‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 3 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Combien c'est une entreprise glorieuse aue de travailler a gagner les âmes a Dieu , et de guel prix et de quel mérite elle est l.

C'est une fin si noble et sirelevée que celle du salut des âmes , que c'est pour cela que Dieu est descendu duCiel, et s'est fait homme, et c'est pour cela qu'il a choisi les apôtres , voulant que de pêcheurs de poissons ils devinssent des pêcheurs d'hommes. Saint Denis dit que le plus divin de tous les ministères , est de coopérer avec Dieu au salut des âmes (i);eh saint Chrysostôme nous assure qu'il n'y a rien de si agréable à Dieu que le salut des âmes , ni rien dont il prenne tant de soin (2). // veut , dit l'Apôtre , que tous les hommes soient sauvés , et viennent à la connoissance de la vérité (3) ; et Dieu lui-même ne dit-il pas dans Ezéchiel : Est-ce que je veux que Vimpie meure > et non pas plutôt qu Use convertisse et quil vive (/\) 1 Enfin , Dieu voudroit le salut de tous les hommes ; ainsi on ne peut rien faire qui lui soit plus agréable, que de travailler avec lui à leur salut.

(1) Omnium divinorum divinissimum est coopcrari Deo in salutcm animarum. De cœ/es. hier. c. 5.

(2) JVihil ità gralum est Deo et ità curae , ut animarum s-alus. Hom. 2. et ^0. sup. Cencs.

(3) Quiomnes hommes vult salvos fieri , et ad agnitionem veritalis venire. 1. Tlm. 2. i\.

(4) INumquid voluntatis mese est mors impii, dicit Dominus Deus, et non ut convertaturà viis suis, et virât ? Ezech. x8. 23. et 33. 11.

C'est pourquoi quand vos richesses seroient immenses, dit saint Chrysostôme, et quevous les donneriez toutes aux pauvres , vous ferez pourtant encore plus , si vous convertissez une ame(i). Saint Grégoire dit (2) que c'est un plus grand miracle de convertir un pécheur , que de ressusciter un mort ; et en effet, le salut d'un pécheur est un plus grand ouvrage pour Dieu même, que la création du monde. Il ne faut que voir pour cela ce que l'un et l'autre lui coûtent. La création du monde ne lui a coulé qu'une parole:// a dit , et toutes choses oui été faites; il a corn» mandé , et toutes choses ont été créées (3). Mais le salut des hommes lui a coûté hien autre chose que des paroles : il lui en a coûté son sang et sa vie. Jésus-Christ lui-même ne nous marque-t-il pas assez de quel mérite il est devant Dieu de s'employer au salut des âmes , quand il dit dans saint Jean : C est pour cela que mon père m aime } parce que je donne ma vie(4)]l\ ne dit pas, remarquent très-bien les Saints, que son père l'aime, parce que c'est par lui qu'il a créé toutes choses (5):maisseulementquesonpèrel'aime,

(1) Et si immen.sas pecunias pauperibns eroges, plus tamen cffeceris , si uoam cunverleris animam. Chrys. homil. 3. sup, tpist. ad Cor, i .

(aj Lit». 5. Dial. c. t~. et hom. to.

(j) Ipse dixit. et facta sunt; ipse mandavit, et creata sont. Ps. i48- 5.

(4) Proptereà me diligit pater, quia ego pono animam ïaeam Joan. 0. 17.

(5) Non dicit : Proptereà me diligit pater , quia in principio omnia per me creavit. S. Thomus.

parce qu'il donne sa vie. Et pourquoi la don ne-t-il? pour sauver les hommes ; et par-là nous voyons qu'il n'y a rien par conséquent de plus agréable à Dieu , que de travailler au salut des hommes. Saint Thomas explique dans le même sens ce que dit le Sauveur au même endroit : Comme mon père me connoît, je connois aussi mon père , et je donne ma vie pour mes brebis (i). Jésus-Christ , dit ce saint docteur, ne veut pas seulement dire par ces paroles , que comme son père le connoît dJune connoissance pleine et parfaite, il connoît aussi son père de la même sorte : car il l'avoit déjà dit , comme on peut le voir par ces autres paroles : Personne ne connoît le Fils , si ce nest le Père , et personne ne connoît le Père y si ce nest le "F'ds (2). Mais de même quil est d'un enfant bien né de faire ce qui peut plaire davantage à son père , et que si on lui demandoit pourquoi il fait quelque chose, ilpourroit répondre qu'il connoît bien son père et ce qui peut lui être agréable: de même Jésus-Christ ayant dit qu'un bon

Î>asteur donne sa vie pour ses brebis, et vouant prévenir la demande qu'on pourroit lui faire, pourquoi il donnoit une vie si précieuse pour une chose si vile, il y répond par avance, en disant : Je connois bien mon père (3). C'est comme s'il disoit : Je connois les

(1) Sicut novit me pater, et ego agnosco patrem etanimana rneam ponopro ovibus meis. Joan. 10. i5.

