‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 20 sur 58 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Qu il ne faut jj oint se décourager, quoiqu'on voie qu'on fasse peu de fruit dans les âmes.

Malheur à moi ! dit le prophète Michêe , se plaignant du peu de fruit qu'il faisoit dans Israël: je suis devenu comme un homme qui •va cueillir du raisin quand les vendanges sontfaiiés , et qui ne trouve pas une seule grappe à manger. (3). Le prophète Isaïe se «plaint aussi de la même chose. La ville , dit-il , deviendra une affreuse solitude ; la désolation en renversera les portes :il arri~ vera au milieu de la terre et au milieu des peuples , ce qui arrive lorsque l'on secoue le peu d'olives qui sont demeurées sur V olivier après la récolte, et que Von va cueillir le peu

(1) Cùtn ignoremus quid agere debeamus, hoc solum ha- Leraus residui , ut oculos nostros dirigamus ad te. 2. ParaUp. 20. 12.

(2) Beatus vîr, cujus est nouieu Domiai epcs ejuà. Ps. 5g. 5.

(3) Vœ mini, quia factus sum sicut qui colligit in autumno racemos vindetni» : non est botrus ad comedenduio. Midi. 7. 1.

de raisin qui est demeuré aux vignes après les vendanges (i). Enfin, une des choses qui découragent le plus ordinairement ceux qui travaillent au salut des âmes , c'est de voir combien ils font peu de fruit par leurs sermons et parles autres moyensdont ils se servent; combien il y a peu de gens qui se convertissent ; combien il y en a peu qui s' a donnent à la vertu; combien il y en a peu qui persévèrent. C'est pourquoi, comme cette plainteest sicommune et qu'elle produit un si mauvais effet, nous voulons essayer ici d'y remédier ; et peut-être que ce que nous dirons servira à nous encourager davantage dans les ministères de la charité.

Saint Augustin traite parfaitement bien cette matière (2), en répondant a cette plainte, par l'exemple du Sauveur du monde. Peutêtre, dit-il, le Fils de Dieu ne prêchoit-il qu'à ses disciples , et à ceux qui dévoient croire en lui; mais ne voyons-nous pas qu'il prêchoit aussi à ses ennemis , et à ceux qui cherchoient a le surprendre et a le perdre ? ou peut-être ne prêchoit-il que quand il y avoit une grande foule de peuple a l'écouter; mais ne voyons-nous pas qu'il prêche aussi une simple femme deSamarie, et qu'il agite avec elle cette fameuse question, s'il falloit adorer enjérusalem, ou si l'on pouvoit adorer

(1) Relicta est in urbe solitudo , et calatnitas opprimet portas : quia haec ernm in medio terrae . in medio populorum : quomodô si paucee olivse quse rcraanserunt , excutiantur ex oieâ , et racemi cùm fuerit fînita vindemia. Isai. 2>\. îa.ef îô»

(2) Aug. /. 1. cont, Cresc gram^ ç. 8.

ailleurs"! Mais Jésus-Christ savoir, direz-vous, qu'elle devoit croire en lui , et qu'elle feroit son profit des choses qu'il lui diroit. Il est yrai , répond ce Père , qu'il le savoit ; mais que direz-vous de ses prédications aux Pharisiens, aux Saducéens, et a tant d'autres , qui non-seulement ne dévoient pas croire en lui , mais qui dévoient même le faire mourir? Tanlôt il les interroge , pour les convaincre par leurs réponses ; tantôt il répond à leurs interrogations, quoiqu'ils nel'interrogent que pour le tenter : cependant nous ne lisons point qu'aucun d'euxse soit converti par la force de sa doctrine i). Il savoit bien cependant ce qui devoit en arriver; mais quelque connoissance qu'il eût que ses prédications ne les converti] oient point , et ne serviroient au contraire qu'à les confirmer dans leur endurcissement, il n'a pas laissé de prêcher , afin que nous qui ignorons si on se convertira ou non par notre moyen , nous apprenions par son exemple à ne jamais nous relâcher dans nos ministères , et à ne point nous décourager pour le peu de fruit que nous croirons avoir fait. Peut-être qu'il y a quelque élu dont Dieu a attaché le salut à quelqu'une de vos prédications; peut-être qu'd le touchera au moment que vous parlerez : ou si cette conversion ne s'oj ère pas alors, peut-être qu'elle s'opérera ensuite , et que la semence de ]a parole de

(1) Quod cùm faceret , nnllum ex his legitur ad eum sequtnduni fuiste conversum. yiug. ubi sup.

