CHAPITRE IV
En quoi coîisisce la véritable, pauvreté.
Par ces paroles : Bienheureux les pauvres d'esprit (1), le Fils de Dieu nous donne assez il connoître en quoi consiste la véritable pauvreté : car il nous marque par-là qu'elle doit être dans l'esprit et dans le cœur, et que pour être véritablement pauvre, il ne suffit pas de renoncer aux ri cb esses, si on ne renonce aussi M'attacbement qu'on peut y avoir. Il est de la véritable pauvreté, non-seulement de nous dépouiller de touteslescboses de la terre, mais aussi de nous en détacher le cœur et l'esprit , afin que par ce moyen nous soyons plus en liberté de suivre J. C, et de nous adonner entièrement àlaperfectionévangélique, qui est la fin de la vie religieuse. Saint Jérôme fait à cesujet une observation sur la réponse que fît îe Sauveur à saint Pierre, lorsque saint Pierre lui ayant dit : Nous avons quitté toutes choses , et nous vous avojis suivi; quJ auronsnous donc pour récompense (2)? le Sauveur lui répondit : En vérité, je vous dis que vous qui ni avez suivi (3), etc. Remarquez 7 dit ce
(0 Beati pauperes spiritu. Matth 5. 3.
(2) Ecce nos reliquimus omnia , et secuti sumus te : quid ergô eiit nobis ? Matth. 19. 27.
(3) Amen dico vobis, quôd vos qui secuti estis me , etc. Matth. 19. 28.
Père , que le Fils de Dieu ne répond pas : En vérité , je vous dis que vous qui avez tout quitté, mais, que vous qui ni avez suivi : car pour ce qui est de tout quitter , ce n'est Das là l'essentiel, puisque c'est une chose que plusieurs philosophes païens ont faite, comme Diogène, Antisthène et tant d'autres. On rapporte même de Cratès deThèbes , qu'étant fort riche, et voulant aller à Athènes pour s'y appliquer entièrement à l'étude delà sagesse, en sorte que les richesses ne pussent l'en détourner, il vendit tout ce qu'il avoit ^ et qu'en ayant amasse tout l'argent , il le jeta dans la mer, en disant : allez au fond de la mer, mauvais désirs : je vous jette dans le précipice , de peurque vous ne m'y jetiez moi-même (i). On rapporte aussi de Phocion , capitaine des Athéniens (2), une chose qui ne marque pas un moindre mépris des richesses et un moindre amour de la pauvreté. Car Alexandre lui ayant envoyé cent talens, qui font à peu près soixante mille écus de notre monnoie , il demanda a ceux qui les apportoient , pourquoi Alexandre lui faisoit un tel présent; et ceux-ci ayant répondu que c'étoit parce qu'il l'estimoit le plus homme de bien d'Athènes : Qu'il souffre donc que je sois tel qu'il me croit, leur répondit-il; et il les renvoya de cette sorte , sans vouloir rien prendre. Ce refus et
(1) Abile pessum, maire cupiditates... ego vos mergam, ne ipse mergar à vobis
(2) Hieron. ep. ad Tull. Diacon. et ad Paulin, et lib. 2. adven. Jov. Diog. lib. 6. Plut, in Plwc. in fjus vit. sect. 6.
cette réponse furent long-temps le sujet de l'admiration et de l'entretien de tous les philosophes grecs, qui ne s'exerçoient qu'à disputer qui s'étoit montré le plus grand , ou d'Alexandre par sa libéralité , ou de Pliocion par le généreux mépris des richesses d'Alexandre. L'antiquité nous fournit plusieurs exemples de même nature, qui nous montrent que les anciens philosophes regardoient les richesses comme un obstacle à la vertu , quoique cependant , comme disent très-bien saint Jérôme et saint Augustin (i), ce ne soient point proprement les richesses qui nuisent. Ils allèguent à ce sujet l'exemple de plusieurs saints de l'ancien testament ; celui d'Abraham , d'ïsaac et de Jacob , qui étoient très-riches; celui de Joseph, qui commandoit à toutel'Egypte après Pharaon, celui de Job que Dieu avoit comblé de biens; celui de David, qui étoitun très-puissant roi ; celui de Daniel et de ses compagnons , qui avoient une grande autorité dans Babylone; celui d'Esther et. de Mardochée, qui furent en si grande considération sous le règne d'Assuérus ; enfin celui de plusieurs autres qui , tous au milieu des pompes et des grandeurs du siècle, vivoient dans un détachement absolu de toutes ces choses , qui est ce qu'il y a de principal dans la pauvreté d'esprit , et ce que le Saint-Esprit nous recommande par
(i) S. Hier, ep. ad Salvian. de serv. virg. Aug. ep. ad BU. 89.
cesparoles duPsalmiste : Si les richesses vous viennent en abondance , ny attachez pas votre cœur (i).
