‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 26 sur 58 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des grands avantages de la religion , et de lohligation que nous avons à Dieu de nous y avoir appelés.

Dieu est fidèle , dit l'Apôtre , bénissez-le à jamais, de ce que c'est par lui que vous avez été appelés à la société de son fils Jésus~ Christ Notre-S et gneur(\). Lorsque Dieu tira les enfans d'Israël delà servitude d'Egypte , il leur recommanda si expressément de se souvenir du jour où il leur avoit fait cette grâce , qu'il voulut que, pour en conserver la mémoire, ils en célébrassent tous les ans la fête buit jours durant , et que le septième ils immolassent et mangeassent un agneau , avec les mêmes cérémonies quele jour de leur délivrance. Que s'ilvouloit qu'ils célébrassent avec tant de solennité la mémoire du jour où il les avoit tirés de l'esclavage d'Egypte, pour les faire passer dans la terre de promission , (ce qui n'étoit qu'une grâce temporelle, dont les effets n'alloient point jusqu'à l'ame) , que ne devons-nous point faire pour célébrer la mémoire du jour où sa main toute-puissante a tiré notre ame de l'esclavage du démon , pour la mettre dans le cbemin du ciel? On rapporte de saint Arsène (2), qu'il solennisoit tous les ans le jour auquel Dieu lui avoit fait

(1) Fidelis Deus, per quem vocati estis in societatem fîlii ejus Jesu Christi Domini nostri. i. Cor. 1.9. (2) Jn ejus vitâ.

la grâce de le retirer du siècle; et sa manière delesolenniserétoitde communier ce jour-là, de donner l'aumône a trois pauvres, de manger un peu de légumes cuits , et de laisser sa cellule ouverte à tous les solitaires qui vouloient le voir.

Saint Augustin applique au sujet de la retraite du siècle, la réponse que fit Moïse k Pharaon , qui refusoit de laisser aller les enfans d Israël clans le désert pour y sacrifier, et qui vouloit les obliger à sacrifier dans l'Egypte même. Ce/a ne se peut pas, répondit le saint législateur du peuple de Dieu '.car il faut que nous immolions au Seigneur notre Dieu les abominations des Egyptiens , c'est-à-dire, les animaux mêmes qu'ils adorent comme dieux : que si nous immolions en leur présence ce quils adorent , ils nous lapideroient; c'est pourquoi nous irons dans le désert , pour y sacrifier au Seigneur notre Dieu, comme il nous Va dit (i). Ceux que Dieu appelle à la perfection des conseils évangéliques , se trouvent dans les mêmes termes. Il faut qu'ils lui sacrifient les abominations du monde , c'est-à-dire , les choses que le monde adore, les richesses, les honneurs , les plaisirs , l'attachement à soi-même et à sa propre volonté , et comme ils seroient

(i) -iug. I. 2. qq. sup. Exod. q. 28. in illud. >"on potest ità fieri : abominationcs enim Jigyptiorum immolabimus Domino Deo nostro. Quôd si macfaverinuis ca quçe colunt ^Egyptiicoràra cis , lapidibus nos obrucnt : viara trium dierum pcrgeraus in sollicitudinem , et sacriGcabimus Deo nostro , sicut praecepit nobis. Exod. 8. 26. a;.

exposés à l'opprobre et a la risée des gens du monde, s'ils faisoient ce sacrifice dansle mon» de, il faut qu'ils sortent du monde et qu'ils se retirent dans la solitude delà religion, pour y sacrifier a Dieu en paix. Nous sommes dans cet état. Dieu, par sa miséricorde infinie, nous a tirés de la servitude du monde , et nous a fait venir dans la solitude de la religion , afin que par le moyen des trois vœux , nous puissions lui sacrifier ces dieux du monde, et' nous pouvons le faire avec d'autant moins d'obstacles , que dans la religion l'honneur et la gloire consistent a les sacrifier , et que celui qui en fait un sacrifice plus parfait , est aussi celui qui y est le plus en estime.

