CHAPITRE IX
Suite du même sujet.
Le renouvellement des vœux est encore institué parmi nous en reconnoissance de la grâce que Dieu nous a faite de nous tirer du menue et de nous appeler à la religion ;
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et c'est proprement une fête que nous célébrons en mémoire d'un si grand bienfait, qui est la source de notre bonbeur, et une grande marque de notre prédestination. Comme l'Eglise célèbre tous les ans la fête de la dédicace des temples matériels , il est juste aussi que nous célébrions la fête de la dédicace de nos âmes , qui sont les temples vivans du Seigneur. Mais pour la célébrer dignement et pour rendre nos remercîmens agréables à Dieu, il faut lui témoigner notre reconnoissance par les effets qui en sont la meilleure marque; il faut nous renouveler nous-mêmes en renouvelant nos vœux ; il faut nous fortifier de telle sorte dans l'observation de tous nos devoirs., que désormais nous nous en acquittions avec plus d'exactitude et de fidélité que jamais. C'est à ce renouvellement de nousmêmes, dit saint Grégoire, que l'Apôtre nous exborte par ces paroles: Renouvelez-vou* en esprit (i); car le renouvellement extérieur que nous faisons de bouebe , de quoi peut-il servir, s'il n'est pas accompagné du renouvellement intérieur de notre amel Quand les couleurs d'un tableau sont tellement usées et tellement effacées parle temps, qu'on a peine à distinguer les traits etles[flgures,on le rafraîcbit par de nouvelles couleurs , et il redevient aussi beau que s'il ne venoît que d'être acbevé. Les couleurs de la vertu s'usent et s'effacent en nous avec le temps , parce que
(1) Grcg. t. 22. Mor. c. 2. in illud: Renovamini spiritu mentis vestrae. Bph, 4. 25.
nous sommes entraînés par notre naturecorrompue, qui nous porte à la corruption et au désordre, et que la corruption du corps ap» pesantit Vame (i); c'est pourquoi il est nécessaire d'appliquer d'autres couleurs de temps en temps , et de retoucher sur nousmêmes , en renouvelant les saintes résolution que nous avons faites , et en nous y fortifiant de plus en plus. Si nous voulons ne nous point relâcher dans la vertu , dit saint Grégoire , il est extrêmement nécessaire de penser tous les jours que nous ne faisons que de commencer^). Souvenez-vous avec quelle ardeur et quel courage vous commençâtes , quand vous vîntes dans la religion : recommencez maintenant tout de nouveau avec le même courage et la même ardeur, et ce sera là vous renouveler vous-mêmes ; ce sera donner à Dieu une marque agréable de lareconnoissance que vous avez de ses bienfaits.
Cassien rapporte une exhortation courte et solide que l'abbé Pinuphe fit en présence de tous ses religieux à un novice qu'il recevoit ; et chacun peut se l'appliquer à soimême, comme un moyen qui peut beaucoup servir à la fin qu'on se propose dans le renouvellement des vœux. Vous venez de vous donner tout à Dieu , dit ce saint homme , et de renoncer à toutes les choses de la terre;
(1) Corpus quod corrumpitur, aggravât animam. S ap. 9. i5.
(2) Si lacessere ab inchoatis bonis nolurous, valdè necessarium est ut inchoare nos qootidiè credamus. Greg. I, Mor,
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gardez-vous de jamais rien reprendre de ce que vous avez quitte' par une renonciation (i), Vous avez renoncé aux richesses parle vœu de pauvreté; gardez-vous bien de vous attachera la possession de la moindre chose dans la religion; car il ne vous serviroit de rien de vous être privé de tout ce que vous possédiez dans le monde , si dans la religion vous vous attachiez à la possession de quelque chose. Vous avez renoncéà votre propre volonté et a votre propre jugement par le vœu d'obéissance; gardez-vous bien de les reprendre ; mais dites avec l'épouse : Je me suis dépouillée de ma tunique , comment pourrai-je la remettre ( 2)? Je me suis dépouillé de mes propres sentimens , Dieu me préserve de m'en revêtir ja* mais. Vous avez renoncé a tous les plaisirs et à tons les vains amusemens du siècle; gardezvous-bien de leur donner entrée dans votre cœur. Vous avez foulé aux pieds l'orgueil , la vanité et l'opinion du monde; gardez-vous bien de leur laisser prendre de nouvelles forces contre vous, quand il y aura plus longtemps que vous serez dans la religion j et quand vous enseignerez dans les chaires , ou que vous entrerez dans les charges. N'allez pas rebâtir alors ce que vous aurez détruit autrefois; car ce seroit devenir prévaricateur , et regarder derrière soi , après avoir mis la
(1) Cave ne quid aliquandô eorum résumas quœ renuntîans abjecisti. Cass. Ll\.dc inst. renunt. c.36. et coll. i. Jb.Moys.