INSTITUTION DE LA COMP. DE JÉSUS. l'JD

Dieu qui sera tombée dans sou cœur , produira dans quelque temps des fruits de justice et de salut. C'est pourquoi il ne faut jamais , quoiqu'il arrive, manquer à rien de tout ce qui peut dépendre de nous pour le service des âmes.

Gerson (i) , dans un traité qu'il a fait des moyens d'attirer les enfans à Jésus-Christ, parle fortement contre ceux qui se rebutent de confesser certains pécheurs , sur ce qu'ils retournent aussitôt a leurs péchés, et que tout ce qu'on fait pour les convertir est peine perdue , et comme si Ton jetoit de l'eau clans un crible. Il exhorte au même endroit les confesseurs a s'appliquer à confesser les enfans, et il dit quil y a beaucoup de fruit à espérer d'eux, parce qu'ils sont entre deux chemins > et enétalde suivre celui qu'on leurindiquera. Ils seront, dit-il , à celui qui s'emparera le premier de leur esprit: si on s'en empare pour le démon , ils seront au démon 5 et si on s'en empare pour Jésus-Christ , ils seront à Jésus- Christ. Ainsi il importe extrêmement de leur montrer de bonne heure le chemin de la vertu , et de les y faire entrer d'abord, parce qu'ils demeurent ordinairement dans celui où ils ont été placés. Il répond ensuite aux objections que font quelques confesseurs , qui disent que c'est temps perdu que de s'amuser à confesser les pnfans , parce qu'ils n'ont pas l'esprit assez formé pour profiter de ce qu'on

(1) Gers. lib. de parvulis irahendis ad Christ um.

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leur dit; et qu'ainsi ils retombent au sortir de confesse dans les mêmes fautes dont on vient de les reprendre , et recommencent a jouer , a se quereller, a se battre comme si on ne leur avoit rien dit. Mais si c'est , dit Gerson , parce qu'ils retournent aussitôt à leurs mauvaises habitudes que vous ne voulez pas les confesser, ilne faut pas non plus que vous confessiez ceux qui sont plus avancés en âge : car ils retournent aussi à leur vomissement dès qu'ils sont sortis de confesse , et leurs péchés sont bien plus grands que ceux des enfans , qui ne sont ordinairement que véniels. Ce seroit, sans mentir, une étrange chose, qu'on renvoyât les pénitens, et qu'on refusât de les confesser, parce qu'ils retombent aussitôt dans leurs mêmes péchés. Il ne faut refuser de confesser ni les uns ni les autres, ajoutet-il , pourvu qu'ils fassent une véritable résolution de se corriger : et il applique à ce sujet deux comparaisons qui y viennent très-bien. Lorsqu'un navire fait eau, cesse-t-on , dit-il , de pomper, parce qu'il y entre autant d'eau que l'on en tire? et cessons-nous de laver nos mains , parce qu'elles se salissent tous les jours } Il faut avoir continuellement la main à la pompe, quoiqu'on voie qu'il entre autant d'eau que Ton en vide; parce qu'autrement le vaisseau iroit à fond , et que cela l'en empêche; et il faut laver souvent ses mains , quoiqu'elles se salissent aussitôt , afin que du moins la crasse ne s'y attache pas tant, et que

