CHAPITRE XIV
D'un autre moyen de nous acquitter dignement de nos ministères , qui est de n envisager que ce qui est purement de Came, sans se laisser toucher aux apparences extérieures.
Vn des principaux avertissemens que les saints et les maîtres de la vie spirituelle donnent à ceux qui s'emploient au salut du prochain, c'est de ne regarder que ce qui est purement de l'âme, sans s'arrêter aux choses qui n en sont point. Il y en a , dit saint Bernard (i), qui s'attachent aux avantages extérieurs , ou de la nature, ou de la fortune et qui n aiment à pratiquer qu'avec ceux qui ies possèdent. Mais ceux qui ont les veux bien sains, ne regardent que le dedans de lame, qui n est pas plus belle dans un beau corps que dans un corps mal fait, lorsqu'elle n est pas plus sainte; mais qui est très-belle dans 1 un et dans l'autre , quand elle n'est point souillée de péchés , et qui est enfin plus ou moins belle , selon qu'elle en est plus ou moins exempte , et qu'elle est plus ou moins
(1) De ord^ vliœ et mor. inst. p. m. 5.
j/q PART. III. TRAITÉ I. CHAP. xiv.
enrichie de grâces et de vertus. La beauté visible du corps ne doit être comptée pour rien, si elle n'est jointe à la beauté invisible de lame ; l'une lui est commune avec les bêtes et avec les choses inanimées, mais l'autre lui est particulière avec les anges. Or il ne faut s'attacher qu'à ce qui est intérieur, dit saint Bernard : il faut envisager uniquement l'ame que Dieu a créée à son image; il faut la considérer comme le temple vivant du Saint-Esprit, comme un membre de Jésus-Christ 3 comme toute baignée dans le sang du Fils de Dieu, et comme rachetée par sa mort; et si nous voyons que le péché l'ait rendue difforme, et qu'ainsi le prix infini qu'elle a coûté au Sauveur du monde ait été perdu, il faut nous affliger sensiblement et en concevoir une très-vive douleur. Quant à ce qui regarde le corps , il faut au contraire en détourner les yeux autant que l'on peut , et n'en faire pas plus de cas que d'un sac d'ordure, et d'un amas de fumier couvert de neige, et que d'un sépulcre blanchi par dehors , parce qu'en effet il n'est rien autre chose. Il faut même , comme dit Gerson , que celui qui travaille au salut des autres, non-seulement n'ait point d'yeux pour la différence des visages, mais qu'il n'en ait pas non plus pour la différence des sexes Ci). Non-seulement il ne doit point prendre garde si les personnes qu'il pratique pour l'intérêt de leur salut sont bien ou mal
(1) Nonsoîùm non attcndat dlscretionem forniarum , sed neque di-creticnem scxuum. Gers. I. de parvul. ad Çhr tralu
INSTrrtrriUJ* DE LA COMP. DE JÉSUS. l4r
faites, mais il ne doit pas même faire attention si ce sont des hommes ou des femmes : il ne doit avoir des yeux que pour les âmes et pour leurs besoins, et il doit faire abstraction de tout le reste, et ne s'en mettre nullement en peine, parce qu'il n'y a point de ces sortes de différences dans les âmes.
Cet avertissement est d'une très»grande importance. Premièrement, parce que lorsque nous en userons de cette sorte , notre amour pour le prochain sera un véritable amour de charité, qui sera entièrement fondé en Dieu, et qui n'aura point d'autre motif et d'autre fin que Dieu seul, et qu'ainsi nous serons a couvert des illusions dangereuses de l'amour charnel. Secondement , parce que ceux qui sont employés dans les ministères de la charité, peuvent apprendre par-là a s'en acquitter comme ils doivent , en les exerçant aussi volontiers envers les uns qu'envers les autres , et envers les pauvres qu'envers les riches, puisque l'aine d'un pauvre qui est dénué de toutes choses, n'a pas moins coûté à Dieu que l'ame des personnes les plus riches et les plus puissantes. S. Ambroise allègue à ce sujet l'exemple du Sauveur, qui refusa d'aller dans la maison d'un grand Seigneur qui étoit venu le prier d'y aller pour guérir son fils , de peur, dit ce père, que dans la personne du fils d'un grand seigneur il ne semblât avoir plutôt déféré aux richesses ( i) , et qui cependant
(i) Ne in regali filio videreinr mogîs divitiis detulisse, -Ambr, l, 5. sup.Luc.
j/2 FART. III. TRAITÉ 1. CilAr. xty.
