‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 14 sur 58 · CHAPITRE ;XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE ;XII

De trois choses gui peuvent contribuer a exciter en nous le zèle des âmes.

Outre ce que nous avons déjà dit , il y a principalement trois choses qui peuvent faire naître en nous le zèle des âmes , et nous porter à procurer leur salut de tout notre pouvoir. La première et la principale est de considérer que cest pour elles que Jésust. v. II

122 PAUT. ni. TilAlTE 1. uu^r. ^fJ

Christ est mort (i); et combien il faut qu'il les ait aimées , puisqu'il a donné son sang et sa vie pour les racheter. Le sang du Fils de Dieu répandu sur la terre nous marque bien de quel prix est une ame , quelle est l'estime que Dieu en fait, et quelle tendresse il a pour elle. Voilà ce qui doit nous remplir de zèle et de ferveur dans les ministères qui regardent le salut des âmes; voila ce qui doit nous faire rechercher avec ardeur les occasions de nous y employer , et de quelle sorte il faut que la charité de Jésus-Christ nous presse (2). Pouvons-nous faire difficulté de répandre notre sang pour celui pour qui le Fils de Dieu a répandu tout le sien? Pouvons-nous refuser de sacrifier notre vie pour l'amour d'un Dieu qui a sacrifié la sienne pour nous] Quoi! je verrois une ame prête à se perdre, je la verrois prête à tomber en enfer, je songerois que Dieu est mort pour la racheter, je pourrois la sauver , et je ne le ferois pas aux dépens même de ma vie ! c'est ce que la charité ne sauroit permettre. Le zèle des âmes doit nous enlever le cœur à tout moment , et il doit faire toujours notre plus grand soin , comme il faisoit le plus grand soin de l'Apôtre, qui, dans les travaux , dans les chaînes > dans les souffrances, et ayant souvent la mort devant les yeux , étoit moins touché des choses extérieures , que du soin

(1) Pro quibus mortuus est. i. Cor. 8. n.

(a) Garitas enim Christi urget nos. 2. Cor, 5. 14.

INST"-«aiON DE LA COMP. DE JÊi>uS. 123

de la sollicitude qiiïl avoit tous les jours pour les églises (i).

Saint Augustin écrivant sur ce passage de saint Jean : Jésus donc étant fatigué du chemin, étoit assis sur le puits (2), rapporte cet autre passage de saint Matthieu : Combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfans , comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu (3)? et il dit que c'est avec raison que Jésus-Christ se compare à une poule qui a des poussins. Car on ne sauroiteonnoître, ajoute-t-il, si les femelles des autres oiseaux ont des petits, que quand elles sont sur eux dans leurs nids ; mais lorsqu'une poule a des poussins, elle devient simaigre, elle a les ailes si traînantes, et toutes les plumes si hérissées , elle est enfin si changée, que cela seul fait connoître qu'elle est mère. C'est là l'image , poursuit ce Père , de l'état ou étoit Jésus-Christ , lorsqu'allant h la conquête des âmes 3 et abattu de travail et de lassitude , il s'assit sur le puits de Jacob ; et c'est ainsi que le zèle des âmes , et l'envie d'élever des enfans spirituels pour le ciel , doit nous dévorer jusqu'à atténuer nos forces , et à nous faire oublier nos

(1) In laboribus plurimis , in carceribus abundantiùs , ia plagis suprà modutn, in mortibus fréquenter. Praeter illa , quse extrinsecùs sunt , instantia mea quotidiana , sollicitudo omnium ecclesiarum 2. Cor. 11 23**28.

(?) Aug, tract. i5. sup. Joan.in illud : Jésus ergô fatigatu* €X itioere, sedebat sic suprà fontem. Joan. 4. 6.

(3) Quoties volui congregare filios tuos, quemadmodùm gallina congregat pullos suos sub alas suas, et noluisti ? Matth. 23. 37.