l'on n'ait pas tant de peine àl'ôter.(i).Ne cessons doncpoint non plus de confesser les pénitens et d'aider a les relever, quoiqu'ils retombent aussitôt ; autrement ils achèveront de se perdre, du moins cela les empêche de s'abandonner si fort au de'sordre; et après tout, il y a toujours lieu d'avoir espérancedeleur salut. L'exemple de notre saint fondateur peut nous servir de règle en ceci. Nous lisons de lui (2) , qu'entre plusieurs œuvres de charité qu'il pratiquoit continuellement , il s'employoit de tout son pouvoir à retirer de la débauche les femmes perdues ; et que pour cet effet il avoit fait établir a Rome une maison pour y recevoir celles qui voudroientquitterle désordre. Car quoiqu'il y eût dès-lors à Rome un monastère de repenties , on n'y recevoit cependant que celles qui vouloient bien y prendre le voile , et plusieurs de ces sortes de femmes, quelque envie qu'elles aient desortir du malheureux état ou elles sont, ou ne veulent pas embrasser la vie religieuse, parce qu'elles ne s'y sentent pas appelées , ou ne le peuvent pas , à cause des engagemens du mariage. Afin donc que les unes et les autres pussent avoir un lieu de retraite , il fit établir une maison pour elles , sous le nom de monastère de sainte Marthe; et parce que

(1) Numquid sentinam navis exbauriens , idcircô deserifc opus, quia redit tantùnidemaquse, quantum expulerit ? Si quotidiè manus sorrlidantur , non minus abluimus illas : quia etsi redeant sordes , non eâ ténacité cohaercscunt. Gers, ubi sup.

(2) Lib. 3. de sa vie. c. 9.

personne ne vouloit commencer une œuvre si sainte, quoique plusieurs s'offrissent à y contribuer, il fut le premier à y mettre la main, donnant pour cet effet cent ducats qu'il tira de quelques pierreries qui furent vendues par son ordre , et les donnant dans un temps où il en avoit extrêmement besoin pour les affaires de la Compagnie. Sa charge même de général ne l'empêcha point de prendre cette affaire si à cœur, que quand il y avoit quelques courtisanes qui quittoient leur mauvaise vie, lui-même les accompagnoit en personne au milieu des rues de Rome, et lesconduisoit à ce monastère de Sainte-Marthe, ou a quelque autre maison honnête où on les retiroit. Quelques-uns lui remontroient à ce sujet qu'il perdoit son temps de travailler a convertir des créaturesque la longue habitude du vice replongpoit aisément dans le désordre; et il répondoit que, s'il pouvoitseulement obtenir que quelqu'une d'elles voulût passer une journée sans offenser Dieu , il croiroit avoir bien employé son temps et ses soins , quand même il seioit assuré qu'elle dût reprendre aussitôt le même train de vie. Ainsi quand nous saurions qu'un pénitent nemanqueroit pas de retourner aussitôt a son péché , nous ne devrions pas laisser de croire nos peines bien employées, pourvu seulement qu'il fût une heure sans offenser Dieu , ou qu'il fît un péché mortel de moins ; et c'est là avoir un véritable zèle de l'honneur et de la gloire de Dieu. Celui qui cherche un trésor a la peine

de creuser long-temps et de tirer beaucoup de terre , avant que de rien trouver ; et pour un peu d'or qu'il trouve ensuite, il croit avoir bien employé toutes les peines qu'il a prises. Mais allons encore plus loin , et supposons que personne ne se convertisse , et que même nous ne puissions obtenir que personne s'abstienne seulement une heure d'offenser Dieu : je dis que, malgré cela , nous ne devons pas laisser de prêcher, et de faire tout ce qui peut dépendre de nous pour le service des âmes. St. Bernard (1) traite fort bien cette matière dans une lettre qu'il écrit au pape Eugène, qui avoit été son disciple et son religieux. Il l'exhorte à réformer le peuple romain et la cour de Rome; et après avoir insisté longtemps sur ce sujet, il se fait une objection , et lui dit :Mais peut-être que vous vous rirez de moi, et que vous me direz qu'il est inutile d'entreprendre la réforme du peuple romain, qui est un peuple orgueilleux, intraitable, séditieux, incapable de demeurer en paix, et de s'assujettir à son devoir, que quand il est dans l'impuissance de résister et duquel enfin il n'y arien à attendre , et qu'ainsi ce seroit travailler en vain. Ne perdez pas cependant l'espérance pour cela , continue le saint ; vous ne les guérirez peut-être pas , mais vous travaillerez a leur guérison , en appliquant des remèdes convenables à leurs maux ; et c'est ce que Dieu demande de vous (2) : Fous avez

(1) Bern. I. {. de cons. adEug.