Pour revenir maintenant a notre sujet , je dis que deux choses sont nécessaires pour la pauvreté d'esprit dont nous faisions profession. La première , de nous dépouiller effectivement de toutes les choses du monde , comme nous faisons parle vœu de pauvreté ; et la seconde , de nous dépouiller aussi de l'attachement que nous y avons. Or, cette seconde est la principale, parce que c'est elle qui, dégageant notre cœur de l'amour des richesses , le met en état de se donner tout à Dieu. C'est pourquoi saint Thomas dit (2) , que la première n'est qu'une disposition a la seconde , et un moyen de se détacher plus aisément de toutes les choses de la terre ; parce que , selon saint Augustin , les biens de la terre que nous possédons , nous attachent plus étroitement que ceux que nous ne possédons pas (3) , et qu'ainsi il est plus aiséd'en détacher notre affection quand nous ne les possédons pas, quequand nous les possédons Il est plus facile de ne pas se soucier de ce qu'on n'apas, que d'abandonner ce que Ton a. *car ce que nous n'avons pas, nous le considérons comme une chose étrangère et hors de nous ; mais ce que nous avons déjà ,
(1) Divitiae si affluant , nolite cor apponere. Ps. 61. 11.
(2) S. Thom. 2. -2 9. i83. art. 52.
(3) Terreoa diliguntur arctiùs adepta, quàm concupita. ^"g- ep. ad Paulin,
nous le regardons en quelque sorte comme étant uni et incorporé à nous-mêmes.Et delà vient, dit S. Thomas (i), que quand il faut s'en défaire, on n'en ressent pas moins de douleur, que s'il falloit perdre un bras ou une jambe. S. Jérôme, S. Augustin et S. Grégoire traitent parfaitement bien ce sujet, sur ces paroles de S. Pierre : Voilà que nous avons tout quitté [2). C'est une grande confiance r dit le premier, que celle de Pierre. Il étoit pécheur,, et il avoit toujours été pauvre, il vivoitcleson travail et du produit de ses mains j cependant il dit avec assurance : Foiîà que nous avons tout quitté (3). Mais il le peut dire avec raison, répond S. Grégoire ; car en cela, mes frères , il faut regarder plutôt le cœur que la chose; c'est beaucoup quitter que de ne rien se réserver; c'est beaucoup quitter que de quitter tout , quelque peu de chose que l'on quitte. Ne voyons-nous pas que nous aimons avec attachement ce que nous avons, et que nous recherchons avec empressement ce que nous n'avons pas ? c'est pourquoi et Pierre et André ont quitté beaucoup, puisque l'un et l'autre se sont même dépouillés du désir d'avoir (4). S. Augustin parle dans le même sens. Les apôtres , dit-il , parce qu'à
(i) S. Thom. ubi sup.
(2) Et nos reliquimus omnia. Matth. 19. 27. ^ (3) Grandis flducia ! Peîrus piscator f rat, dives non fuerat, cibos manu et arte quaerebat , et tamen loqniturconfide»ter : Ecce nos reliquimus orania. Hieron. inloc. suprà cit.
(4J In bâc re, fratres carissimi , affectum debemus potiùs pensare quam sensum. Multùm reliquit, qui eib-t nihi! retinuit; multùm reliquit, qui quantùmlibet parùm f
VŒU DE PAUVRETE. $6g
la voix du Seigneur ils avoient abandonné leurs filets et leurs nacelles, se sont vantés d'avoir abandonné toutes cboses pour le suivre. En effet, celui-là abandonne et méprise véri tablementtoutescboses,quiabandonneetqui méprise non-seulement toutes celles qu'il possède , mais même toutes celles auxquelles il pourroit porter ses désirs (i). Ceci est un grand sujet de consolation pour ceux qui ont peu quitté, parce qu'ils possédoient peu; et c'est ce que remarque très-bien le même Père, lorsqu'il parle delà récompense qu'il espéroit,pour avoir tout vendu et tout quitté pour Jésus-Christ. Car quoique je ne fusse pas ricbe, dit-il, on ne m'en tiendra pas moins compte : les apôtres qui ont fait la même chose avant moi, n'étoient pas riches non plus; mais celui-là quitte véritablement tout le monde , qui quitte tout ce qu'il a et tout ce qu'il pourroit désirer d'avoir (2). On qui I te pour Dieu tout autant de choses qu'on s'abstient d'en désirer pour l'amour de Dieu : ainsi vous avez quitté toutesles choses de la terre,
totum deseruit. Certè nos et habita cum ainore posside- Jnus, et ea quœ minime habemus, ex desiderio quaerimus. Multùm eigôPetrus et Andraeasdimisit, quandû uterqueetiam <lesiderium babendi reliquit. Greg. Hom. 5. in Matlh.