(2) Nemo novit Filium, nisi Pater; neque Patrem quis novit, nisi Filius. Malth. n. 27.

(3) Ego agnosco patrem. Joan, 10. l5,

senti mens de mon père; je sais combien ses brebis lui sont chères; et c'est ce qui fait que je donne de bon cœur ma vie pour elles. Il faut que nous agissions par le même principe ; il faut que celte connoissance de la bonté de Dieu pour les hommes, et de l'amour qu'il a pour ceux qui travaillent au salut des âmes , nous porte à nous y employer de toutes nos forces. Saint Chrysostôme remarque à ce sujet (i), que Jésus- Christ ayant demandé trois fois de suite à saint Pierre s'il l'ai moi t, ne répondit autre chose à toutes les assurances que saint Pierre lui en donna , sinon : Paissez mes brebis (2) ; comme voulant lui dire par-là : S'il est vrai que vous m'aimez, vous ne sauriez mieux me le témoigner , qu'en travaillant avec moi au salut des âmes que j'ai rachetées de mon Sang.

On peut encore juger de l'excellence de cet emploi, et combien il est agréable à Dieu, par la grandeur du prix qui y est attaché ; ce qui se voit premièrement par le Sauveur lui-même , et par les récompenses glorieuses dont sa mort a été suivie : Car c est pour cela , dit l' Apôtre, que Dieu Va élevé, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout autre nom , afin quau nom de Jésus tous les genoux fléchissent dans le ciel , sur la terre et dans les enfers , et que toutes les langues.

(1) Serm. de beato Philo g. et de Xati;. Domîni, (*) Pasce oves meas. Joan. ai. 17.

INSTITUTION DE LA COMP. DE JÉSUS. l3

confessent que Jésus-Christ est dans la gloire du Père. (i). David nous donne la même chose à entendre , quand il dit du Messie r [Qu'il boira en chemin de Veau du torrent^ etquà cause de cela il marchera la tête levée (2): et c'est aussi le sens de ces paroles d'Isaie: S' il donne sa vie pour les pécheurs , il verra une longue postérité (3 ; c'est-à-dire , que tout ce qu'il aura souffert pour les hommes , il en sera glorifié éternellement par son père. Celui , dit St. Jacques , qui aura/ait revenir un pécheur de son égarement , lui sauvera la vie , et étouffera beaucoup de péchés ; et saint Grégoire dit là-dessus (4). Si c'est une action digne de récompense que de délivrer de la mort corporelle un homme qui doit mourir tôt ou tard, quelle récompense ne mérite point celui qui délivre une ame deîa mort éternelle, et qui est cause qu'elle |ouit éternellement de Dieu dans la gloire? Aussi l'Ecriture-sainte ne se contente pas de dire que ceux qui enseigneront aux hommes la sagesse ( c'est-à-dire , Jésus-Christ ) auront

(1) Propter quod et Deus exaltavit illum , et donavït IIIî nomen quod est super omne noracn , ut in nomine Jesu omne genu flectatur, cœlestiutn, terrestrium et inferaorom-, et omnis lingua confiteatur; quia Dorninus Jésus Chrislus. ia

gloriâ est Dei patris. Philipp. 2.9 io. 1 1 •

(2) De torrente in via bibet , proptereà exalfabié ea-pai. Ps. 109. 7.

(3) Si posuerit pro peccato animam suam , videbLt seruen longœvum. Isai. £3. 10. Greg. t. g. Mare- 12. inillud*

(4) Qui converti fecerit peccatorem ab errore vi?e iOce>saîvabit animam ejus à morte, et operiet multitudinena peccatorum. Jae. 5. 20.

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la vie éternelle (i) : elle ajoute, que ceux qui montrent le chemin de la justice à plusieurs^ brilleront dans toute l'éternité comme des étoiles (2). Dieu lui-même nous assure par la bouche de Jére'mie , que si nous séparons ce qui est précieux d'avec ce qui est vil, nous sero7is comme sa bouche (3) ; c'est-àdire, que si nous dégageons delà servitude du péché les âmes qui lui sont si précieuses et si chères, il nous aimera tendrement. C'est une façon déparier dont on se sert quelquefois, que de dire qu'on aime une personne commesa propre vie et comme ses propres jeux: Dieu se sert ici d'une phrase à peu près pareille , en disant que nous serons comme sa propre bouche ; et par-la il nous marque assez combien une ame est précieuse devant lui, et combien ceux qui travaillent au salut des âmes lui deviennent chers.

On rapporte de sainte Catherine de Sienne, que quand elle voyoit passer un prédicateur par la rue , elle sortoit aussitôt de son logis pour aller baiser la terreparoùilavoit passé. Un jour, étant interrogée pourquoi elle en usoit de la sorte, elle répondit que Dieu lui avoit fait pleinement connoître quelle étoit la beauté d'une ame en grâce ; et qu'ainsi elle

(1) Qui élucidant rae, vitam aeternam habebunt, Ecclî. 24. 3i.