(a) Noli diffidere :curam exigeris, non curationem.t^i sup.

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été établi pour les gouverner , dit le Sage, ayez soin d'eux (i). Et remarquez qu'il ne dit pas : Guérissez-les ; car celui qui est préposé sur les autres , n'est pas obligé de les guérir de leurs défauts, puisque cela n'est pas en son pouvoir et que Dieu nedemandepas de nous plus que nous ne pouvons. Quelqu'un a dit très-bien , qu'il n'est pas toujours au pouvoir du médecin de rendre la santé à un malade (2). En effet, ce n'est pas en cela que consiste le devoir de sa profession , c'est à ne manquer a rien de ce qui dépend de lui pour le guérir. Mais laissant à part les autorités que je viens d'alléguer, je veux vousen proposer une qui est encore plus expresse et plus formelle. Ecoutez l'Apôtre qui parle : J'ai plus travaillé , dit-il , que tous les autres (3). Il ne dit pas: J'ai fait plus de progrès et. plus de fruit dans les âmes que tous les autres (4) : car avant été instruit de Dieu même , il savoit bien que chacun recevra un jour sa récompense selon quil aura travaillé (5), et non pas selon le succès qu'il aura eu, et qu'ainsi il ne devoit se glorifier que de ses travaux. Tmitez-le en travaillant de votrecôté ,

(1) Rectorem te posnerunt : curam illorum habe. Eccli. 32. 1 et 2.

(2) Xon est in medico semper, ut relevetur aeger.

(3) At meliùs propono de tuis tibi : Paulus loquitu r : Abundantiùs illis omnibus iaboravi. i. Cor. i5. 10

(4) fton ait : Plus omnibus profui , aut plus omnibus fruc ficavi. Bern. ubi sup.

(5) Unusquisque autem propriam cundùm suumlaborem. 1 . Cor. o. 8.

tificavi. Bern. ubi sup.

(5) Unusquisque autem propriam mercedem accipiet se<

INSTITUTION DE LA COMP. DE JÉSUS. l8l

et en faisant tout ce qui peut dépendre de vous. Plantez, arrosez, cultivez la vigne du Seigneur , et par-là vous satisferez au devoir de votre charge. L'accroissement et le fruit n'est pas ce qui vous regarde , c'est à Dieu a y pourvoir, et il le fera quand il lui plaira : mais quand il ne le feroit pas , vous n'y perdrez jamais rien, puisque l'Ecriture-sainte nous apprend qu il rend aux justes la récompense de leurs travaux (i), et qu'il ne la mesure pas au succès. 0 heureux travail , dont la recompense ne dépend point de l'événement (2)! Que personne ne se convertisse, que personne ne se corrige,, votre récompense ne laissera pas d'être aussi grande que si vous aviez fait beaucoup de fruit , et que vous eussiez été cause de plusieurs conversions. Je vous dis ceci cependant, ajoute le saint, sans prétendre mettre des bornes à la bonté et à la toute-puissance de Dieu : car quand le peuple romain seroit encore plus endurci, et quand il auroit un cœur de pierre : Dieu peut de ces pierres susciter des enfans à Abraham (3). Et qui sait si le Seigneur ne se laissera peut-être pas fléchir; sJil ne pardonnera point, et s'il ne versera point ses bénédictions sur eux (4)î Mais il n'est pas ici ques-

(1) fteddidit justis mercedemlaborum suorum. Sap 10 ijt

(2) Securus labor, quem nullus valet evacuare defectus. Bern. ubi sup.

(3) Potene est Deus de lapidibusistissuscitare filios Abraha?. Matth. 3 9.

