‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 23 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des aigres avantages que F on tire de l'obligation des vœux.

Ce qu'il y encore d'avantageux dans les vœux , outre ce que nous en avons déjà dit , ces! quececjiiise faitparvœu estpluslouable et plus méritoire devant Dieu » que ce qui se {"ait volontairement sans y être assujetti de celle sorte. Saint Thomas (i) en donne trois bonnes raisons ; la première est que la religion étant la plus excellente de toutes les vertus morales , et le vœu étant un acte de religion, ii s'ensuit de la qu'il rehausse le prix de tous les actes de vertu dont il est accompagné, en faisant que ces actes deviennent des actes de religion , c est-a-dire , une chose toute sainte, et déjà sacrifiée et consacrée à Dieu. C'est ainsi qu'il fait que le jeûne qui est un acte de tempérance, devient un acte de religion, et est méritoire en deux façons; par lui-même, comme un acte de temérance ; et par le vœu , comme acte de région , et que généralement dans tout ce que nous faisons par obéissance , nous y avons deux mérites, celui de la chose que nous faisons , et celui de l'obéissance : de sorte que nous méritons davantage quand nous

(1) S. Thom, 22. q. SS. art. 6.

agissons par obéissance , que quand nous faisons les choses de notre pur mouvement , et sans y être obligés par obéissance et par voeu. Ceci se comprendra encore mieux par la raison des contraires. De même qu'un religieux qui pèche contre le vœu de chasteté , commet deux péchés mortels ; l'un contre le sixième commandement qu'il vio'e, et l'autre contre le vœu qu'il a fait , ce qui est encore pis , parce que c'est un sacrilège qu'il commet : de même un religieux qui garde fiaèlement le vœu de chasteté a deux sortes rie mérites ; celui d'observer lecommai dément de Dieu , et celui d'accomplir le vœu qu'il a fait a Dieu \ et le dernier ? comme étant un pur acte de religion, est encore d'un bien plus grand prix que l'autre.

Ce qui fait en second lieu que le vœu donne un nouveau mérite aux actions , c'est que dans celles qu'on fait par vœu , on donne beaucoup plus à Dieu que dans celles qu'on fait autrement ; parce que non-seulement on lui offre ce qu'on fait , mais ce qui est encore plus, on lui offre l'impossibilité dans laquelle on s'est mis de faire autrement , et on lui offre sa liberté propre qui est la plus grande offrande et le plus grand sacrifice qu'on puisse lui faire. Il est bon de se dé nller de tout pour Jésus-Christ ; et par le \ œu de pauvreté, non-seulement on se dépouille de tout ce que l'on possède; mais ce qui est beaucoup plus , on se dépouille même du pouvoir

ig8 PART. III. TRAITÉ II. CHAP. III.

de posséder jamais rien ; enfin pour me servir de la comparaison de saint Anselme et de saint Thomas (i) , on donne l'arbre à Dieu avec le fruit. De même , disent ces saints, que celui qui donne le fruit et l'arbre tout ensemble , donne beaucoup plus que celui qui ne donne que le fruit enretenant l'arbrepourlui; ainsi les religieux offrent beaucoup plusàDieu, que les gens du monde. Caries gens dumonde donnent tout au plus à Dieu le fruit de l'arbre, c'est-à-dire, les bonnes œuvres , et ils retiennent l'arbre pour eux; c'est-à-dire., ils se réservent toujours la liberté de disposer d'eux, et ne se donnent pas eux-mêmes à Dieu ; au lieu que les religieux se livrent entièrement eux-mêmes en ses mains. Ils lui donnent l'arbre et le fruit , ils lui donnent leurs actions, leurs paroles , leurs pensées , leur volonté , leur liberté ; enfin ils lui donnent toutes choses , en sorte qu'ils n'ont plus rien à eux, et qu'il ne leur reste plus rien à donner. SaintBonaventure {2) se sertd'une autre comparaison à ce sujet , et dit , que de même que celui qui donne la propriété et l'usufruit d'une chose, donne plus que celui qui n'en donne que l'usufruit, de même le religieux qui se donne et qui se consacre à Dieu par vœu, lui donne bien plus que le séculier qui ne s'y consacre point de cette sorte. Car le séculier ne donne pour ainsi dire que l'usufruit de lui-même à Dieu ; au lieu que le reli-

(0 S Thom. 2. 2. q 88. art. 6. ^nsetm. lib. de similitude (2) Bonav. in Apol. pauper.

gieux , en donnant sa volonté et sa liberté aussi bien que toutes ses actions , se donne tout entier à Dieu en propriété.

La troisième raison pour laquelle les actions qui sont accompagnées d'un vœu, sont plus méritoires que les autres , c'est que la bonté de toutes les actions extérieures naît principalement de la volonté : de sorte que plus la volonté est parfaite , plus les œuvres qu'elle produit le sont aussi. Or, il est certain que plus la volonté est ferme et constante , plus elle est parfaite, parce qu'elle est ainsi plus éloignée du défaut que le Sage reprend dans les gens tièdes , quand il dit , que le paresseux veut et ne veut pas (i) ; et plus propre à opérer avec cette fermeté inébranlable (2), qui est regardée des philosophes comme une des conditions de la vertu 3 qui s'acquiert infailliblement par les vœux. Comme celui qui est endurci dans le péché , disent les théologiens , pèche plus grièvement que celui qui ne pèche que par foiblesse ou par emportement de passion, parce qu'il pèche par une volonté déterminée au mal , ce qu'ils appellent pécher contre le Saint- Esprit ; aussi les bonnes actions qui partent d'une volonté ferme et tout-à-fait déterminée au bien , sont sans doute d'un plus grand mérite et d'une plus grande perfection que les autres.

(1) Vult et non vult piger. Prov. i3. 4.

(2) Ut firmiter et immobiliter operetur. Arist. 2. Ethic t. 4.

Il faut ajouter, que si nous considérons d'un côté notre foiblesse , et de l'autre l'opiniâtreté du démon à nous tenter, nous trouverons qu'il n'y a point de meilleur remède et pour nous fortifier, et pour fermer toutes les avenues au démon , que de nous lier à. Dieu par les \ceux que nous faisons. Car de même qu'un homme qui recherche une fille en mariage , perd ses espérances et abandonne sa poursuite, quand il voit qu'elle se marie à un autre : aussi quand le démon. voit qu'une ame a pris Jésus- Christ pour époux par le moyen de ses vœux, il perd ordinairement l'espérance de l'engager de nouveau dans le monde ; etsouvent même il cesse tout-a-fait delà tenter, de peur que la tentation ne serve qu'à augmenter sa couronne, et qu'au lieu de gagner quelque chose sur elle , il n'en retire que de la confusion et de la honte.

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