(2) Expoliavi me tunicâ meâ , quomodô induar ilïà ? Cant. 5.3.
main à la charrue ; mais persévérez jusqu'à la fin dans la pauvreté et dans le dénuement de toutes choses , où vous avez promis à Dieu de vivre; persévérez dans l'humilité et dans la patience que vous aviez , lorsque vous demandiez avec larmes à être reçu dans ia religion.
Saint Basile, saint Bernard et saint Bonaventure (i) ajoute à ceci une autre considération. Songez , disent-ils , que vous n'êtes plus à vous , mais que tout ce que vous êtes et tout ce que vous possédez est à Dieu , à qui vous en avez fait don par le moyen de vos voeux ', c'est pourquoi gardez-vous de reprendre ce que vous lui avez déjà donné , car ce seroit commettre un larcin , puisque c'en est un de disposer d'une chose contre la TOÎonté de celui à qui elle appartient (2). Ne disions-nous pas au commencement de ce traité (3), que celui qui entre dans la religion donne a Dieu le fruit et l'arbre? Or , si quelqu'un avoit donné un arbre à un autre pour Replanter dans son jardin ^ et qu'il en prît ensuite le fruit, ne seroit-ce pas dérober? Et voilà ce que fait un religieux qui suit sa Tolonié , au lieu de faire ce que l'obéissance lui prescrit. Il fait même pis , car il commet un sacrilège, puisqu'il s'agit d'une chose déjà consacrée à Dieu , et même une espèce de
(1) Bâtit, m Regul. fusiùs disp. 19. et serm. de obdic. rerum. Bcm. serm. 19. inCant. Bonav. deinform. vovit. p. 1. c. 2. {*) Gontrectatio rei aliéna? , invilo domino, furtum est. (3J Traité 2. ch. 3,
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sacrilège que Dieu a extrêmement en horreur, comme il nous le dit lui-même par ces paroles : Je suis le Seigneur qui aime la justice , et qui hait la rapine dans ï holocauste (i). Qu'y a-t-il de plus criminel que de dérober quelque chose d'un holocauste qui est tout à Dieu , et qui lui est entièrement consacré 1 C'est pourquoi saint Bernard dit très-bien , qu'il n'y a point de crime plus énorme , que de reprendre du pouvoir sur une volonté qui a été offerte une fois à Dieu en sacrifice (2).
Saint Augustin expliquant ce passage de la Genèse : Dieu prit l'homme , et le mit dans le jardin de volupté, pour y travadler et pour le garder (3) , l'interprète d'une manière qui convient très-bien à notre sujet. Examinons , dit ce Père , ce que le Saint- Esprit veut nous donner à entendre par ces paroles. Est-ce que Dieu mit Adam dans le paradis terrestre , pour y cultiver la terre ? Il n'y a pas d'apparence qu'avant le péché , il ait voulu l'obliger à ce travail. A la vérité, il n y avoit pas d'inconvénient qu'il s'exerçât alors à quelque occupation par manière de récréation, comme font ceux qui prennent plaisir a travailler eux-mêmes a leurs jardins ;
(i) Ego Dominus diligensjudicium , et odio habens rapinam in bolocausto. haî. 61 , 8.
(a) Nullum sacrilegii crinien repcritur deterius, quàm in voluutate scrael oblalâ Deo, reaccipere potestatem. Bern. ep. 353.
(3) Aug. 1.8. sup. Gen. in illutl : Tulit Dominus Deus hominem , et posuit eum in paradiso voluplatis , ut operaretur, et custodiretillum. Gen, 2. i5.
