CHAPITRE V
Que l'obligation que l'on contracte par les vœux J ne diminue rien de la liberté , mais au au contraire elle la perfectionne.
Je vois bien, dira quelqu'un , que tous les avantages dont on vient de parler, se rencontrent dans le sacrifice qu'on fait de soimême a Dieu par le moyen des vœux; mais l'inconvénient que j'y trouve, c'est que les vœux privent l'homme de la liberté qui est un bien sans prix(i). Vous vous trompez > répond a cela saint Thomas : ils perfectionnent plutôt la liberté qu'ils ne la détruisent; car l'effet des vœux est de confirmer la volonté dans le bien et d'empêcher qu'elle ne se laisse entraîner dans le mal : or, cela ne détruit point la liberté en nous, non plus que la liberté parfaite dont Dieu et les bienheureux jouissent , n'est pas détruite en eux par l'impossibilité de pécher. Les apôtres ne pouvoient plus pécher mortellement après qu'ils eurent été confirmés en grâce : cependant la grâce ne détruisoit pas en eux la liberté, au contraire, elle laperfectionnoit, puisqu'elle servoit à confirmer leur volonté dans le bien pour lequel ils avoient été créés. Ne croyez pas, dit notresaint fondateur, dans une lettre sur l'obéissance ^ que ce soit un
(i) Non benè pro toto libertas venditur auro.
médiocre avantage pour votre libre arbitre que de le pouvoir remettre entièrement entre les mains de celui qui vous l'a donné ; car vous ne le perdez pas par ce moyen, mais vous le rendez plus parfait, en le conformant à la souveraine règle de toute sorte de perfection, qui est Dieu , dont votre supérieur estl'interprète, et duquel il tient la place. Cela s'accorde bien avec ce que dit saint Anselme, que la liberté ne consiste pas à pouvoir pécher, et que la puissance de pécher n'est qu'une marque defoiblesse et de misère (i). Voulez-vous le voir clairement? dit saint Augustin : Celui qui peut tout ne peut pas pécher ; il ne peut pas mentir (2). C'est être sous le pouvoir du péché, que d'avoir le pouvoir de pécher; et le pouvoir du péché à l'égard de l'homme est plus ou moins grand, selon que le pouvoir de l'homme à l'égard du péché l'est plus ou moins. Ainsi , plus nous diminuons en nous le pouvoir de pécher, en déterminant notre volonté au bien, plus aussi nous la perfectionnons; et c'est là précisément ce que font les vœux, par lesquels nous nous obligeons a la pratique de la perfection. Heureuse nécessité , dit saint Augustin , qui contraint toujours de faire ce qu'il y
(1) Peccare non est libertas , nec pars libertatis. Peccare est potiùs non posse, quàm posse. Quicumque enim facitquod sibi non expedit, quantô magis hoc potest , tantô magis adversitas et perversitas possunt in illum. Ansel. c. 9. de forlit. et Albert. Mag. I de virtut.
(2) Hoc unum non potest omnipotens, mentiri nonpotest. Aug. Epist. 45. ad Jrmen. et Paul,
a de mieux ! Ne vous repentez donc pas de vous être lié par des vœux : au contraire, réjouissez-vous de ce que par ce moyen vous êtes privé d^une liberté dont vous n'auriez pu user que pour votre malheur (i). Si on vous voyoit prendre le chemin d'un précipice , ne vous feroit-on pas un grand bien de vous enfermer tellement le passage, que quand Tous voudriez vous perdre, vous ne le puissiez pas? Or, si vous avez à vous perdre, ce sera par le moyen de votre propre volonté. Car s'il n'y avoit point de volonté propre, dit Saint Bernard , il n'y auroit point d'enfer (2), et par conséquent , plus on vous ferme ce chemin en vous empêchant de faire un mauvais usage de votre liberté } plus on vous fait de bien. Ainsi ce nJest pas perdre sa liberté, que d'assujettir sa volonté à celle de son supérieur, parle vœu d'obéissance ; au contraire, c'est l'assurer davantage et la perfectionner, en la renfermant ainsi dans la pratique de l'obéissance et de la volonté de Dieu.