Pour mieux vous faire comprendre quelle est la reconnoissance que nous devons avoir de cette grâce , nous toucherons ici quelque chose de ce que les Saints disent de l'excellence et des avantages d'un si grand bienfait. Saint Jérôme expliquant ces paroles du Prophète royal : En sortant d'Egypte, il entendit une langue qu'il ne connoissoit point , et il déchargea ses épaules des fardeaux quil avoit accoutumé de porter (i) , s'étend sur la miséricorde que Dieu nous a faite de nous tirer du siècle , et nous représentant la misère de la servitude dans laquelle nous vivons sous la tyrannie du démon , et la liberté des

fi) Hier. sup. Ps. 80. Cùm exiret déterra iEgypti,linguam , quam non noverat, audivit ; divertit ab oneribus dorsum ejus. Ps. 80. 6. et 7.

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enfans de Dieu à laquelle il nous a appele's , Dieu, dit-il , nous a délivrés d'un joug et d'un fardeau bien pesans. Nous étions esclaves de Pharaon , et le Seigneur par sa main toute-' •puissante nous a tirés de la terre d'Egypte , delà maison de servitude (i). Lorsque nous étions en Egypte , nous travaillions aux bâti-» mens de Pharaon ; nous portions du mortier et de la brique, et tout notre soin étoit de chercher et d'amasser de la paille. Nous n'avions point alors de blé, nous n'avions point le pain céleste qui nous a été donné d'en-haut, et la manne n'étoit point encore tombée du ciel pour nous. Que les charges que nous portions étoient pesantes (2) ? Que c'est en effet un fardeau pesant que celui des gens du monde! que de soins ! que de peines, pour subsister seulement , ou tout au plus pour parvenir à. quelque emploi honorable ! que de difficultés ensuitepour s'y maintenir etpour s'y avancer! que d'intrigues, que d'embarras, que de devoirs et de contraintes! enfin que de sujétions différentes, dont on ne connoîtbien la misère que quand on l'éprouve ] Certainement le joug que portent les gens du monde , est un joug de fer , un joug très-pesant et très-insup-

(1) In manu fnrti eduxit nos Dominus de terra JEgypti,, de domo servitutis. Excel. i3. i4-

(2) Quandô in /Egypto eramus, extruebamus civitatesPharaonis, lutum ellateieni portabamus , et tota anima nostra quœrebat paleas iNon babebamus frumentum , non babebamus cœlestem paoem , et qui de cœlo venit; noodùm acceperamus manna de cœlo , quàm grandia anteà babebamus onera ? Hieron. ubi sup.

portable; mais Dieu nous a déchargés par sa grâce (f) , en nous imposant le sien , qui est doux et léger (2), et en nous appelant à un état dans lequel nous n'avons rien a faire qu'à l'aimer et qu'a le servir.

L'Apôtre parlant de la différence qu'il y a entre ceux qui sont engagés dans l'état du mariage , et ceux qui ne le sont point. Celui , dil-il , qui ri a point de femme , est occupé des choses du Seigneur et du soin de plaire à Dieu ; mais celui qui a une femme est occupé des choses du monde et du soin de plaire à sa femme , et est partagé entre Dieu et le monde. Une femme qui ri est pointmariée, est une vierge qui songe encore aux choses du Seigneur et aux moyens d'être sainte de corps et d 'esprit ; mais celle fui est mariée , songe aux choses du monde t aux moyens de plaire à son mari (3). Que i l'Apôtre dit que tout le soin de ceux qui vivent dans le monde dans l'état de chasteté, doit être de plaire à Dieu et de se sanctifier l'esprit et le corps 5 quelle doit être l'obligation des religieux que Dieu a déchargés de tous les soins de la terre , et même de celui

(0 Divertit ab oneribus dorsum ejus. Ubi sup.

(2) Jugum enim meum suave est, et onus meum levé. Matth. 11. 3o.

(3) Qui sine uxore est, sollicitus est quœ Dominisunt, qoomodô placeat Deo. Qui autem cum uxore est , sollicitus est quae sunt mundi , quomodô placeat uxori , et divisus est. Et mulier innupta , et virgo , cogitât quae Dominisunt, ut sit sancta corpore et spiritu. Quae autem nupta est , cogitât qu« sunt mundi, quomodô placeat viro. i. Cor. 7. 3s. 33. 34.