(4) Quis soit si convertatur , et ignoscat Deus , et relinquat post se benedictionem ? Joël. 2. »4.

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tion de ce que Dieu fera; car ce n'est pas a nous à pénétrer dans ses jugemens: tout ce que je me propose, c'est de faire voir à ceux dont le devoir est de travailler au salut des âmes , que la considération du peu de fruit qu'ils y fout ne doit point les porter à se relâcher, parce que le mérite, non plus que la récompense , ne dépend pas du succès, mais seulement de la manière dont on s'acquitte de son devoir.

Il y a plus : c'est que quand même nous saurions ne devoir faire aucun fruit dans les âmes , nous ne devons pas laisser de persévérer toujours dans nos ministères, comme si nous y faisions de grands progrès; et cela pour deux raisons , dont l'une est tirée de ce qui convient à la grandeur et à la miséricorde de Dieu, et l'autre de ce qui convient à sa justice. Les fontaines ne laissent pas de couler sans cesse, dit S. Cbrysostôme, quoique personne n'aille y puiser de l'eau ; et il est delà grandeur d'une ville que les eaux y soient en assez grande abondance, pour se répandre et se perdre en divers endroits. Il doit en être de même des prédicateurs, qui sont les canaux par lesquels l'eau de la doctrine de l'Evangile se communique à tout le monde. Ils ne doivent pas laisser de répandre sans cesse les eaux salutaires de la parole de Dieu, soit qu'il y ait beaucoup de gens qui en boivent, soit qu'il n'y en ait guères. Et c'est en cela quJéclatela magnificence et la miséricorde de Dieu, d'avoir voulu que ces eaux coulassent

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incessamment dans son Eglise pour tous ceux qui auroient soif, et qui auroient envie d'en boire. Feriez à ces eaux, vous tous qui avez soif ; et vous qui n'avez point cC argent , dépêchez-vous, achetez et mangez: venez, achetez du vin et du lait sans argent, et sans rien donner en échange ( i ) .

Cette conduite convient en second lieu à la justice de Dieu, parce qu'en cas que tant d'avertissemens et tant de sermons ne puissent servir à convertir les hommes, ils serviront du moins à faire que Dieu soit justifié dans ses paroles , et qu'il gagne sa cause quand on voudra le juger (2). Dieu veut justifier sa cause envers les pécheurs , et leur faire voir qu'il n'a tenu qu'à eux de se sauver, afin que venant a considérer les moyens qu'il leur en avoit donnés , ils connoissent qu'il ne leur reste aucune excuse, et qu'ils n'ont à se plaindre que d'eux-mêmes. Quai-je dû faire à ma vigne de plus que je n'ai fuit (3) ? dit le Sauveur du monde dans Isaïe, pour rendre raison de sa conduite à son peuple. Je l'ai plantée, je l'ai entourée de haies , j'y ai bâti une tour et un pressoir, et f ai attendu qu elle portât du raisin, et elle na porté que du verjus. Maintenant donc, peuples de Jéru-

(1) Omnes sitieotes , venite ad aquas : et qui non babetis argentum, properate , emite, et comedite : venite , emite absque argento, et absqne ullâ commutatione vinum et lac. h. 55. 1.

(2) Ut justificeris in eermonibus tuis , etvincas cùm judicaris. Ps. 5o. 6.

(3) Quid est quod debui ultra faoerc yine<e me» , et non feci? Is. 5. 4.

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salem et de Juda, soyez juges entre ma vigne et moi (i), et voyez à qui a tenu qu'elle ne rapportât. Or, ce n'est pas peu que du moins vous puissiez servir à défendre la cause de Dieu contre les pécheurs au jour du jugement : car ces sermons et ces remontrances , dont ils tirent maintenant si peu de profit, seront ce qui les convaincra alors, et ce qui les réduira à ne savoir que répondre. Ainsi , de quelque coté qu'on puisse prendre la chose, il faut toujours s' employer de tout son pouvoir au service des âmes , soit que l'on y réussisse, soit que l'on n'y réussisse pas.

