‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 30 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que Dieu récompense les pauvres et esprit , nonseulement en t autre vie , mais même dès celle ci.

Afin que vous n'alliez pas penser que toute votre récompense soit différée à l'autre vie, et que vous ne croyiez pas qu'on veuille que vous fassiez crédit , et que vous donniez un trop long terme, tandis que vous payez argent comptant , je dis que les pauvres d'esprit seront récompensés, non-seulement en l'autre monde, mais encore dans celui-ci, et même très-avantageusement. Tous les hommes sont si intéressés , et les choses présentes les touchent si fort , qu'il semble qu'ils perdent courage dès qu'ils ne sont point excités par quelque avantage présent. C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui connoît notre foiblesse , n'a pas voulu que ceux qui renonceroient a tout pour l'amour de lui, demeurassent sans récompense dès cette vie ; mais aussitôt après la promesse dont nous avons parlé dans l'autre chapitre, il ajoute : Quicoiv

VŒU DE PAUVRETÉ. 25g

que quittera sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme > ou ses en/ans, ou ses terres pour l'amour de moi, recevra le centuple 3 et possédera la vie éternelle (i). Or , le centuple en cet endroit s'entend de la vie présente : en effet , Jésus- Christ lui-même le déclare dans St. Marc par ces paroles : // recevra le centuple dès maintenant dans le temps présent j et la vie éter* nelle ensuite dans le siècle futur (2).

Saint Jérôme parlant de ce centuple , l'interprète des biens spirituels , et dit que celui qui abandonnera les biens temporels pour l'amour du Sauveur, recevra en récompense les biens spirituels, qui sont, en comparaison des autres , ce que le nombre de cent est en comparaison d'un très petit nombre (3). Mais Casaien (4) l'interprète des biens extérieurs, et dit que même de ce côté-là les religieux reçoivent le centuple dès cette vie , conformément aux paroles de saint Marc : en effet, vous en voyez l'accomplissement au pied de la lettre. Vous avez quitté une maison pour J. C. ; et vous en avez maintenant plusieurs , que Dieu vous donne dès a présent pour une

(1) Et ornais qui reliquerit domum , vel fratres , aut sorores, aut patrem , aut matrem , aut uxorem , aut fiiios, aut agros propter nomen meum , centuplum accipiet , et vitam îctemam possidebit. Matth. 19. 29.

(2) Accipiet centies taotum nùnc in tempore hoc , et in sseculo futuro vitam setemam. Mare, 10. 3o.

(j^ Qui carnalia demiserit, spiritualia recipiet, quae comparatione , et merito suî ità erunt , quasi parvo numéro centenarius numerus comparetur. Hier. I. 3. in Matth.

(4) Cass. coït. ult. c. 26.

que vous avez quittée. Vous avez quitté un père et une mère; et Dieu vous donne en leur place plusieurs autres pères qui vous aiment plus que celui que vous avez quitté, qui ont plus de soin de vous, et qui prennent beaucoup plus garde a ce qui est de votre bien. Vous avez quitté vos frères , et vous en trouvez ici plusieurs autres qui vous aiment plus que vos propres frères , puisque c'est dans la seule vue de Dieu qu'ils vous aiment, et sans aucun intérêt particulier : au lieu que dans le inonde vos frères ne vous aiment guères que pour leur propre utilité, et tant qu'ils peuvent avoir besoin de vous. Vous avez quitté dans le monde quelques personnes qui vous servoient, ou peut-être même n'en aviez-vous point, et vous en trouvez ici un grand nombre qui sont occupés tout le ]our a votre service. L'un vous sert de procureur , l'autre de portier , l'autre de cuisinier, l'autre d'infirmier. Et qui plus est, allez en Espagne, en France , en Italie, en Allemagne, dans les Indes, et en quelque partie du monde que ce soit, vous y trouverez votre maison toute prête, avec le même nombre d'officiers pour vous servir: ce que n'a aucun prince de la terre. Et n'estce pas là recevoir le centuple dès cette vie^et même plus que le centuple \