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de leur subsistance, afin qu'ils n'eussent point d'autre soin que de se rendre, tous les jours plus agréables à ses jeux, et d'augmenter tous les jours en sainteté ? Saint Augustin dit (i), que la différence de ces états est figurée par celle que fit Abraham en sacrifiant les victimes que Dieu lui avoit commandé d'immoler, qui étoientune vache, une chèvre , un bélier , une tourterelle et une colombe: car l'Ecriture marque qu'ayant coupé en deuxles trois premières victimes, // ne coupa point les oiseaux en deux (2), mais qu'il les offrit tout entiers. Par les animaux terrestres , dit ce Père^ il faut entendre les hommes charnels et les gens du siècle, dont l'esprit et le cœur sont continuellement partagés en divers soins ; et par les oiseaux, il faut entendre les hommes spirituels qui , soit qu'ils demeurent dans la retraite comme la tourterelle, soit qu'ils vivent dans le commerce des hommes comme la colombe , ne se partagent point en deux , mais s'offrent entièrement à Dieu , et ne s'emploient uniquement qu'a le servir. Or , c'est là un des avantages des religieux , de pouvoir se sacrifier tout entiers à Dieu , sans aucun partage, et de n'avoir rien à faire qu'à lui plaire. C'est dans ce dessein que nous faisons vœu de chasteté , afin qu'étant dégagés du soin de

(0 Lib. 16. deCiv. Dei. c. si.

(a) Aves autem non divisit. Gcn. i5. 10.

AVANTAGES DE LA ViE RELIGIEUSE. 217

plaire a une femme , et de gouverner une famille , nous ne nous appliquions qu'a nous rendre plus saints et plus parfaits. C'est dans ce dessein que nous faisons vœu de pauvreté' , et que nous renonçons aux richesses, afin qu'e'tant aussi de'livre's des in quie'tudesqu'elles donnent, qui sont les e'pines qui e'touffent la bonne semence , nous ne travaillions qu'à la faire profiter dans notre cœur et à y amasser lestre'sors de la grâce. Enfin, c'est dans ce dessein que nous faisons vœu ci'obe'tssance , et que nous renonçons à nous-mêmes et à notre propre volonté' , afin que n'ayant plus à nous mettre en peine de notre conduite, et en ayant remis entièrement le soin entre les mains du supe'rieur qui en est charge' , nous ne songions qu'à ce qui regarde notre progrès spirituel. Saint Je'rome e'crivant sur ces paroles du Psalmiste : Bénissez maintenant le Seigneur, vous ses serviteurs qui demeurez clans sa maison (i) , dit que de même qu'un grand seigneur a plusieurs serviteurs , dont les uns sont auprès de sa personne, et les autres dans des terres de la campagne ; de même Dieu a plusieurs serviteurs , dont les uns, pour ainsi dire, sont comme attaches auprès de sa personne, et les autres sont employée au-dehors(2).Les religieux sont comme

(1) Ecce nùnc benedicite Domînum , omnes servi Dominî. Quistatisin domo Domini, in atriis domûs Dei nostri. P$ io3. î. 2.

(2) SicDeushabet multam familiam. Habet quasi ad facicm suam qui sibi ministrant : habet alios in agris. Hieroru

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les serviteurs domestiques, qui ne quittent point leur maître , et qui lui parlent tous les jours ; et les gens du siècle sont comme les serviteurs qu'il laisse dans les terres pour les cultiver. Or, de même , continue cesaint docteur, que quand ceux qui servent au-dehors veulent obtenirquelque chose de leur maître, ils y emploient ordinairement ceux qui sont auprès de lui; de même lorsqu'il survient quelqu'affaire aux gens du siècle, et qu'ils veulent obtenir quelque grâce de Dieu ils s'adressent ordinairement aux religieux, comme a ceux qui ont plus d'accès qu'eux auprès de Dieu et qui en sont plus favorisés. De plus , comme les serviteurs qui sont employés à cultiver les terres sont ceux qui ont toute la peine , tandis queles autres jouissent d'une vie douce auprès de leur maître ; aussi les gens du siècle sont ceux qui ont la peine et le soin de tout , tandis que les religieux n'ont autre chose à faire qu'à vivre en repos , et a s'entretenir avec Dieu. SaintGrégoire dit (i) que la différence de ces deux états nous est encore figurée par les diffèrens genres de vie que Jacob et Esaiï avoient embrassés , Esaû étant un chasseur qui aimait la campagne , et Jacob étant un homme simple qui aimoit à demeurer clans les tabernacles (2). Par Esaiï, qui étoit adonné à la chasse, il faut

(1) Greg. Mor. I. 5. c. 8.