Saint Augustin (2) expliquant la parabole de ceux qui ayant été invités aux noces , ne voulurent pas y aller (3), et parlant des serviteurs que leur maître avoit envoyés pour les prier : Croyez-vous , dit-il , que ces serviteurs doivent être accusés de négligence , parce que ceux qu'ils avoient invités aux noces n'ont pas voulu s'y trouver? Non, sans doute ; ils seront regardés , au contraire, comme des serviteurs soigneux et fidèles , puisqu'ils ont fait ce qui leur avoit été commandé. Ils ont prié ceux qu'ils étoient chargés de prier; ils ont fait ce qu'ils ont pu pour les obliger a être du festin. Les conviés qui n'ont pas voulu y aller seront châtiés; quant aux serviteurs , ils seront récompensés comme si

(1) Et expectavi, ut faceret uvas, fit fecit labrnscas. Nùnc ergô , habitatcres Jérusalem , et viri J uda, judicate ioter me etvineam meam. 1$. 5. 2. 3.

(2) Lib. de ftdc et operlb. cap. 17.

(3) Matth. 22. Luc. 4. 16.

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tous les conviés y avoient été, puisqu'il n'a pas tenu à eux que tous n'y allassent. Le compte que Dieu nous demandera au jour du jugement, ce sera si nous aurons fait tout ce que nous aurons pu et tout ce que nous aurons dû pour le service des âmes : car qu'elles se convertissent, c'est assurément un bien que nous devons tous souhaiter, et dont nous devons nous réjouir extrêmement quand il arrive , comme nous lisons que le Sauveur se réjouit en esprit (i) du fruit que ses disciples avoientfaitdansleurmission. Mais après tout, ce n'est pas une chose qui soit sur notre compte j elle est sur le compte de ceux a qui nous annonçons la parole de Dieu : de sorte que,comme chacun doit rendre compte de ce qui le regarde, nous rendrons compte si nous nous sommes acquittés fidèlement de nos ministères , et ils rendront compte s'ils ont fait leur profit des renseignemens qu'ils ont reçus. Notre mérite donc, et la bonté et la perfection de nos actions , ne dépendent point de l'effet qu'elles produisent dans les autres : au contraire , nous pouvons ajouter ici une chose pour nous consoler, lorsque nous ne réussissons pas. C'est que non-seulement notre récompense et notre mérite ne dépendent point du fruit que nous faisons , mais que nous méritons davantage en quelque façon, quand noua ne faisons point de fruit, que quand nous en faisons beaucoup ; de

(1) Exultavit in Spiritu Sancto. Luc. 10. 21-

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même qu'on mérite plus, de persévérer dans la prière , malgré les distractions et les sécheresses, que d'y persévérer au milieu des douceurs et des consolations. Car, comme le dit très-bien saint Grégoire (i), c'est une chose bien satisfaisante pour un prédicateur, et qui lui donne bien du courage et des forces, que de se voir suivi de tout le monde , et de savoir qu'il opère beaucoup de fruit par ses sermons; c'est au contraire une chose bien douloureuse et bien affligeante d'elle-même, de voir qu'on n'est point écouté et qu'on ne fait aucun fruit. De sorte que, ne point se rebuter alors, mais continuer toujours à prêcher la parole de Dieu, comme si on étoit écouté de toute la terre , et que l'on fît de grands progrès dans les âmes, c'est avoir une grande pureté de zèle, et marquer bien que l'on ne travaille que pour Dieu.

Or, c'est avec cette pureté de zèle, et avec ce détachement de nous-mêmes, que nous devons exercer nos ministères, nous y proposant pour but principal, non pas d'y faire du fruits mais de nous en acquitter fidèlement , et d'y accomplir la volonté de Dieu , puisque c'est là précisément ce qu'il veut de nous. De cette sorte, ni la peine ne pourra nous rebuter , ni le mauvais succès , ou le peu de fruit ne pourra nous faire perdre courage, ou nous ôter la paix de l'esprit, comme il arrive tous les jours a ceux qui n'ont principalement en vue que le seul succès.

(i) Greg. ttio,Mor,c£ i*et5.

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