(i) Piscatores, vocante Domino ,"quôd naviculas et retia dimiseruntj omnia se dimisisse, et Dominum secutos esse, etiàm commorando Iaetati sunt. Et rêvera omnia contemnit, qui non solùm quantum potuit , sed etiàm quantum voluit, habere contemnit. Aug. Ep 44- aa> Paulin.
(2) INec enim quia dives non fui , ideô minus mihi Impatabitur; nam , nec apostoli, quipriores id fecerunt , divites fuerunt; Sed totum mundum dimittit, qui et illud quod habet, €t quod optât babere dimittit. Idem. Ep. 89. ad HUar.
si vous avez quitté l'affection et le désir, nonseulement de toutes celles que vous aviez, ou que vous pouviez avoir, mais aussi de toutes celles que vous pouviez désirer d'avoir; et par conséquent vous avez sujet de vous réjouir , et de dire avec les apôtres : Voilà que nous avons tout quitté (i). Celui au contraire qui possédoit beaucoup de choses dans le siècle ne doit point s'en glorifier davantage, ni croire qu'il ait plus quitté : car ila très-peu quitté, s'il n'a quitté en même temps tous les désirs qui le portoient vers les choses de la terre ; et celui qui étoit moins riche que lui a quitté beaucoup , si, en quittant le peu qu'il avoit , il s'est aussi dépouillé du désir de tout ce qu'il n'avoit pas.
Ce qu'il y a donc de principal dans la pauvreté d'esprit dont nous parlons, consiste a être entièrement détaché de toutes les choses delà terre; à les mettre sous les pieds par un généreux mépris , et à croire , avec l'Apôtre , que pourvu que nous gagnions J résus- Christ , tout le reste n'est rien que boue et qu ordure {2). Ceux qui en usent de la sorte , sont véritablementles pauvres d'esprit que le Fils de Dieu appelle bienheureux, et qui le sont en effet , non-seulement parce que le royaume du ciel est a eux , comme nous l'avons déjà dit , mais aussi parce qu'ils sont dans un état où ils ne désirent rien , ce
(1) F.cce nos reliquimus omnia. Malth. jq. 27.
(2) Omnia arbitror ut stercora, ut Christum iucrifaciam. Philip. 3. 8.
qui est l'idée delà félicité temporelle. Caria félicité , dit Boëce (i), ne consiste pas dans la possession de beaucoup de choses , mais dans l'accomplissement de ce qu'on désire; ou , pour parier avec saint Augustin , celui-là est heureux, qui a tout ce qu'il désire , et qui ne désire que ce qu'il doit (2). Or , les pauvres d'esprit ont cet avantage sur les riches du siècle, qu'ils ont tout ce qu'ils désirent, parce qu^ils ne désirent que ce qu'ils ont, et qu'ils regardent toutes choses comme superflues ; au lieu que les riches ne sont jamais rassasiés, et ne mettent jamais de bornes à leurs désirs. L'avare ne sera jamais rempli d'argent (3) , dit le Sage ; et l'avarice ne dit jamais : C'est assez. ..C'est que les choses delà terre ne peuvent jamais rassasier les désirs de 1 homme , et qu'elles les irritent plutôt qu'elles ne les apaisent; c'est que l'avare est comme un hydropique, à qui la soif augmente à mesure qu'il boit , et que l'avidité des richesses croît en lui à mesure que ses richesses croissent. Quelque quantité qu'il en ait , il porte toujours ses désirs plus loin ; il soupire sans cesse après ce qu'il n'a pas; et comptant pour rien tout ce qu'il a , il ne songe continuellement qu'à ce qu'il pourroit encore avoir. Ce qui lui manque lui donne cent fois plus de peine , que ce qu'il possède ne lui donne de
(1) Boet. I. 3. de Consolât. PhUosophiœ. (a) Beatus est qui bahet quidquid vult, et nihil mali vult* A^g. Kb. i3. de Tr mitât e.