(2) Factus est Esaù vir gnarus venandi, et homo agricola : Jacob autem vir simples habitabat in tabernaculis , vel habitabat domi. Gcn. 20. 37.

entendre , dit ce Père , les gens du siècle , qui sont sans cesse occupés du soin des choses de la terre; et par Jacob , homme simple , et qui demeuroit dans les tabernacles , il faut entendre les religieux qui vivent dans un continuel recueillement d'esprit et dans une continuelle application a ce qui regarde la perfection de leurs âmes , et qui, par celte raison, sont les bien-aimés de Dieu, comme Jacob étoit le bien-aimé de sa mère. Or , considérons ici quelle grâce le souverain maître nous a faite de nous élever tellement au-dessus des gens du siècle, qu'ils soient comme les serviteurs qu'il occupe aux emplois bas et pénibles de la campagne , et que nous soyons comme les domestiques qui ne sortent point d'auprès de sa personne. Certes, nous lui pouvons bien dire ce que la reine de Saba dit à Salomon, après avoir vu la magnificence et le bon ordre de sa maison : Heureux vos gens, et heureux vos serviteurs , qui sont toujours en votre présence , et qui entendent votre sagesse (i)! Heureux les religieux, d'avoir été choisis de Dieu pour demeurer dans sa maison et pour y jouir à toute heure de sa présence et des trésors de sa sagesse infinie !

Il est aisé de juger par ce qu'on vient de dire , quel est l'aveuglement de ceux qui croient avoir beaucoup fait pour Dieu , en quittantle monde, et qui prétendentqueDieu

(0 Beati viri tui , et beati servi tui, qui sunt coràm te semper , et audiunt sapientiam tuam. 3. Reg. 10. 8..

leur en est fort redevable. Vous vous trompez; c'est Dieu, au contraire, qui vous a fait une grande grâce de vous tirer du monde , pour vous placer dans sa maison, et pour vous élever à un état si sublime ; c'est vous qui êtes le redevable, et qui êtes obligé de bu rendre de nou veaux services en reconnoissance d un si grand bienfait. Si un roi attiroit un gentilhomme auprès de lui , pour bu donner une des principales charges de sa cour , ce gentilhomme n'auro.t garde de croire qu ileutfint beaucoup d'avoir quitté sa maison et que le roi lui en dûtêtre obligé : au contraire il comprendre* quele roi , en 1 appelan pour cela auprès desa personne, auroit ajouleune nouvelle grâce à celles qu'il lui auroit de a faites, et il tâcheroit de la mériter et de a reconnoîtrepar de nouveaux services \oila ce que nous devons faire ; car ce n est point nous qui avons choisi Dieu c est D.eu qui nous a^boisis , et qui nous a fait la grâce de nous appeler , non-seulement sans que nous 1 eussioTs mérité , mais même quoique nous nous en fussions rendus indignes.

Hélas ! Seigneur , qu'avivons pu voir en nous, pour nous choisir plutôt quenos fren* que vous avez laissés dans le mond , e t qu y avoit-il en nous qui pût vous plaire i tant bien que vous y ayez vuqnelque chose^ vous ait plu, puisque vous nous ■***""£ Mais menez sarde, dira-t-on , à ce que -vous avanS car' tous les théologiens tiennent

