‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 21 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que la perfection d'un religieux consiste à garder exactement les vœux de pauvreté 3 de chasteté et d'obéissance.

Avant que de parler de chacun de ces trois vœux en particulier, nous en dirons un mot en général, et premièrement je dis, que ce sont les principaux moyens que Ton ait dans la vie religieuse pour arriver à la perfection. Saint Thomas dit que le religieux est dans l'état de perfection ; et cette doctrine , qui est tirée de saint Denis , est universellement reçue de tous les théologiens. Ce n'est pas que dès qu'on est religieux on soit parfait ; mais c'est que l'on fait profession dès lors d'aspirer à la perfection. Car il n'en est pas de l'état de la vie religieuse comme de l'état de l'épiscopat : on considère la perfection dans un évêque comme une chose déjà acquise 5 on la considère dans un religieux comme une chose qu'il doit acquérir : il faut

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que l'on soit déjà parfait , et il suffit que l'autre le devienne. Le même saint Thomas fonde la différence de ces deux états sur les paroles de Jésus-Christ , remarquant que dans le conseil que Jésus-Christ donne de la pauvreté volontaire, qui désigne la vocation à la vie religieuse, il ne suppose pas que celui à qui il le donne soit déjà parfait, mais qu'il le deviendra , s'il pratique le conseil qu'il lui donne (i). Car il ne lui dit pas : Si vous êtes parfait , allez et vendez ce que vous avez ; mais seulement : Si vous voulez être parfait (2). Il en use autrement , lorsque établit saint Pierre dans l'épiscopat : car il lui demande jusqu'à trois fois, non-seulement s'il l'aime , mais s'il l'aime pins que tous les autres ; et cela , pour nous faire voir quelle charité et quelle perfection l'état de l'épiscopat exige de ceux qui y sont élevés. Ainsi l'état de la vie religieuse et l'état de l'épiscopat sont deux états de perfection , mais d'une différente manière; parce que l'un suppose la perfection, et ne la donne point, et que l'autre ne la suppose pointât la donne. Vous n'êtes pas obligé d'être parfait du moment que vous êtes religieux, mais vous êtes obligé d'aspirer à la perfection. C'est pourquoisaint Jérôme dit que c'est une prévarication dans un religieux, que de ne vouloir pas

(1) Non quasi proficientes se ipsos perfectos , séâ profitantes se ad perfectionem trndere. S. Thom. 2. 2. q. i^.art. 5. (aj Si vis perfectus esse. Mal th. 19. si.

AVANTAGES DE LA VIE RELIGIEUSE. l8gj

être parfait (i) ; et saint Eusèbe nous avertit que comme c'est la voie de la sainteté et de la perfection, que de se retirer dans le désert; c'est de même la voie de la damnation , que de ne pas vivre saintement dans le désert (2). Aussi saint Thomas dit qu'un religieux qui n'aspire pas a la perfection, et qui ne fait pas tous ses efforts pour se rendre parfait , n'est pas un véritable religieux , puisqu'il ne fait pas la seule chose pour laquelle il doit avoir embrassé la vie religieuse. Il faut que notre vie soit conforme à notre nom, et qu'on connoisse notre profession pas nos actions (3).

Or, les moyens principaux que nous ayons dans la religion pour acquérir la perfection , consistent dans les trois vœux que nous faisons de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et c'est ce que saint Thomas explique parfaitement bien. On peut, dit-il, considérer l'état de la vie religieuse en trois manières ; ou comme un exercice qui conduit à la perfection,, ou comme un état tranquille, délivré du soin de toutes les choses de la terre , ou comme un sacrifice que l'on fait à Dieu de soi-même et de tout ce qu'on possède. Si nous le regardons comme un exercice qui conduit àla perfection, nous trouverons qu'il

(1) Monachum, perfectum esse nolle, derelinquere est. Hier. Bp. 1. ad Helioet.

^ (2) Venire a<î erenmm summa perfectio est. Non perfeetè in eremo vivere , sumiu» damnatio est. Euscb. Emiss. Hom* o,. ad Mon.