Que dirons-nous maintenant des choses mêmes que vous avez quittées, je veux dire, des richesses ? N'en avez-vous pas beaucoup plus dans la religion que vous n'en aviez dans

le monde ? et Dieu ne vous rend-il pas encore le centuple de ce côté-là ? Vous y êtes plus le maître de toutes les richesses delà terre que ceux mêmes qui les possèdent; car ils en sont plutôt les esclaves que les maîtres : de là vient que l'Ecriture les appelle les hommes des richesses (i) ; comme voulant dire que les richesses ne leur appartiennent pas, mais qu'ils appartiennent aux richesses, et que ce sontles richesses qui leur commandent. Ils travaillent continuellement pour l'acquisition, pour l'augmentation et pour la conservation des richesses ; et plus ils accumulent , plus ils ont d'inquiétude et de peine; et leur propre abondance , comme dit le Sage , les empêche de dormir (2). Les religieux , au contraire , ont tout ce qu'il leur faut, sans avoir besoin de se mettre en peine si les choses coûtent cher ou non , et si l'année est bonne ou mauvaise ; et ils vivent, pour parler avec l'Apôtre , comme n'ayant rien , et possédant toutes choses (3). Pour ce qui est du contentement d'esprit, n'en avez-vous pas encore cent fois plus dans la religion que vous n'en aviez dans le monde? Interrogez plutôt là-dessus les gens du monde, ceux même qui vous paroissent avoir le plus sujet d'être satisfaits de leur état ; et vous verrez qu'ils sont exposés à toute heure à mille traverses et à mille dégoûts dont lesre-

(1) Viridivitiaram. Ps. ^5. G.

(2) Saturitas divitis non sinit eum dormire. Ecd 5. 11.

(3) Tanquàua nihil habentcs , et omnia possidentes, a, Cor. 6. 10.

ligieux sont exempts. Quant à l'honneur, on vous en fait cent fois plus sous l'habit de religieux , qu'on ne vous en auroit fait dans le inonde: car les princes, les grands seigneurs, les évêques et les magistrats, qui peut-être ne vous auroient pas regardé dans le monde, vous rendent de la déférence et du respecta cause de l'habit que vous portez. Dieu vous donne encore le centuple dans la religion du côté de la tranquillité et du repos;enfin, pour mieux dire, il vous le donne de tous côtés, et vous rend avec usure tout ceque vous avez quitté pour lui.

Mais dans quelle vue croyez -vous qu'il en use de cette sorte? c'est afin qu'étant dégagés de toutes les choses de la terre, nous ne songions quh. celles du ciel , et que le temps et le soin qu'il auroit fallu employer à subvenir aux besoins de notre corps , nous puissions les employer à nous rendre tous les jours plus agréables a Dieu , à augmenter sans cesse en vertu et en perfection. C'est ainsi que , selon le témoignage du Psalmiste : Dieu donna les régions des Gentils aux en fans d'Israël et les mit en possession du travail des peuples , afin qu'ils gardassent ses or' donnances , et quils observassent sa loi (1), et c'est encore par cette même raison que Dieu dit lui-même par la bouche d'Ezéchiel ,

(1) Et eduxit electos suos inlaetitiâ, et dédit illis regiones gentium. Et labores populorum posséderont, ut custodiant justificationes ejus et legem ejus requérant. Ps. io4. 4^- 44« 45.

en parlant des prêtres: Un y aura point (T héritage pour eux ; cest moi qui suis leur héritage : et vous ne leur donner ezp oint de possession en Israël ; cest moi qui suis leur possession (i). Que le partage des religieux est avantageux, puisque c'est Dieu même qui est leur possession et leur héritage , et que nous pouvons bien dire avec le Prophète : M a part m'est échue en bon endroit, et la portion héréditaire qui in est arrivée est admirable (2). Notre condition est bien meilleure que celle de nos frères dans le siècle : ils ont la terre pour partage , et c'est le ciel qui est le nôtre ; c'est Dieu lui-même qui est notre part et notre portion. Fous êt^s la portion de mon hérilage , 6 mon Dieu (3). Fous êtes le Dieu de mon cœur, et vous êtes mon partage pour toujours (4). Saint François disoit que la pauvreté étoit une vertu céleste et divine, parce qu'elle nous faisoit mépriser toutes les choses de la terre , et que dégageant l'ame de tout ce qui pouvoit la retenir dans les embarras du siècle , ellela mettoit en état détourner toutes ses pensées vers le ciel, de s'élever plus facilement à Dieu, et de s'unir plus étroitement à lui.

(1) Non eritautem ois haereditas, e»o haereditas eorum : et possessionem non dabitis eis in Israël , ego enini possessio eorum. Ezech. 44. 28.

(a) Funes ceciderunt mihi in praeclaris : etenim haereditas mea prseclara est mihi. Ps. i5 6.

(3) Dominus pars haereditatis meœ, Ps. \5. 5.

(4) Deus cordis mei, et pars mea. Deus in setemum. Ps. 72. 26.

Page 1