qu'il n'y a rien en nous qui puisse contribuer k la cause de notre prédestination. Saint Augustin explique très-bien ceci par une comparaison. Un sculpteur, dit-il , passe par un bois , il voit un tronc d'arbre coupé, il s'arrête, il le considère, il trouve qu'il lui plaît , et il se détermine à en faire quelque chose. Mais qu'y a-t-il pu voir qui lui plût ? Il y a vu cequ'ilpouvoit devenirparle moyen de l'art; et il y a aimé non pas ce qu'il étoit alors , mais ce qu'il se proposoit d'en faire : il y a aimé la figure qu'il a voit dessein d'en tirer ; et voilà commentDieu nous a aimés, quoique nous fussions pécheurs. 11 n'a pas aimé l'état où nous étions., et il ne nous a pas aimés afin de nous y laisser , et afin que nous demeurassions comme des troncs d'arbres; mais il nous a regardés comme un excellent ouvrier regarde une pièce de bois abattue dans une forêt , et il a songé à l'ouvrage qu'il en feroit(i). Voilà ce qu'il lui a plu de nous, non pasceque nous étions alors , car nous n'étions que des pièces de bois informes et inutiles, mais ce qu'il a voit dessein de faire de nous. Il vouloit, cet ouvrier admirable , qui a fait la terre et les cieux, et qui a prédestiné 3 pour être conformes à l'image de son Fils , ceux •quil a connus par sa prescience (2), il vou-

(1) In arte vidit quod futurum est, et amavit quod indè facturus est; non illud quod est. Sic nos et Deus amavit pec- Catores Quasi lignum desilvâ vidit nos faber, et cogitavit aedificiuin quod facturus est. Aug. tract. 8. sup. î.Ep. Joan,

fa) Quos prcscivit et prsedestinavit conformes fieri imaginis filii sui. Rom. 8. 39.

loit faire de vous une image qui fût parfaite , et qui lui ressemblât à lui-même ; et c'est là ce qui lui a plu en vous , et ce qui l'a porté à vous choisir. Car ce nest point vous , dit le Sauveur , qui m avez choisi ; mais c'est moi qui vous ai choisis , et qui vous ai établis > afin que vous alliez et que vous rapportiez dit fruit , et que votre fruit demeure éternellement (i). Considérez quelle est l'image que Dieu veut faire de vous , et combien il veut la rendre semblable a son fils unique > puisqu'il vous a choisi pour le même emploi, pour lequel on l'a envoyé dansle monde, qui est le salut des âmes.

Le même Saint , expliquant ce verset du psaume cent trente-sixième : Sur le bord des fleuves de Babylone , là nous nous sommes assis } et nous avons pleuré en nous souvem liant de Sion (2), lui donne un sens qui vient très-bien à notre sujet. Les fleuves de Babylone sont les choses passagères de la terre ; et il y a cette différence entre les enfansdeBabylone et les enfans de Jérusalem , que ceux-là demeurent au milieu des fleuves de Babylone, où ils sont continuellement exposés à la tempête ; c'est-à-dire , se plongent dansles plaisirs, où ils ont continuellement à craindre les surprises delà mort : et que ceux-ci qui voient le malheur des autres, se tiennent

(1) Non vos me elegistis , sed ego vos elegi, et posui vos ut eatis , et fructum afferatis , et fructus vester maneat. Joan. i5. 16.

(3' Jug. in Ulud : Super flumina Balylonis, illic sedimus? et flevimus , cùm recordaremur Sion. P's. i3G. 1.

sur le bord de ces fleuves , et se mettent à pleurer (i). Mais de quoi pleurent-ils, et pourquoi sont-ils assis sur les bords du fleuve? Premièrement, ils pleurent leur exil , dit ce Père : la vue des orages qui s'élèvent à toute beure sur les fleuves de Babvlone et le souvenir de leur céleste patrie, dont ils sontéloignés,leurtirentsans cesse des larmes, et leur font dire en soupirant : O sainte Sion , où. tout est permanent, et où rien ne passe , qui nous a précipités dans cette misère? Pourquoi sommes-nous séparés de celui qui vous a bâtie, etdela compagnie de vos babilans(2)? Quand serons-nous délivrés des périls qui nous environnent 1 Quand nous rappellerat-on de notre exil \ Quand n'aurons-nous plus rien à craindre , et quand nous verrons-nous dans vos murs ? En second lieu, ils pleurent ceux qui se laissent emporter au courant des fleuves de Babylone, ils pleurent leurs frères que la gloire , l'ambition , l'amour , la baine et l'envie entraînent dans le précipice, et qui y tombent tous lesjours à milliers.Une grande sainte vit un jour en esprit les âmes tomber en enfer , comme les flocons de neige tombent l'biver sur la terre. Qui ne pleureroit cette perte , et qui pourroit la voir sans se sentir décbirer les entrailles de compassion?

