‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 24 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pourquoi le don de soi-même qiionfait a Dieu dans la religion par le moyen des vœux , est appelé par les samts un second baptême et un martyre.

Il est d'un si grand prix et d'un si grand mérite devant Dieu, de sedonner absolument à lui par le moyen des vœux de la religion , que saint Jérôme, saint Cyprien et saintBernard (i), appellent cela un second baptême,

(i) S. Thom. 2. s. 7. ult. art. 3. addlt. 3. Hier. sup. Ezeeh.

et que les théologiens tiennent qu'on obtient par-là une entière rémission de tous ses péchés ; de sorte que si on venoit alors à mourir, on ne passeroit point par le feu du purgatoire, mais on iroit droit au ciel comme ceux qui meurent en achevant de recevoir le baptême. Cela ne doit point au reste s'entendre, comme étant dit seulement a cause desindulgences qui peuvent être attachées àla profession des vœux ; car il y a aussi indulgence plénière pour les novices le jour qu'ils prennent l'habit, mais il faut l'entendre comme étant dit simplement du mérite même des Yœux, qui est si grand et si excellent, que sans le secours d'aucuneindulgence, il est capable de satisfaire à la justice de Dieu pour la peine due a nos péchés. Ce sentiment qui est déjà, très-bien fondé de lui-même, se confirme encore par ce qui est rapporté par S. Athanase dans la vie de saint Antoine. Ce grand saint eut une fois une vision dans laquelle il luisembloit que les anges l'enlevoient au ciel, et que les démons étant survenus tâchoient de les en empêcher , en l'accusant de quelques péchés qu'il a voit commis dans le siècle; mais que les anges leur répondirent: Si vous avez à l'accuser de quelque chose depuis qu'il estreligieux, vous pouvez l'en accuser; car pour les péchés qu'il a commis dans le siècle, ils lui sont déjà pardonnes , et c'est une dette à laquelle

Cypr. exhort. martyr. Bern. serm. 3o. sup. Cant. Paulus V. inHuttâseuConst. an, 1606. S. Th. ubi sup.

il a entièrement satisfait en se consacrant a Dieu dans la religion.

Rachetez vos péchés par les aumônes (i ), disoit Daniel a Xabuchodonosor. Que si par l'aumône , qui n'est que la distribution de quelque partie du bien qu'on possède , on peut satisfaire pour ses péchés ; de quelle sorte devons-nous croire qu'on y satisfasse par la donation entière de tout ce qu'on a ? Il est bon de faire l'aumône aux pauvres en leur distribuant charitablement ses biens comme si on n'en étoit que le dispensateur ; mais il vaut encore mieux se défaire tout d'un coup de toutes choses pour suivre Jésus- Christ, et se délivrer ainsi de l'embarras des richesses , pour devenir pauvre avec lui (2). Saint Jérôme (3) prouve cette proposition contre l'hérétique Vigilance, par le témoignage même du Sauveur qui dit dans l'Evangile : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez , et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; et venez , et suivez-moi (4)- Et St. Grégoire , sur Ezéchiel , dit (5) que les gens du monde , en distribuant une partie de leur bien aux

(1) Peccata tuaelemosynis redime. Dan. 4. 24.

(2) Booum est facilitâtes cum dispensatione pauperibns erogare ; sed melius est pro intentione sequendi Dominum , insimul donare , et absolutum sollicitudine egere cum Christo. Lib. 2. deEcct. 3. dogm. c. 71.

^3) Hier on. in Vigil.

(4) Si vis perfectus esse, rade, vende quae habes , et da pauperibus , et babebis tbesaurum in cœlo , et veni, sequere me. Matth. 19. 21.

(5) Greg. in Ezech. Hom. 20. S. Thom. 2. 2. 7. 86. art. 6.

pauvres , offrent à Dieu un sacrifice de leur bien ; mais que les religieux en se dépouillant entièrement de tout leur bien pour l'amour de Dieu , offrent à Dieu un holocauste , qui est quelque chose de bien plus excellent que le sacrifice. Que si le seul renoncement aux richesses est d'un si grand mérite, que sera-ce du renoncement à soi-même , du renoncement a son propre corps par le vœu de chasteté, et du renoncement a sa volonté et à sa liberté par vœu d'obéissance? que sera-ce de renoncer continuellement à soi-même, et de se mortifier incessamment pour l'amour de Dieu ? car la vie dJun religieux est de porter toujours sur son corps les marques des s ouf jrances de J èvus-Christ (i).