Un docteur célèbre (3) ajoute une chose digne de remarque. Bien loin , dit-il , que les vœux diminuent la liberté ; au contraire , celui qui s'oblige à Dieu par les vœux , et qui se soumet au joug de l'obéissance, jouit d'une plus véritablelibertéqu'un autre: caria
(1) Félix nécessitas , quae in meliora compellit ! Non te vovisïe pœniteat : imô , gaude jam tibi non sic licere, quod cura tuo detrimento licuisset. Ubi sup
(2) Cesset voluntas propria , et infernus non erit. Bern. serm. 5. de Rcsurr.
P) Soto. I. -. dejust. et jure. g. 2 art. 4. ad i.
AVANTAGES DE lA VIE RELIGIEUSE. 20g
Véritable liberté consiste à être maître de soimême; et celui qui se lie ainsi à Dieu , l'est sans doute davantage que celui qui n'y est pas lié delà même sorte. Pour prouver cette vérité plus clairement par des exemples : ce qui vous engage h faire vœu de cliasteté, c'est que vous espérez qu'avec la grâce de Dieu , Tousserez assez maître de vous-même pour garder la chasteté; et ce qui empêche un autre d'en faire vœu, c'est qu'il ne croit paspouvoir être assez maître de lui-même pour la garder. Ainsi , vous voyez que vous êtes celui qui avez plus de pouvoir sur vous pour faire ce que vous voulez , et ce que vous croyez que vous devez faire. Or, c'est en cela proprement que consiste la liberté : car la liberté que l'autre conserve, n'est pas une véritable liberté; c'est une sujétion, c'est un esclavage, puisqu'en effet il obéit en esclave à sa passion qui le maîtrise et qui le fait tomber dans le péché. Il est esclave de sa passion , qui le captivedansla loi du péché \i): car celui qui est vaincu est esclave de celui dont il est vaincu (2), et quiconque pèche est esclave du péché (3). Il en est de même dans l'obéissance : ce qui vous porte àfaire vœu d'obéissance, c'est que vous croyez que, moyennant la grâce de Dieu , vous serez assez maître de vous-même , pour suivre toujours la volonté
\i) Captivantetn illum in lege peccati. Fwm. y. 20. (a) A quo enim quis superatus est , hujus et servus est. 2. Pet. 2. 19.
{*) Omnisquifacjtpeccatum, servus est peccati. Joan.S.fy*
de votre supérieur, et mortifier toujours la vôtre ; et ce qui empêche un autre de faire le même vœu , c'est qu'il ne se sent pas assez maître de lui-même , pour pouvoir renoncer de la même sorte à la sienne et se soumettre à celle d'autrui. Par conséquent vous voyez qu'il faut avoir plus de pouvoir sur soi , et une plus ve'ritable liberté, pour s'assujettir au joug de l'obéissance par le moyen des vœux, que pour nes'y pas assujettir. Il y a delà grandeur et de la noblesse à le porter ; et c'est à un joug de cette nature que le Sage nous exhorte, quand il dit : Mettez votre pied dans ses fers , et votre cou da?is ses carcans; abaissez vos épaules pour pointer son joug, et n'ayez point honte de ses chaînes (i). Heureuses chaînes , heureux fers, qui attachent moins qu'ils ne parent ceux qui les portent! Ce ne sont pas des chaînes d'esclave et des marques de captivité ; ce sont des ornemens qui n'appartiennent qu'à des hommes libres, ce sont des marques de dignité et de grandeur. Il est au reste d'une grande importance pour notre soulagement et pour notre bonheur, de bien envisager les choses de cette sorte; car le joug de Jésus-Christ , comme le dit trèsbien saint Anibroise, est doux à porter, quand on le considère comme un ornement , et non pas comme un fardeau (2).
(1) Injice pederu tuum in compedes illius , et in torques illias collum tuum; subjice humerum tuum , et porta illam et ne acedieris vinculis ejus. Ecc'.i. 6. 25. et 26. < >
./.i) Jugum Chtisti suave est , si ornamenta putes cervicis tuae esse, non onera. Amb. lib. de inltiand.