(3) Concordet vita cnm nomine : professio sentiatur in opère. S Thonu a. a. qucst. 86. art. j.

igO PART. III. TRAITÉ II. CHAP. II.

détruit en nous tous les obstacles qui s'opposent dans notre cœur à l'amour de Dieu , en quoi consiste la souveraine perfection, et qui sont de trois sortes. Le premier obstacle, qui est la convoitise des biens temporels , se dé* truit par le vœu de pauvreté ; le second, qui est la concupiscence des plaisirs charnels ,se détruit par le vœu de chasteté; et le troisième , qui est le dérèglement de notre propre volonté, se détruit par le vœu d'obéissance. Que si on l'envisage comme un état qui exempte de toute sorte desoins, suivant ces paroles de Y Apôtre: Je 'veux que vous ri ayez aucun soin (i) , on verra que les trois vœux que l'on y fait délivrent entièrement de trois sortes de soins principaux , dont on est inquiété dans le monde ; que le vœu de pauvreté délivre du premier , qui est le soin des richesses ; que le vœu de chasteté délivre du second, qui est le soin du gouvenement d'une famille et de l'éducation des enfans; et que le vœu d'obéissance par lequel on abandonnesa conduite entre les mains d'un supérieur, délivre du troisième, qui est le soin de disposer de soi-même , et de bien se conduire dans les différentes occurrences de la vie. Enfin, si on le considère comme un sacrifice qu'on fait de soi-même a Dieu, on trouvera que ce sacrifice devient entier et parfait,parlemoyen de ces mêmes vœux. Car tons les biens que l'homme possède se réduisent a trois ; à ceux

(i) Volo autem yos sine sollicitudineesse. x* Cor, 7. 3a.

AVANTAGES DE LA VJE RELIGIEUSE. IOI

de la fortune , qui regardent les richesses ; à ceux du corps , qui regardent les plaisirs , et à ceuxdel'ame,quiregardeDtla volonté et les sen timens. On sacrifie entièrement les premiers par le vœu de pauvreté , on sacrifie entièrement les seconds par le vœu de chasteté; et on sacrifie entièrement les troisièmes par le vœu d'obéissance , par lequel un religieux renonçant à sa propre volonté, se remet entre les mains du supérieur , qui tient la place de Dieu à son égard. Ainsi, de quelque côté que l'on envisage cet état , on trouvera toujours que les trois vœux qu'on y fait , sont les principaux moyens que l'on y ait pour arriver à la perfection.

Il est rapporté dans les chroniques de l'ordre de S. François (i), que Jésus-Christ étant une fois apparu à ce saint , et lui ayant commandé de lui faire trois offrandes :Vous savez, Seigneur, lui répondit-il, que je me suis tout offert a vous, que je suis tout à vous, et que je n'ai rien que cet habit et cette corde, qui sont encore à vous : que puis je donc vous offrir l je voudrois avoir pour cela un autre cœur et une autre ame ; mais puisque je n'ai rien que je ne vous aie déjà offert , donnez-moi , Seigueur, quelque chose de nouveau, afin que je yous en fasse offrande , et que je vous obéisse. Alors Jésus-Christ lui commanda de mettre laniain dans son sein, et de lui offrir ce qu'il y trouveroit ; et le saint ayant obéi , en

(1) Hitt, Ord* S. Franc ï. />,/,i, c.jZ*

tira une grande pièce d'or, qu'il lui offrit aussitôt. Le Sauveur lui fit encore le même commandement par deux fois , et le saint ayant tiré à chaque fois une semblable pièce d'or , qu'il offrit de la même sorte , le Sauveur lui déclara que les trois pièces d'or marquoient l'obéissance, la pauvreté et la chasteté, dont ce grand saint fit une offrande si parfaite à Dieu , que sa conscience , disoit-il , ne lui reprochoitpas de l'avoir jamais violée en rien. Essayons donc de l'imiter de telle sorte en cette offrande, que nous n'ayons rien à nous reprochera ce sujet, et que nous ayons sujet de dire avec Job : Mon cœur ne me reproche rien dans toute ma vie (1).

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