‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 2 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quelle est la fin et ï institution de la Compagnie de

Jésus,

Ayez soin de votre conduite et de V instruction des autres. Appliquez-vous soigneusement à ces deux choses; et de cette sorte vous vous sauverez vous-même , et vous sauverez ceux qui vous écoutent (ï). La fin et l'institution de la Compagnie consistent en ces deux choses dont parle l'Apôtre ; et c'est ce que nous marquent particulièrement nos constitutions et les bulles apostoliques qui portent expressément, que la fin de la Compagrue est que tous ceux qui la composent , puissent avec la grâce de Dieu, non-seuîementtravaillerk leur propre salut et a leur propre perfection, mais encore s'appliquer fortement

(0 Attende tibi et doctrine : în,ta in illis. Hoc e niai faciew, et tejpsum sa'.vum faciès, et eus qui te audiunt. i. Tim.

au salut et à la perfection du prochain (i) Il ne suffit pas de s'y appliquer d'une façon ordinaire , il faut, suivant le sens des paroles latines , s'y appliquer fortement , s'y appliquer avec ardeur, et faire tous ses efforts pour y réussir. Or , il est a remarquer que comme nos constitutions nous obligent de travailler, non-seulement a notre salut , mais aussi à notre perfection , de même elles veulent que nous travaillions, non-seulement au salut des autres, mais aussi à leur plus grande perfection , et à leur plus grand avancement dans la vertu. C'est pourquoi le père Aquaviva , dans ses instructions aux confesseurs (2), les avertit de songer moins a avoir un grand nombre d'ames sous leur direction , qu'à perfectionner tous les jours de plus en plus celles qui y sont. Enfin, le même soin que nous apportons à notre avancement et à notre perfection , nous devons l'apporter à l'avancement et a la perfection du prochain.

En effet, c'est pour cela particulièrement que nous avons été institués. Car saint Ignace (3) voyant d'un côté que l'Eglise étoit pourvue de plusieurs ordres religieux qui vaquoient sans cesse au culte divin et à leur avancement spirituel , et considérant de l'autre , qu'elle étoit affligée par une infinité

(1) Finis hujus societatis est , non solùm saluti et perfectioni propriarum animarum , cum divinâ gratiâ vacare , sed cum eâde'm impensè in salutemet perfectionem proximorum incumbere. Cap. i Exam. §. 1.

(i) Ctaud. aquaviva in inslruct. pro Confessor. ic.

(3) In vitâ S. Ignatii , /. 3. c. i5.

d'hérésies , de désordres et de scandales, que la moisson étoit grande , et qu'il y avoit peic d'ouvriers (i) : il fut inspiré de Dieu d'instituer notre Compagnie, pour être , à ce qu'il disoit lui-même , comme une espèce de camp volant, toujours prêt à la moindre alarme, toujours en état de combattre les ennemis , et de porter du secours par-tout où il en faudroit , et pour cet effet , il voulut que nous ne fussions assujettis ni au chant du chœur , ni à d'autres pratiques spirituelles qui pussent nous détourner du service des âmes. Si vous voyiez, dit saint Chrysostôme (2), un aveugle qui fût sur le point d'aller se jeter dans une fosse , vous essaieriez de l'en empêcher : comment donc pouvons-nous voir nos frères se précipiter tous les jours dans les abîmes de l'enfer , et ne pas leur tendre la main pour les retenir.

Nous voyons même que les anciens pères du désert (3), quoique particulièrement appelés de Dieu à la solitude , quittoient le repos de leurs cellules dans les temps difficiles de l'église , et venoient dans les villes pour résister aux hérétiques , pour enseigner les fidèles, et pour les encourager h souffrir consta minent toutes choses pour Jésus-Christ. C'est ainsi qu'en usa le grandsaint Antoine, du temps de Constantin ; c'est ce que pratiqua encore un

(1) Messis quidem multa ; operarii autem pauci. Maith. 9. 37. Luc 10. 2.

(a) Chrysost. Hom. 16. ad Pop,

(3) Eustb. Hist. Eccl. p. a. /. 6. c. 5.

saint vieillard nommé Acepsime, qui avoit vécu soixante ans dans le désert, sans jamais -avoir eu de communication avec personne, et c'est ce qu'ont fait plusieurs autres en d'autres temps. Nous en avons un exemple illustre de temps de l'empereur Valens (i) , en la personne d'un saint homme nommé Aphraates.

Cet empereur ayant chassé les catholiques , non-seulement des églises qu'ils avoient dans les villes , mais aussi de plusieurs autres lieux de la campagne, où ils se retiroient pour faire leurs prières, et pour offrir des sacrifices de louanges à Dieu , le saint vieillard quitta sa cellule pour prendre le soin de la défense du troupeau de Jésus-Christ. Un jour qu'il alloit au lieu ou ils étoient assemblés , l'empereur, à qui on le montra , le fit appeler, et lui demanda ou il alloit. Le saint lui répondit qu'il alloit offrir ses prières a Dieu pour le salut de l'empire ; et l'empereur lui ayant dit qu'il feroit mieux de les aller offrir dans sa cellule suivantla coutume des solitaires : Il est vrai, répliqua courageusement le saint homme , que c'est là que je devrois les offrir, si vous rie m'en empêchiez point ; et c'est ce que j'ai fait tant qu'on a laissé le troupeau de Jésus- Christ jouir paisiblement de ses pâturages ; mais maintenant qu'on l'en chasse, et qu'il est en danger de se perdre, il faut quitter toutes choses pour le conserver, et pour le défendre des loups. Si une fille qui vivroit dans une

(i) Theod. in vitâ S. Aphra. e. 4.

