CHAPITRE VII
Continuation du même sujet.
Saint Bernard, voulant comprendre en peu de paroles les avantages de la vie religieuse, dit que la sainteté et la pureté delà religion font que celui qui est engagé dans cet état ? vit plus purement, tombe plus rarement, se relève plus vite , marche avec plus de précaution , est plus souvent rafraîchi par les consolations célestes , se repose avec plus de sûreté , meurt avec plus de confiance, est plutôt purgé de ses fautes , et reçoit une récompense plus glorieuse (1). Votre profession , dit-il , en un autre endroit, parlant aux religieux , est très-sublime : elle est plus élevée que les cieux; elle est égale aux anges ; elle est semblable à la pureté angélique 5 car
(>) Nonoe haec est religio, sancta , pura et immaculata , in quâ homo vivit puriùs, cadit rariùs , surgit velociùs, incedit cautiùs, irroratur frequentiùs, quiescit securiùs , moritur fiduciùs , purgatur citiùs, praemiatur copiosiùs? Bcrn, serm, sup. Simile est regnum cœlorum, etc.
vous avez fait vœu, non-seulement de toute sorte de sainteté, mais de la perfection de toute sorte de sainteté, et même de la perfection la plus consommée ; c'est aux autres à servir Dieu, c'est à vous à être attachés à Dieu. Quel assezdignenom pourrois-je donc vous donner, ajoute ce Père? Vous appellerai-je des hommes célestes ou des anges terrestres,puisque, quoique vous viviez sur la terre, tout votre entretien et toutes vos pensées sont dans le ciel (i)] Vous ri êtes plus du monde) mais vous êtes les citoyens des saints et les domestiques de Dieu (2). Vous êtes semblables à ces esprits bienheureux , à qui Dieu commet le soin de notre garde, et qui s'occupent de telle sorte dans leurs emplois, qu'ils ne perdent jamais Dieu de vue. Voilà quelle est la vie d'un vrai religieux : son cœur est dans le ciel, pendant que son corps est sur la terre ; tout son entretien, toute sa conversation est de Dieu et des choses de Dieu ; et il peut dire véritablement avec l'Apôtre: Jésus-Christ est toute ma vie (3). De même que dans le monde on dit de celui qui est extrêmement adonné à la chasse , que la
(1) Altissima est professio vestra : coelos transit , par angelis est, augelicae similis puritati : non enim solùm omnem vo vistis sanctitatem , sed omnis sanctitatis perfectionem , et ononis consummationis finem. Aliorum est servire Deo , vestrura adhaerere... Quos quo nomine digniùs appellera nescio, homines cœlestes, an angelos terrestres, degentes in terris , sed conversationem habentes in cœlis. Idem ep. ad frat. de monte Dei.
(2) Nonestis demundo, sed estis cives sanctorum , et domestici Dei. Ephes. 2 . 19.
(3) Mibi vivere Ghristus est. Phillpp. 1.21.
chasse est toute sa vie; et de celui qui est extrêmement adonné à l'étude, que toute sa vie est d'étudier : de même l'Apôtre dit ici de lui, que Jésus-Christ est toute sa vie, parce qu'il n'est adonné qu'a Jésus-Christ, et qu'il s'est entièrement consacré à lui. Or, un religieux y est consacré de la même sorte , et peut par conséquent dire la même chose.
Le même S. Bernard applique à la vie religieuse ces paroles des Cantiques \Notre\)etit lit tout couvert de fleurs ( i), et dit que comme dans le monde il n'y a rien de pi us propre au repos que le lit, aussi dans l'Eglise de Dieu , il n'y a rien de plus propre a la tranquillité d'esprit que la religion; et que c'est une espèce de lit, oiil'ame dégagée des soins et des inquiétudes du siècle, se repose continuellement en Dieu. Nous éprouvons tous les jours dans la Compagnie l'avantage qu'il a plu à Dieu de nous faire en cela ; les supérieurs y ayant un soin si particulier de nous pourvoir de tout ce qui nous est nécessaire pour la vie et pour l'habillement, pourles études et pour les voyages^, quand nous sommes malades, et quand nous nous portons bien, que nous pouvons bien nous passer de nos parens, et ne songer à eux que pour les recommander k Dieu, Car soit qu'ils soient morts ou qu'ils soient encore en vie, soit qu'ils soient riches ou qu'ils soient pauvres, la Compagnie et les
(i) Bern. sup. Cent, in itlud : Lcctulus noster floridas. Cant. i . i5.