(2) Qui ad justitiam erudiunt multos , fulgebunt qnasî slellae in perpétuas «ternitates. Dan. 12. 3.

(3) Si separaveris prçtiosum à vili, quasi os meum eriSr Jercm. i5. 19.

INSTITUTION DE LA. COMP. DE JESUS. l5

a voit tant de vénération pour ceuxquiétoient employés à la conversion des âmes , qu'elle ne pouvoit moins faire que d'en donner quelque marque , en baisant la terre par où ils passoient.

Or , c'est a la dignité de cet emploi que Dieu nous a appelés ; et c'est la proprement notre fin , de coopérer avec lui dans la fonction du monde la plus relevée , qui est le salut des âmes. Ainsi nous pouvons dire véritablement avec l'Apôtre , que nous sommes les aides de Dieu , et que les hommes doivent nous regarder comme les ministres de Jésus- Christ , et comme les dispensateurs des mystères de Dieu(i). Peut-on s'imaginer rien de plus digne qu'un emploi que le Fiis de Dieu lui-même est venu exercer sur la terre , pour lequel il a sacrifié son sang et sa vie , et par lequel nous sommes appelés enfans de Dieu, suivant ces paroles de l'Evangile : Bienheureux les pacifiques , parce quils seront appelés enfans de Dieu (2)! Car, par ce mot de pacifique, l'Evangile n'entend pas seulement, disent saint Jérôme et Tbéophilacte , ceux qui après avoir vaincu leurs passions, jouissent delà paix avec eux-mêmes , ou ceux qui procurent la paix et l'union entre les hommes, mais encore ceux qui procurent la paix

(O Dei enim sumus adjutores. Sic nos exîstimet homo ut ministros Christi , et dispensatores mysteriorum Dei. i. Cor. 3. 9. et 4. 1.

(2) Beati pacifici, quoniàm fîlii Dei vocabuntur. Matth. 5. g.

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entre Dieu et les hommes , en convertissant les pécheurs et les réconciliant avec Dieu. Heureux donc ces sortes de pacifiques! Ils seront appelés h bon droit enfans de Dieu , puisque c'est un emploi que le Fils de Dieu lui-même a exercé,, réconciliant toutes choses à son père , et pacifiant par le sang de sa croix , tout ce qui est sur la terre i et tout ce qui est dans le ciel(i). C'est pour cela que ]es anges chantèrent a sa naissance : Gloire soit à Dieu dans le haut du ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2).

De ceci nous devons tirer trois conséquences pour notre avancement spirituel. La première est un grand amour et un grand attachement pour notre ministère, puisqu'il est si relevé, si agréable a Dieu, et si utile au prochain ; et la seconde est une extrême confusion de nous voir appelés à un ministère si sublime , nous qui sommes si peu de chose, et de voir en même temps qu'ayant tant de peine a rendre bon compte de nousmêmes , nous ne laissons pas d'être encore chargés du salut et de la perfection des autres. C'est un conseil que saint François Xavier, cet homme si apostolique et si consommé dans les choses de Dieu , donne aux Pères de Portugal dans une lettre qu'il leur

V (1) Per eum reconciliare ornnia in ipsum, paciQcans per sanguinem crucis cjosj sive quae in terris, sive quae in cœlis sunt. Col. 1. 20.

(2) Gloria in allissimis Deo et in terra pax bominibus bon» Toluntatis. Luc. 2. 1 {'.

écrit (1). Je vous écris, mes frères, leur dit-il, quequand vous songerez a la grandeur des ministères que vous exercez, et à l'estime que les hommes font de vous, vous n'y songiez que pour vous humilier et pour vous confondre devant Dieu, suivant ces paroles duProphète: Lorsque f ai été élevée je me suis humilié } et j-e me suis rempli de confusion(2). Un des premiers pères de notre Compagnie (3), et des plus recommandables pour sa piété et pour son savoir, disoit que, quand il considéroit l'excellence de la fin pour laquelle notre Compagniea été instituée, etqu'il jetoit ensuite les jeux sur lui-même, il étoit si confus de voir combien il étoit incapable et indigne d'un ministère si relevé, que non-seulement il ne sentoit nulle vanité d'y avoir été appelé , mais qu'au contraire il s'en faisoit un nouveau sujet de confusion et d'abaissement. C'est ainsi que nous devons en user ; et de cette sorte ni la considération de l'excellence de notre emploi , ni l'estime que les hommes feront de nous , ni les honneurs qu'ils nous rendront , ne nous seront jamais d'aucun préjudice. La troisième chose que la considération de notre ministère doit produire en nous, est une extrême application a notre avancementspiriniel; car comme nous dirons ensuite, il faut avoir travaillé

(i) In Ep. ad Lusitan.

{*) Exaltatus autem huruiliatus sum et ccnturbatui, Ps. 87. 16.

Ç>) Le père Nadal.

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bien solidement à sa propre perfection , et avoir bien pourvu à son propre salut pour pouvoir travailler utilement au salut et a la perfection des autres.

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