INSTITUTION DE LA r.OVTP. DE JÉSUS. 5

grande retraite et dans une grande modestie, voyoit brûler la maison de son père, que faudroit-il quelle fit ? faudroit-il que par délicatesse et par retenue elle demeurât les bras croisés, au hasard de la laisser brûler , et d'être brûlée elle-même? ou ne faudroit-il pas plutôt qu'elle courût au secours, et qu'elle fit tous ses efforts pour en éteindre le feu ? Or, le feu est maintenant à. la maison de Dieu , qui est notre père ; et vous-même , Seigneur, vous l'y avez mis ; et c'est pou; éteindre cet embrasement , que nous , qu vivions auparavant dans la retraite, nous courons de toutes parts au secours.

Saint Chrysostôme , parlant du soin que Ton doit avoir du salut du prochain , se sert d'une autre comparaison très-juste. Si, lorsque l'on est en pleine mer , dit-il (i), on découvre de loin un vaisseau qui fait naufrage , on se sent touché aussitôt de compassion ; et quelque bon vent qu'on ait pour suivre sa route, on tourne du côté de ce vaisseau , on en approche , on amène les voiles , on essaie de donner fond et de se soutenir sur les ancres ; on jette des cordes et des planches de toutes parts, et on fait enfin toutes choses imaginables , pour essayer de sauver ceux que l'on voit en péril. C'est ainsi que nous devons en user pendant le cours de notre navigation sur la mer du monde. Les tempêtes qui s'y élèvent continuellement, les.

(i) Chrys. hon. 16. ad Pop.

6 PART. Ilf. TRAITÉ I. CHAP. I.

bancs et les écueils dont elle est pleine, causent tous les jours de tristes naufrages : quand vous voyez donc votre prochain dans cet état, quittez toutes vos affaires, et courez aussitôt à son secours ; le danger où. il est ne souffre point de retardement.

Or, c'est précisémentpour cette fin que, par une conduite particulière de sa providence, Dieu a suscité notre Compagnie dans des temps si déplorables , et où. l'Eglise avoit si grand besoin de secours. Les écrivains ecclésiastiques remarquent que le même jour que Pelage naquit en Angleterre, le même jour saint Augustin naquit en Afrique ; Dieu joignant ainsi le remède au mal, afin que quand l'un s'efforceroitde répandre les ténèbres de l'hérésie sur toute la terre, l'autre servît a les dissiper par sa lumière , et triom* pliât de l'erreur par sa doctrine. Celui qui a écrit la vie de saint Ignace observe aussi (i), que la même année que Luther commença à lever le masque contre l'Eglise , et à déclarer ouvertement la guerre a la vérité , Dieu permit que saint Ignace fût blessé à la défense de Pampelune , et l'attira par ce moyen à son service , afin de le mettre à la tête delà nouvelle milice qu'il avoit dessein de lever pour la défense de son Eglise. C'est ainsi que la Providence divine , qui veille continuellement au salut des fidèles , ne manque jamais de leur envoyer des secours extraordinaires dans le besoin,

(i) Ribadeneira. i. 2. c. 8. vit. S. Jgnat.

Le même auteur, s'étendant sur cette matière , montre aussi que daus le temps que les Albigeois et d'autres hérétiques troubloient la paix de l'Eglise , et lorsque le champ du Seigneur étoit si rempli de ronces et d'épines, que la bonne semence en étoit presque étouffée, Dieu suscita saint Dominique et saint François, pour s'opposer de toutes leursforces à l'hérésie, pour combattre le vice et l'erreur par la pureté de leur vie et de leur doctrine, et afin qu'à l'imitation des anciens Pères , ils éclairassent le monde parleur lumière, et le sanctifiassent par leur exemple. Ce fut encore parla providence infinie de Dieu, que lorsque l'Eglise étoit opprimée dans le Levant par les infidèles , il se forma plusieurs ordres de religieux militaires pour la défendre l'épée à la main; et c'est enfin de cettemême providence que vient l'établissement de tant d'autres ordres religieux , et de notre compagnie en

Î>articulier , dont l'institution est maintenant esujet de notrediscours.Cardansla naissance de l'hérésie de Luther, qui détruisoit l'obéissance qui est due au pape, qui nioit la vérité du saint Sacrement de l'autel , et qui vouloit abolir celui delà pénitence, Dieususcita notre Compagnie, qui fait une singulière profession d'obéir au pape , qui y engage même ses religieux par un vœu particulier, et qui s'applique encoreparticulièrement à instruire les peuples des vérités de la foi , touchant les sacremens de la Pénitence et de l'Eucharistie, à leur en

recommander le fréquent usage , et a les en rendre dignes par la réforme de leur vie. De même qu'un bon géne'ral , lorsque la bataille est engagée , observe de quelque lieu élevé Tétat du combat , pour porter du secours où il faut, et faire avancer tantôt un escadron d'un côté, et tantôt un bataillon de l'autre, de même Jésus-Christ qui est le général de la milice chrétienne , observe du haut du ciel l'état de l'Eglise dans les difFérens combats qu'elle a a soutenir, et suivant le besoin qu'elle en a , il lui envoie de temps en temps de nouveaux renforts de docteurs et de chefs d'ordres pour la secourir : en quoi la providence et la miséricorde du Sauveur est extrême , de ne permettre jamais le mal sans y appliquer en même temps le remède. Et c'est la proprement la fin pour laquelle notre Compagnie a été instituée ; et comme parle la bulle de sa confirmation, c'est pour défendre la foi contre les hérétiques , c'est pour la porter chez les infidèles , c'est pour la conserver parmi les catholiques , par notre doctrine et par notre exemple, que Dieu nous a appelés.

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