124 PART. III. TRAITÉ I. CHAP. Au.

propres besoins. Car quoique Jésus-Christ fût fati°ué du chemin , et qu'il eût faim , il refusa pourtant de manger , préférant le soin du salut des âmes au soin de sa propre nourriture : c'est pourquoi , lorsque ses disciples voulurent le presser de manger : J\ii une <viande à manger , leur dit-il, que vous ne connoissez pas. Levez les yeux , et voyez les campagnes qui blanchissent déjà pour la moisson (i) La viande dontle Sauveur entendoit parler , étoit le changement qu'il alloit opérer dans le cœur des Samaritains ; c'étoit le salut et la conversion des âmes, et c'est de quoi nous devons aussi faire notre nourriture,

Le père Avila se sert d'une autre considération, qui est encore très-propre pour exciter en nous le zèle des âmes. C'est que quoique généralement parlant , il soit vrai que les grâces que Dieu nous fait , il nous les fait par pur amour et sans vouloir aucune rétribution de nous ; a regarder cependant les choses dans un autre sens , il ne nous donne rien dont il ne veuille une rétribution, non pas pour lui , car il est le maître de toutes choses , et il na besoin de rien (2) ; mais pour notre prochain, qui a besoin de notre tendresse et de notre assistance. Dieu en use

(1) Ego cibumhabeo manducare quem vos nescitis. Levate oculos vestros , et videte regiones , quia albse sunt jam ad messem. Joan. 4.^2. 55.

(?) Tu Doruiaus univcrsorum , et nullius indigos. 2. Machab.

IN.emrx u 1-I0N DE LA COMP. DE JÉSUS. I2D

ca cela, dit-il, comme un homme qui ayant rendu de grands services à un autre , et lui ayant prêté beaucoup d'argent, lui diroit ensuite : Je ne veux point que ce que je vous ai prêté revienne à mon profit , car je suis assez riche sans cela , mais je le transporte à un tel qui en a besoin ; payez-lui ce que vous me devez, et vous serez quitte envers moi. Nous avons une infinité d'obligations a Dieu : il nous a créés , il nous a rachetés de son sang ; il a bien voulu ne pas nous punir de nos péchés ,, afin de nous attendre a pénitence; il nous comble tous les jours de grâces, et enfin nous lui devons toutes choses ; mais comme il n'a besoin de rien, il a fait un transport à nos frères de tous les droits qu'il a sur nous, et il nous en tient quittes, pourvu que nous les servions en tout ce qui nous sera possible. Considérons-les donc , d'un côté , comme les enfans adoptifs de Dieu, et comme les frères de Jésus-Christ, qui a donné tout son sang pour eux; et de l'autre, comme les cessionnaires du droit que Dieu s'est acquis sur nous par tant de bienfaits ; et de cette sorte nous nous sentirons enflammés de zèle pour notre prochain.

Une chose qui y contribuera encore beaucoup , ce sera de songer qu'un des meilleurs moyens que nous ayons de satisfaire a Dieu y>our toutes les offenses que nous avons commises contre lui , est de procurer que les autres cessent de l'offenser k l'avenir, et le

j26 PART. III. TRAITÉ I. CHAP. a»t

servent de tout leur cœur. Cette doctrine est de saint Jacques , qui dit que celui qui fera revenir un pécheur de son égarement , sauvera famé du pécheur , et couvrira un grand nombre de péchés (i). Et saint Augustin a remarqué aussi cette vérité , au sujet de la guérison du démoniaque de l'Evangile. Le texte sacré porte que cet homme se voyant guéri voulut suivre Jésus-Christ en reconnoissance du bienfait qu'il en a voit reçu; mais le Sauveur ne le voulut pas permettre, et lui dit : Retournez en votre maison , et racontez les merveilles que Dieu a opérées en vous; et il alla par toute la ville préchant les merveilles que Jésus avoit opérées en lui (2). Ce que Dieu demande de vous en reconnoissance de la grâce qu'il vous a faite de vous tirer de la contagion du monde et des occasions du péché, c'est que vous aidiez votre prochain a se tirer du péché, et que vous le portiez à servir Dieu de tout son cœur.

Page 1