CHAPITRE XI
Que le zèle des âmes est un moyen très-propre pour servir utilement le prochain.
Le zèle dont nous parlons est encore un moyen très-efficace pour servir utilement le prochain : premièrement, parce que c'est un feu., ainsi que nous l'avons déjà dit. Car , comme le feu ne manque pas de convertir toutes choses en lui-même, quand la matière y est disposée , ou de l'y disposer quand elle ne l'est pas ; aussi , pourvu que nous soyons Lien embrasés de ce feu et de ce zèle de l'amour de Dieu , nous ne manquerons pas de le communiquer aux autres , et de les convertir en quelque sorte en nous-mêmes , en les rtndant aussi enflammés que nous , suivant ces paroles de l'Apôtre : Je souhaite que tous ceux qui ni écoutent aujourd'hui , deviennent tels que je suis (2). Que si nous trouvons qu'ils n'y aient pas encore toute la disposition nécessaire , nous travaillerons in-
(1) Aut dimitte eishanc noxam , aut si non facis, delenie -de libro tuo quem scripsisti. Exod. Si. 3a.
(2) Opto omncs qui me audiunt hodiè , fîeri taies , qualis et ego sum. set, 26. ag. .
Il8 PART. III. TRAITÉ I. CHAP. XI.
cessamment à Y y mettre. La charité ne peut pas être oisive; c'estun feu qui n'est jamais en repos, et qui est dans une continuelleacti vite. Elle opère de grandes choses partout où elle est, dit St. Grégoire, et quand elle n'en opère pas de grandes, c'est qu'assurément elle n'est pas grande (i).
En second lieu , ce zèle est très-utile au service des âmes, parce qn'il fait qu'on s'y applique beaucoup plus, et que loin de s'y faire traîner comme par force, ce qui est une chose honteuse, on s'y porte soi-même, on en cherche les occasions avec ardeur, on est toujours prêt à profiter de toutes celles qui se présentent, et on voudroit toujours faire plus qu'on ne fait. Or, c'est la sans doute un grand point : car il est constant que quand on a le cœur à quelque chose, on agit tout autrement et on réussit bien mieux. Le zèle est ce qui nous anime ; sans le zèle nous ne faisons que languir; et ainsi il importe extrêmement d'en avoir beaucoup.
En troisième lieu , le zèle fait qu'on cherche et même qu'on trouve les moyens de servir les âmes : car la bonne volonté est inventive, et réussit extrêmement à trouver les moyens d'obtenir ce qu'elle souliaite.Partout où cette bonne volonté se rencontre, ditsaint Bonaventure , les effets s'en ensuivent nécessairement, autant que les occasions peuvent
(i) Caritas magna operatur , si est : si autem non operatar, magaa non est. Greg. hom. 3, in Evan,
le permettre (i). N'ayez pas peur que celui qui aura un zèle ardent manque jamais de matière ni de moyen de travailler au salut du prochain : s'il n'en trouve pas l'occasion dans sa cellule, il Tira chercher dehors ; et s'il ne la trouve pas où il l'aura cherchée , il ira aux hôpitaux et aux prisons , où il ne manquera pas delà rencontrer. Les ouvriers zélés de la vigne du Seigneur, trouvent toujours à travailler. Aussi le Saint-Esprit les appelle tantôt des chasseurs , comme dans ces paroles : Je leur enverrai plusieurs chasseurs qui les feront sortir de toutes les montagnes, et de toutes les collines, et du creux des rochers (2) : et tantôt des pêcheurs : Je vous ferai des pêcheurs d'hommes (5). C'est parce que les pêcheurs et les chasseurs n'attendent pas que le poisson ou le gibier vienne se rendre de lui-même entre leurs mains; mais ils jettent des filets, ils tendent des pièges, et ils emploient jour et nuit toute sorte d'industrie pour le prendre. Le démon travaille continuellement à la perte des âmes : n'est-il pas juste que nous travaillions continuellement a leur salut ?
En quatrième lieu, quand on a du zèle, tout devient facile ; on surmonte toute sorte
(i) Ubiautemtalisinest affectus, illicnecessariô nondeerit subventions effectus, quantum patitur opportuDitas. Bonav, de processu relig . c. 17.
(2) Mittam eis multos venatores, et venabuntur eos de omni monte, et de omni colle, et de cavernis petraruuu Jerem. 16. 16.
(5) Faciam vos piscatores hominum. Matth. 4* 19*
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de difficultés , et on ne trouve delà peine à rien. Il semble que saint Denis veuille attribuer ace zèle, la constance et la fermeté avec laquelle Jésus-Christ supporta toutes les douleurs desapassion.il dit (i) que le Sauveur fut aidé dans ce combat par l'aversion qu'il avoit pour le péché, et il applique à ce sujet ces paroles d'Isaïe: J^ ai foulé le pressoir moi seul, et de tous les gentils il riy a pas eu un homme avec moi; je les ai foulés aux pieds dans ma fureur ^ je les ai écrasés dans ma colère , et mon indignation ma secouru (2).
En dernier lieu , quand on est bien pénétré de ce zèle , on en est beaucoup plus fervent dans la prière ; parce qu'alors on ne se donne point de relâche, qu'on n'ait obtenu de Dieu ce qu'on lui demande. C'est ainsi que plusieurs Saints se sont mis souvent entre Dieu et les hommes pour apaiser sa colère, et n'ont point cessé d'intercéder, qu'ils ne l'aient eu désarmé. Nous lisons dans la vie de saint Ignace (3), que sachant qu'un jeune homme de Paris entretenoit un commerce criminel avec une femme , et ayant essayé inutilement plusieurs fois de l'en détourner, il résolut enfin de l'aller attendre un jour hors de la ville , dans un endroit auprès
(1) Diony Areop. c 4- de Divin, nomin.
(2) Torcular calcavi solus : et de gentibns non est vir mecuni : calcavi eos in furoremeo, et conculcavi eos 1d ira meô. . . . et indigoatio mea ipsa auxiliata est mihi /s. 63. o. 5.
(3) Lib. 5. e. ejus viiœ.
IXO™*uiiON DE LA COMP. DE JÉbVSt 12 1
auquel ce jeune homme devoit nécessairement passer pour aller chez elle. C'étoit un grand étang , le saint s'y mit jusqu'au cou , dans un temps fort froid; et dès qu'il le vit passer , il se mit à crier de toute sa force : Allez, malheureux, allez jouir de vos malheureuses amours, tandis que je ferai ici pénitence pour arrêter la colère de Dieu , qui est près d'éclater sur vous. Dieu a déjà le bras le vé pour vous frapper; l'enfer est ouvert pour vous engloutir : n'avez-vous point peur du châtiment qui vous y est préparé? Un exemple de zèle et de charité si extraordinaire surprit tellement cet homme, qu'il s'arrêta tout d'un coup ; ensuite, touché de Dieu , et plein de confusion et d'étonnement , il retourna sur ses pas , et renonça pour jamais à l'engagement infâme dont il ne pouvoit se défaire auparavant.