alla chez le Centurion (i) pour gue'rir son seryiteur qui étoit malade, quoiqueleCenturion ne fut point venu lui-même le prier, et se fût contenté d'y envoyer. C'est qu'il ne vouloit pas qu'on crût qu'il négligeât d'y aller, parce que le malade étoit un homme de peu de considération , et qu'il vouloit en même temps nous apprendre que dans les ministères de la charité, il faut envisager seulement les âmes, et ne point prendre garde à la condition des personnes. Les seules âmes doivent attirer nos yeux et notre cœur, en sorte que nous donnions aussi volontiers nos soins au salut d'un paysan, qu'à celui d'un grand Seigneur , parce que, comme dit l'Apôtre, le serviteur et le maître, T esclave et celui qui est libre, ne sont qu'une même chose devant Dieu (2). Que si notre amour pour le prochain étoit véritablement tel qu'il doit être, nous aimerions mieux exercer le ministère de la charité envers les pauvres qu'envers les riches, et envers les gens de basse naissance qu'envers les personnes de qualité , et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, pour suivre l'exemple que J. C. nous en a donné ; et secondement, parce que les pauvres nous représentent bien mieux la personne de J. C. qui, étant infiniment riche, a voulu se faire pauvre pour V amour de nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté (3). En troisième lieu, parce que
(1) Greg. in Etang. Eom'd. 28. de Sancl. (2) Non est servus , neque liber; non est masculus neque femina. Omnes enini vosunum estis in Chris to Jesu. Gai. 5. 28. (3) Scitis enim gratiam Domini nostri Jesu Christi , qup«
jNSTiwxiufl DE LA COJVIP. DE JÉSUS. \A^
nous sommes ainsi plus assurés que c'est Dieu seul que nous cherchons dans nos ministères , et que c'est purement pour lui que nous travaillons : car lorsque ces ministères nous jettent dans le commerce des grands du siècle, souvent il s' y mêle beaucoup de respect humain; souvent c'est nous-mêmes que nous y cherchons ; c'est notre propre satisfaction et la réputation du monde; enfin c'est un commerce qui n'est jamais si net de paille et de poussière , que le commerce des pauvres et des simples, et où quelquefois ce qui paroît zèle n'est que vanité et qu'amour-propre. En quatrième lieu , parce que de cette sorte il nous sera plus aisé de nous maintenir dans l'humilité,et. enfin parce que l'expérience nous apprend qu'on fait ordinairement plus de fruit dans l'ame des pauvres que dans celle des riches. Aussi voyons-nous que les pauvres étoient ceux qui s'attachoient davantage à suivre Jésus-Christ , et qui faisoient mieux leur profit de sa doctrine ; et lui-même ne nous dit-il pas que l'Evangile est annoncé aux pauvres (i)? Quant aux riches, il y en avoit si peu qui le suivissent, que le texte sacré parlant d'un des principaux d'entre les Juifs , qui embrassa sa doctrine, marque que n'osant se déclarer ouvertement , il vint trouver Jésus de nuit (2). Outre cela , on dit
niàm propter vos egenusfactus est, cùm essetdives, ut illias ioopiâ vos divites essetis. a. Cor. 8. 9.
(1) Pauperes evangelizantur. Matth. 11. 5.
(2) Hic venit ad Jesum nocte. Joan. 3. 2.
ï^4 PART. III. TRAITÉ I. CHAP. xxv.
sincèrement les vérités aux pauvres ; on les reprend hardiment ; ils reçoivent en bonne part ce qu'on leur dit, et il est enfin plus aisé à un confesseur de disposer d'eux ; mais il n'en est pas de même des riches et des grands. On est embarrassé avec eux ; un confesseur n'ose pas prendre toute la liberté nécessaire, et il a peine à leur dire tout ce qu'il pense ; souvent après cela il lui reste des scruples et des remords de ne leur avoir pas parlé plus à découvert , et d'avoir eu trop de facilité et de condescendance pour eux. Outre cela, comme il faut prendre son temps avec les grands, on perd nécessairement bien du temps avec eux, sans faire un grand fruit ; au lieu qu'avec les autres on avance beaucoup en peu de temps, parce qu'avec eux on peut venir d'abord au fait et à ce qui est essentiel. C'est pourquoi ceux qui sont véritablement désabusés du monde, et qui ont envie de faire beaucoup de progrès dans la vertu et beaucoup de fruit dans les âmes, évitent autant qu'ils peuvent le commerce des grands , et le regardent comme une charge très-pesante, selon ces paroles du Sage : Celui qui a communication avec un plus digne que lui } se charge d'un grand fardeau (i). x4ussi voit-on que parmi nous , ceux qui s'attachent à confesser les pauvres et les domestiques, eu sont extrêmement estimés, et avec raison; car vous pouvez être certain que les riches ne manqueront pas
(1) Fondus super se tollet, qui bonestiori se communicat. Eccli. i5. 2,
cle confesseurs. Que si vous jugez qu'il y eu ait quelqu'un parmi eux dont il seroit important pour le service cle Dieu cle prendre soin, croyez, si vous êtes humble , qu'un autres'eu acquittera mieux que vous, et avec moins de danger pour la conscience: prenez soin cependant de celle de ce pauvre qui s'est présenté peut-être déjà plusieurs fois à confesse, et qui s'en est retournésans avoir été confessé.