supérieurs qu'elle nous donne, nous tiennent lieu de père et de mère; et avec une tendresse ! qui passe celle des pères et îles mères , ils . pourvoient à tous nos besoins , afin que i n'ayant plus à nous mettre en peine des | choses temporelles, nous ne songions qu'à | la fin pour laquelle nous sommes venus dans i la religion , qui est pour travailler à notre ! avancement spirituel et à celui de notre prochain. Clément Alexandrin dit que Dien ayant mis l'homme dans le paradis terrestre, lui abandonna la possession de toutes | choses, afin que n'ayant plus rien à désirer i sur la terre , il élevât ses désirs au cieL La i Compagnie tient une pareille conduite a I notre égard : elle se charge du soin de tout ce qu'il nous faut , afin qu'étant délivrés du souci des choses de la terre, nous portions toutes nos pensées vers le ciel.
^vasw vwvawmw vatvxvvaatvsvvas vas vww\ \\\w\\\vvv\ CHAPITRE VIII.
Du renouvellement des vœux, oui est en usage parmi nous } et du fruit au on peut en tirer»
L'an mil cinq cent trente-quatre (i), le jour de l'Assomption de la Vierge , les premiers pères de notre Compagnie s'étant assemblés à Paris avec saint Ignace , allèrent a Montmartre (2) dans l'Eglise qui y est dédiée à la
(1) Lib. 2. eap.i. vitœ. S, Ignat.
(2) Mons martyruua.
Vierge; et la, après s'être confesse's et communies, ils promirent solennellement aDieu qu'un certain jour qu'ils marquèrent, ils quitteroient tout leur bien, sans se réserver autre chose que ce qui leur seroit nécessaire pour aller jusqu'à Venise. Ils firent encore vœu de s'employer au salut du prochain, et d'aller en pèlerinage à Jérusalem, avec cette condition, qu'ils attendroient un an entier a Venise la commodité de passer dans la terre sainte;que s'ils la trouvoient dans l'année, ils iroient a Jérusalem > et feroient ensuite tout leur possible pour demeurer le reste de leurs jours dans les lieux saints ; mais que s'ils ne pouvoientpas jpasserdansunan,ouqu'ajantvisité les saints lieux, il leur fut impossible de s'y établir pour toujours, ils viendroient à Home se prosterner aux pieds du pape, et s'offrir à lui, afin qu'il disposât d'eux comme il lui plairoit , pour le bien et pour le salut des âmes. Ils renouvelèrent les mêmes vœux deux années de suite , à pareil jour, dans la même église, etavecles mêmes solennités ; et c'est de la qu'a pris origine le renouvellement des vœux qui se pratique dans la Compagnie avant la profession.
Notre saint instituteur parlant de ce renouvellement des vœux , dit que renouveler ses vœux, ce n'est pas s'engager de nouveau envers Dieu, mais que c'est se ressouvenir de l'engagement qu'on a pris avec lui , et le confirmer (i). C'est renouveler ce qu'on a
(i) Vota sua renovare , non est obligatione nova se adstrin-
AVANTAGES DE LA VIE RELIGIEUSE. ^3l
fait auparavant et le confirmer avec joie , pour marquer qu'on n'a point de regret de l'avoir fait, mais qu'au contraire on rend grâces à Dieu d'avoir accepte l'offrande qu'on lui a faite; qu'on la feroit de nouveau, si elle étoit encore a faire; que s'il y avoit mille mondes à quitter, on les quitteroit tous pour l'amour delui, et que si on avoit mille volontés et mille cœurs a lui sacrifier, on lui en feroit le sacrifice avec joie. C'est ainsi que ce renouvellement de vœux doit se faire ; et quand on le fera de cette sorte, on peut s'assurer qu'Usera d'un grand mérite; car de même que la joie et la complaisance qu'on a du péché est un nouveau péché et un nouveau sujet de châtiment; de même la joie et la complaisance qu'on a d'unebonneactionestunechose agréable a Dieu, et une nouvelle matière de récompense : la joie d'une bonne action est méritoire a proportion que l'action est bonne.
