leur zèle les dévore et les consume intérieurement. Tel étoit le zèle des saints de Tancienne loi. Je sentois dans mon cœur et dans mes os ; dit Jérémie, comme un feu caché qui me dévoroit, et je suis tombé enfoiblesse> ne pouvant plus résister, parce que j'ai entendu les blasphèmes de beaucoup de gens (2). Je me suis enflammé de zèle pour le Seigneur des armées , dit Elie, parce que les en/ans

(1) Qui etiam proprio filio sno non pepercit , sed pronobis omnibus tradidit illnm. Rom. 8. 3a.

(î) Et factus est io corde meo quasi ignis exaestuans, clausnsque in ossibus meis ; et defeci ferre non sustinens : audivi enira contumelias raultorum. Jerem* 20, 9. io<

d'Israël ont quitté son alliance (i). Je suis tombé en défaillance , dit le prophète royal, à cause des pécheurs qui ont abandonné votre loi , et mon zèle ma desséché , parce que mes ennemis ont oublié vos commandemens (2). Ces grands Saints etoient si affligés devoir avec quelle licence les médians violoient la loi de Dieu , que la douleur de l'esprit passant en eux jusque dans les humeurs et dans le sang, faisoit que tout l'homme extérieur s'en ressentoit. Quand je regarde les mëchaiiSj dit David , je sèche de regret, parce qu'ils ne gardent pas vos commandemens (3). Mes yeux sont devenus des sources deau, à cause de ceux qui n observent pas votre loi (4)- Comme tout ce qu'on met dans un alambic se résout en eau par l'opération du feu ; aiusi David se fondoit en larmes par la violence de son zèle , lorsqu'il voyoit que l'on offensoit la majesté de Dieu. ^Sous devons avoir un semblable zèle, en sorte que d'un côté nous fassions notre principale affaire et notre plus grande joie de voir incessamment augmenter la gloire de Dieu, de le voir aimé et respecté par tout le monde, et de

(1) Zelo zelatus sum pro Domino P\;o exercituum , quia dereliquerunt pactum tuum filii Israël. 3. Reg. 19. 10.

(a) Defectio tenuit me pro peccatoribus derelinquentibus legem tuam. Et tabescere me fecit zelus meus , quia oblîti suDt yerba tua inimici mei. Ps . 1 1S. 53. i5g.

(5) Vidi praevaricantes , et tabescebam , quia eloquia tua non custodierunt. Uid. i58.

(4) Exitus aquarum deduxerunt oculi mei, quia non custodierunt leçem tuam. Id est , propter Mes qui non custodiunt Ugem tuam. Ibid. i36.

INSTITUTION DE LA COMP. DE JÉSUS. IlJ

voir sa volonté aussi parfaitement accomplie sur la terre que dans le ciel; et que, de l'autre nous n'ayons point de plus sensible douleur ' que de voir arriver tout le contraire. Voila cequi fait le véritable zèle , dit saint Augustin, et celui-là est véritablement dévoré du zèle de k maison de Dieu, qui voudroit pouvoir empêcher tous les maux quJil voit commettre, qui porte impatiemment de ne pouvoir pas le taire, et qui en gémit (i). C'est par ce motif que hamuel pleuroit sur Saiïl , après qu'il eut abandonné Dieu. Samuel, dit l'Ecriture, pleuroit S aùl, parce que le Seigneur se repentoit de f avoir établi roi sur Israël (2).

11 n'y a rien , au reste, de plus agréable à -Dieu , ou même de si agréable, quele zèle de sa gloire et du salut des aines ; et c'est ainsi qu en parlent les saints et les docteurs. On ne sauroit faire de sacrifice à Dieu , dit saint bregoire , qui soit égal à celui du zèle des âmes (3), Il n'y a point de service qui lui soit plus agréable, dit saint Cbrysostôme (4); et rien , dit Richard, ne plaît tant a Dieu , quele zèle et la conquête des âmes (5). La

(1) Zelo domûs Dei cnmeditur, qui omnia perversa qu» videt jcupitemeodare; etsiemendare non potest, tolérât et gémit. Aug. m i. Epist. Joan.

(2) Verumtaraenlugebat Samuel Saiilem , quoniàm Dorai- «ura pœtraebat, quôd constituât eum regem super Israël.

Page 1