mais qu'il y fût obligé par contrainte , cela n'étoit ni convenable à son état , qui étoit l'état d'innocence , ni nécessaire à la nature delà terre, qui rapportoit d'elle-même. Que faut-il entendre encore,, ajoute ce grand saint, par ces paroles ; Dieu mit l'homme dans le paradis pour le garder ? De quifalloit-il qu'il le gardât , puisqu'il n'yavoit point alors d'autre homme que lui au monde \ Falloit-il qu'il le gardât des animaux? mais avant le péché, les animaux ne faisoient aucun mal à l'homme , ni a ce qui lui appartenoit, et d'ailleurs comment un homme seul eût-il pu garder un lieu de si grande étendue contre tant de sortes d'animaux ? N'eût-il pas fallu premièrement y faire un enclos assez serré pour empêcher même le serpent d'y passer 1 et avant que de l'achever , n'eût-il pas fallu en chasser tous les animaux qui y étoient? et comment un homme seul eût-il pu venir à bout de tant de choses ? Il ne faut donc pas entendre par ce passage de l'Ecriture, que Dieu mit l'homme dans le paradis afin de le garder de cette sorte , et afin de cultiver la terre. Mais que veulent donc dire ces paroles : Pour y travailler et pour le garder? Elles veulent dire , répond ce Père , afin qu'il travaillât à pratiquer les préceptes que Dieu lui avoit donnés, et qu'en les pratiquant il se conservât le paradis , qu'il perdit ensuite faute de les avoirpratiqués. Venons maintenantànotre sujet : Pourquoi croyez-vous que Dieu vous
ait mis dans le paradis de la religion ? car c'est un nom que les saints lui donnent , et qui lui convient très-bien. Voulez- vous le savoir? C'est afin que vous pratiquiez les commandemens qu'il vous a donnés, et les conseils évangéliques qui sont renfermés dans vos règles , et afin qu'en les pratiquant, vouspuissiez conserver pour vous ce paradis terrestre, que d'autres ont perdu pour ne les avoir pas pratiqués.
Le même saint donne encore un autre sens à ce même passage : car il observe que l'Ecriture ne dit pas que Dieu mit l'homme dans le paradis , pour cultiver et pour garder le paradis , mais seulement pour le cultiver et pour le garder; ce qu'il dit pouvoir s'entendre aussi bien de l'homme que du paradis , et ce qui lui revient même davantage. Dieu donc 9 continue ce Père , mit l'homme dans le paradis , non pas afin que l'homme cultivât et gardât le paradis , mais afin que Dieu lui-même y cultivât et y gardât l'homme. Car comme on dit que l'homme cultive la terre lorsqu'il travaille à la rendre fertile, aussi peut-on dire que Dieu culti ve l'homme , lorsqu'il travaille à le rendre plus juste , plus saint et plus parfait. Or, c'étoit pour cela précisément qu'il l'avoit mis dans le paradis terrestre, pour cultiver son ame par la sainteté, et pour le garder, par ce moyen,jusqu'à ce qu'il lui plût de le transférer du paradis de la terre dans celui du ciel, et de le rendre à jamais heureux dans
la gloire. Croyez de même, queDieune vous a pas mis dans le paradis de la religion, afin que vous le cultiviez et que vous le gardiez ; car il est gardé et cultivé par de meilleures mains; mais qu'il vous y a mis afin qu'il vous cultive vous-même; afin qu'il fasse de vous un homme rempli de l'esprit de mortification > un homme intérieur, un homme saint , un homme parfait ; et afin qu'il vous garde par ce moyen, jusqu'à ce qu'il lui plaise de vous transférer de cette maison de paix dans le séjour éternel de sa gloire.
Nous devons nous servir de ces considérations et de quelques autres de même nature y pour nous exciter à correspondre de tout notre pouvoir aux ohligations que nous avons à Dieu, et pour tirer du renouvellement de nos vœux le fruit que nous devons nous proposer. Que si vous envisagez des peines et des difficultés dans la pratique des choses que vous avez promises , songez aussi en même temps quel prix y est attaché , et combien la récompense est grande (i). Nous avons promis de grandes choses , disoit saint François a ses religieux , mais on nous en a encore promis de plus grandes (2) : soyons fidèles à nos promesses , et Dieu ne manquera pas d'être fidèle aux siennes. Aussi quand un religieux de cet ordre fait profession, à peine a-t-il achevé
(1) Magnam babet remanerationem. Hebr. 10. 55. {2) Magna promisimus , majora promissa suât nobis. 5". Fianc, /. 1. Hist. Minçr.
ses vœux , que celui entre les mains de qui il les a faits , lui répond : Et moi je vous promets la vie éternelle (i). J'en dis maintenant autant. Si vous tenez ce que vous avez promis a Dieu , je vous promets de sa part la vie éternelle ; et je vous la promets en vertu delà parole de Jésus-Christ, qui nous assure dans l'Evangile que ceux qui abandonneront tout pour le suivre , auront un trésor dans le ciel (2).
(1) Et ego promitto tibi vitam aetemam.
I2) Et habebis thesaurum io cœlo. Matih. 19. 21.