(1) Vident haec, et non se mittuot in flumina Babylonis, sed sedent super flumina Babylonis , et fient super flumina Babylonis. Aug. ubi sup.

(2) O sancta Sion , ubi totum stat, et nihil fluit 1 qui* nos ità praecipitavit? quare dimisimus conditorem tuum et societatem tuam ? AUg. ibid.

Enfin, ils sont assis sur le bord des fleuves de Babylone , pour secourir leurs frères qui se perdent, pour leur donner la main, et pour voir s'ils ne pourront pas en sauver quelquesuns ? "\ oilà quel doit être l'emploi de tous les religieux qui sont désignés par les enfans de Jérusalem , et quel doit être principalement le nôtre. Car Dieu nous a particulièrement appelés , pour nous faire devenir pêcheurs d'hommes (i), et il nous a établis comme sur les bords des fleuves de Babylone, afin que nous nous mettions en devoir de sauver les débris du naufrage qui y arrivent tous les jours, et que nous tendions la main aux âmes qui sont sur le point de se perdre. Considéjons maintenant d'un côté combienDieu nous a fait de grâces plus qu'aux gens du monde, de nous avoir mis sur le rivage, tandis qu'il les laisse au milieu des eaux, où ils sont à tout moment en danger de se perdre, et de l'autre , combien il faut de force et d'adresse pour secourir des gens qui se noient , et combien sans cela on est en danger de se noyer avec eux, étant assez ordinaire qu'un homme qui se noie entraîne avec lui celui qui veut le sauver. Il faut être bien habile dans l'art de gagner lésâmes à Dieu ; il faut avoir une grande vertu et une grande sainteté pour tirer les autres du péril, sans s'y exposer soi-même.

(1) Venite post me, etfaciaui vos fieri piscatoreshominum. Slatth, 4. 19.

AVANTAGES DE LA VIE BELlGÎEUSE. 2^5

On ranconte de saint Anselme^ i), qu'étant un jour ravi en extase , il vit un grand fleuve où venoient se jeter toutes les ordures et toutes les immondices de la terre :les eaux en étoient si sales et si puantes, qu'on ne pouvoit rien imaginer de semblable , et le cours en étoit si impétueuxet si rapide, qu'il entraînoit tout ce qu'il rencontroit,hommes et femmes, riches et pauvresses précipitant à toute heure jusqu'au fond, et les repoussant ensuite, puis les précipitant de nouveau,sansleur laisser un seul moment de relâche. Le Saint étonné de ce spectacle , et surpris de voir que ceux qui étoient dans le fleuve étoient en vie, demanda comment ils pouvoient vivre et de quoi ils se nourrissoient;et il lui fut répondu qu'ils ne se nourrissoient que des ordures etdeseauxbourbeuses dans lesquelles ils étoient plongés, et qu'avec cela ils ne laissoient pas de vivre contens. On lui expliqua ensuite cette vision et on lui dit que ce fleuve si rapide étoit le monde, où les hommes plongés dans le vice et entraînés par leurs passions, vivent dans un aveuglement si étrange, que quoique l'agitation continuelle dans laquelle ils sont, ne leur permette pas de pouvoir jamais trouver de repos, ils ne laissent pas de se croire heureux. Après celail fut ravienespritdans un parctrèsspacieux,dont les murailles étoient couvertes de lames d'argent, et jetoientungrandeclat.il yavoitaumilieu une prairie,dont l'herbe étoit

(0 Habetur Incjus opcrib. et refcrt. Sur. in ejus vitâ. 21. dprit. Tilman. Jiraudcmbrach, collât. 3. c. 34.

toute d'or, mais si molle et si fraîche , qu'elle plioit aisément,, quand on vouloit s'y asseoir; et que sansparoîtrejamaisfléirie,elle revenoit àsonpremier e'tat sitôt qu'on se relevoit.L'air que Ton y respiroit étoit doux et pur ; tout enfin y étoit si riant et si agréable, qu'il sembloit quecefûtunparadisterrestre,etque rien n'y manquât à la souveraine félicité. 11 fut dit au Saint , que c'étoit la une représentation très-naïve de l'état de la vie religieuse.

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