Ce renouvellement des vœux, dit-il ensuite (i), pour entrer davantage dans le détail, se fait pour trois sujets. Le premier j pour augmenter la dévotion dansles cœurs (2); en effet , il ne l'augmente pas peu dans le cœur de ceux qui se préparent comme il faut pour le bien faire. Le second , pour réveiller en nous le souvenir de l'obligation que nous avons contractée avec Dieu , et nous exciter
gère, sed ejus qaâ obstricti sunt in Domino, recordari atque eamdem confîrmare. i. p. const, 5. c. §. 5.
(1) 4« part.constit. c 4 §• 5.
(2) Ad devotionis augmentum.
232 PART. Ilf. TRAITÉ It. CHAP. VIII.
par-là à nous acquitter fidèlement de notre promesse , en travaillant tous les jours à nous rendre plus parfaits (i).Et le troisième , pour nous confirmer toujours davantage dans notre vocation (2). Car de même que c'est un grand remède dans les tentations, que de produire des actes de la vertu qui est contraire au vice dont on est tenté , parce que les contraires se guérissent par leurs contraires -, de même c'est un grand remède contre les mouvemens intérieurs de chagrin et de dégoûtquele démon tâche de nous donner dans les occasions , de renouveler les vœux qu'on a déjà laits. Il en devient plus foible, voyant que nous nous fortifions ainsi dans nos saintes résolutions,, et perd le courage de nous attaquer par de semblables tentations ; et si nous avons été coupables de quelque négligence , elle se trouve alors réparée avec usure par les nouvelles forces que nous acquérons.
La vertu et la perfection est une chose bien difficile à notre nature corrompue : car la misère et la foiblesse que nous avons contractée par le péché est si grande , et l'inclination que nous avons au mal est si violente , que quoique nous commencions quelquefois nos exercices spirituels avec ferveur, nous ne laissons pas cependant de nous relâcher peu à peu , et de retourner
(1) Ad excitandam , quâ Deo obstricti sunt oblationis memoriam.
(2) Ad majorent studentium in suâ vocatione conGrma» tionem.
bientôt à notre foiblesse et a notre tiédeur. Nous ressemblons à des contre-poids d'horloge qui tirent toujours en bas : notre chair , qui est terre, nous tire toujours vers la terre ; ainsi nous avons besoin de secours , afin que si nous venons à tomber , nous puissions du moins nous relever aussitôt. C'est pourquoi , comme l'Eglise a établi l'Avent et le Carême , afin qu'il y eût deux temps dans l'année où ses enfans pussent reprendre de nouvelles forces, pour recommencer à servir Dieu avec une nouvelle ferveur ; aussi notre saint fondateur a voulu que deux fois l'année^ nous nous rappelassions la mémoire des vœux que nous avons faits à Dieu , afin que ce souvenir rallumant en nous notre première ferveur , nous redonnât de nouvelles forces, pour nous acquitter des devoirs de notre vocation ; et voilà ce qui l'a principalement porté à instituer dans la Compagnie ce renouvellement solennel des vœux, et. quel est le fruit que nous devonstâcher d'en tirer.