Ce qui montre encore l'excellence de cette oblation entière de soi-même à Dieu par le moyen des trois vœux qui se font dans la religion , c'est que tous les canonistes tiennent (2) qu'un homme qui auroit fait vœu, par exemple, d'aller à Rome ou à Jérusalem, de distribuer aux pauvres tout le bien qu'il pourroit acquérir, de servir toute sa vie dans les hôpitaux , de se donner tous les jours la discipline , de jeûner tous les jours au pain et à l'eau, de porter continuellement le cilice, et enfin quelque autre espèce de vœu que ce fût , en seroit entièrement quitte en se faisant religieux : toutes les obligations qu'il auroit

(1) Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes. 2. Cor. 4. 10.

(2) Capitut. Scripturae. De voto et voti redemptione.

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contractées par un vœu précédent, étant dèslors confondues et commuées en celles de| la vie religieuse, comme en une chose plus parfaite et plus agréable à Dieu.

Il y a plus , c'est que ce renoncement à soi-même entre les mains de Dieu, par le moyen de trois vœux dont nous avons parlé, est une chose si excellente et si héroïque , que les saints (i) corn arent l'état de la vie religieuse à celui du martyre. En effet, c'est un martyre continuel , qui a véritablement, dit saint Bernard, quelque chose de moins horrible que celui où le corps est déchiré par lestourmens, mais qui est en même temps plus fâcheux par sa durée (2). Celui que les tyrans faisoieut souffrir aux fidèles, se terminoit par un coup d'épée ; mais celui des religieux ne s'achève pas d'un seul coup; c'est une longue souffrance qui se renouvelle tous les jours en nous, tantôt par l'abaissement de notre orgueil, et tantôt par l'anéantissement de notre propre volonté et de nos propres lumières; en sorte que nous pouvons dire avec le Psalmiste : On nous met à mort tous les jours pour l'amour de vous , Seigneur, et nous sommes regardés comme un troupeau destiné à la boucherie (3). Cepen-

(1) Thom. à Kcmpis scrm. 2. ad nov. Clcm. Alex. I. 4* Slroni. Aug. I. iû.de Ciiit. Dci, c. S. Hermès, dhc'ip. S. Paul. I. 3. Pasior. scmid. 9. Cap. Cùm Marthae- de célébrât. Miss.

d) Hlo quittent quo inembra cœduntur ferro , horrore quirîem mitius , sed diutumitate molestius. Bcrn. scrm. 0. sup. Cant.

(3) Quoniàm propter te mortificamur totâ die, aestimati sumus sicut oves occisionis. Ps. ^0. 22.

dant notre soumission doit être telledans cet état, que comme les martyrs ne choisissoient pas le genre de leur supplice et de leur mort, et qu'ils étoient toujours prêts à recevoir celui qu'on voudroit leur faire souffrir; aussi un religieux doit être toujours disposé à toutes les mortifications qu'on voudra lui faire endurer.

Pour conclusion, le martyre est un acte d'amour si héroïque, qu'on ne peut rien imaginer de plus excellent : Personne ne pouvant avoir un plus grand amour , comme dit le Sauveur , que de donner sa vie pour ses amis (i). Or, comme par cette raison les saints tiennent qu'il efface absolument les péchés, en sorte que celui qui meurt pour la foi va droit au ciel sans passer par le purgatoire, etqueceseroitlui faire injure que de prier pour lui (2) .-aussi tiennent-ils que n'y ayant rien au-delà de l'oblation entière de soi-même, parce qu'il ne reste plus rien à donner, lorsqu'on se donne soi-même entièrement, cette obligation que le religieux fait à Dieu par le moyen des vœux , lui obtient de même une entière rémission de ses péchés et de la peine qui leur étoit due , et voila pourquoi ils la comparent au baptême et au martyre.

(1) Majorem hâc dilectionem nemo habet, quàin ut animant suam punat quis pro amicis suis. Joan. i5. i3.

(2) Injuriam facit martyri , qui orat pro eo.

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