Saint François Xavier disoit(i), que ce n'étoit pas seulement dans les temps qui y sont destinés , qu'on devoit les renouveler; mais qu'à l'imitation du saint abbé Paphnuce, il falloit les renouveler tous les jours ; et que comme il ne connoissoit guère de meilleures armes pour un religieux contre toute sorte de tentations , il nous conseiiloit de nous en
(ij Llb. 6. c i3 et i5 de sa vie. Coll. 3. Abb. Paph. de triplici renunt. Moncich.
aimer tous les soirs et tous les matins après l'oraison contre les ennemis de notre salut. Que si on n'a pas assez de ferveur pour embrasser cette pratique , il est bon au moins de suivre celle que quelques-uns observent , qui est de renouveler leurs vœux toutes les fois qu'ils communient , de se demander souvent compte à eux-mêmes delà manière dont ils les observent , et d'examiner avec soin si leur conscience ne leur reproche rien contre la fidélité de leur promesse.
Pour mieux parvenir a la fin que l'on doit se proposer dans le renouvellement solennel des voeux, il est del'usage delà Compagnie (i), qu'outre les austérités et les mortifications corporelles qu'on pratique dansle temps destiné à ce renouvellement, on fasse encore trois choses pours'y préparer. La première, de se tenir quelques jours en retraite , pendant lesquels on s'abstient de toutes ses autres occupations, pour vaquer plus tranquillement à la prière etaux exercices spirituels. La seconde, de rendre compte de sa conscience au supérieur; ce qui alors doit se faire des derniers six mois, et plus exactement qu'en aucun autre temps de l'année ; et ce nui étant une de nos plus essentielles obligations , fera ensuite le sujet d'un traité particulier. Et la troisième , de se confesser de tous les péchés que l'on a commis pendant ces six mois , s'adressant à quelqu'un des confesseurs qui auront été
(i) Congreg. 6. decr. 45. can. 8.
marqués pour cet effet, conformément à l'ancien usage de la Compagnie, et à la règle que nous en avons. Or, tous ces moyens sont trèspropres pour la fin qu'on s'y propose : car en faisant la revue de toutes ses fautes , et en conférant les derniers six mois avec les précédens , on peut connoître aisément si on a fait plus de progrès dans un temps que dans un autre, et si on a avancé ou reculé dans la voie de Dieu ; et quand on trouve qu'on a reculé au lieu d'avancer , on a de la confusion de se voir si éloigné de la perfection à laquelle on a été appelé, et on se sent excité à faire de nouveaux efforts pour y parvenir. De plus , quand un homme voit toutes ses fautes rassemblées et de sang froid , il juge par celles dans lesquelles il est le plus souvent tombé , quelle passion règne plus en lui et lui livre une plus rude guerre; et alors il se porte avec plus d'ardeur à y appliquer les remèdes convenables , en faisant de cette passion le sujet de son examen particulier. Il y a plus ; c'est que comme on fait la revue de ses fautes dans le renouvellement des vœux, qui est un temps oui on fait aussi la revue de toutes les grâces que l'on a reçues de Dieu , et particulièrement de celle d'avoir été appelé à la religion, il est impossible que, considérant d'un côté tant de grâces reçues, et de l'autre tant de toutes commises , on ne s'humilie pas devant Dieu, et qu'on ne prenne pas une ferme résolution de se corriger., et de le mieux servir que
par lepassé.Les choses qui sont opposées l'une à l'autre, paroissent davantage quand on les approche l'une de l'autre : ainsi le noir et le blanc . mis l'un contre l'autre , en paroissent davantage. Or , comparez maintenant ce que Dieu a fait pour vous, avec ce que vous avez fait contre lui ; considérez quelles obligations vous lui avez , et comment vous lui avez répondu , et vous verrez quel sujet vous avez de vous abaisser devant lui , et de vous confondre. Que vous reste-t-il de la fréquentation des sacremens? que vous reste-t-il de tant de mortifications et d'austérités 3 de tant de prières, de tant d'examens, de tant d'exhortations et de lectures spirituelles ? dans quel abîme tout cela est-il tombé? quel fruit, quelle utilité en avez-vous recueilli 1 C'est ainsi qu'il faut s'examiner, quand on doit rendre compte de sa conscience au supérieur , ou faire une confession générale; surtout il faut essayerde découvrir par quel endroit les eaux de tant de grâces ont pu s'écouler et se perdre , afin que l'ayant découvert , on puisse y mettre ordre pour l'avenir.