(3) Avatus non implebitur pecuniâ. Eccl. 5.9.
2^2 PART. III. TRAITÉ Iil. CHAP. IY.
plaisir; etse laissant ainsi emporter à l'avidité de ses désirs insatiables , il passe toute sa vie dans l'inquiétude et dans la recherche de ce qu'il ne peut jamais avoir.
On raconte d'Alexandre (i), qu'ayant entendu soutenir à Anaxarque qu'il y a voit une infinité de mondes, il se mit à pleurer ; et que quelqu'un lui ayant demandé de quoi il pleuroit :Vai-je pas sujet de pleurer , répondit-il, s'il est vrai quil y ait un nombre infini de mondes, puisque je n'ai pas encore pu me rendre maître d'un seul ? Toute sa puissance et sa fortune lui donnoient moins de joie, que l'imagination de ce qu'il croyoit manquer à sa grandeur neluidonnoitde chagrin et d'inquiétudcCratès, au contraire, qui n'avoitpourtout bien que son manteau et sa besace , étoit toujours dans une si grande gaieté,, qu'il sembloit que tous les jours fussent des jours de fête pour lui (2 ; il étoit plus riche et plus content dans sa pauvreté, qu'Alexandre avecl'empire du monde. Aussi , étant arrivé un jour à ce princede direà Diogène qu'il voy oit dansune extrêmepauvrelé:ilmesemble,Diogène,que vous pouvez avoir besoin de beaucoup de choses; demandez-moi tout ce que vous voudrez, et je vous le donnerai : ce philosophe lui sut bien répondre. A qui croyez-vous , ô Alexandre , qu'il manque plus de choses, ou à. moi qui ne veux rien que mon manteau et ma
(1) Plut. I. 2. de tranq. animez, c. 9. U) Valcr. Maxim, de Crate
besace, ou à vous qui, étant né roi d'un grand royaume, vous exposez à mille dangers pour étendre votre domination, et à l'ambition de qui à peine le monde entier peut suffire? certainement je suis plus riche que vous. Il a voit raison de parler ainsi, dit saint Basile (i):car après tout , quel est le plus riche , ou de celui à qui il manque une infinité de choses , ou de celui à qui il ne manque rien ] sans doute c'est celui a qui il ne manque rien. Or , il ne manquoit rien a Diogène, puisqu'il ne désiroit rien au-delà de ce qu'il avoit ; au lieu qu'il manquoit beaucoup de choses à Alexandre , puisqu'il en souhaitoit beaucoup qu'iln'avoit pas , et par conséquent Diogène étoit plus riche qu'Alexandre.
Ainsi la véritable richesse et la véritable félicité dans cette vie neconsistent pas dansla possession de beaucoup de choses , mais dans l'accomplissement des désirs , et dans la satisfaction de la volonté; non plus que la pauvreté ne consiste pas dans la privation des choses , mais dans le désir de les posséder , et dans cette envie insatiable d'avoir, qui n'est pas plutôt éteinte, dit Platon, que celui qui est homme de bien devient infailliblement riche (2). Saint Chrysostôme explique ceci par une comparaison très-juste. Si un homme, dit-il, étoit pressé d'une soif si ardente , qu'il fût continuellement obligé de
(1) Basil. Homt a4-
(2) Qnœ si recesserit, qui bonus es, dives quoque fuerit. Beferf. Clem. lib. a. Sirom. de Platone.
boire, sans pouvoir jamais l'éteindre, dirions-nous qu'il seroit heureux , parce qu'il auroit en même temps une grande abondance d'eau a boire? et celui-là ne nous le paroîtroitil pas davantage qui n'auroit aucune soif? Sans doute nous regarderions l'un comme un h ydropique , ou comme un homme brûlé delà fièvre, et que nous regarderions l'autre comme un homme qui seroit dans une trèsbonne santé. La même différence se rencontre entre ceux qui sont pressés du désir des richesses sans pouvoir jamais se contenter de ce qu'ils possèdent, et entre les véritables pauvres d'esprit qui sont toujours satisfaits de ce qu'ils ont, sans rien désirer au-delà. Ceuxci se portent bien, et les autres sont malades; ceux ci sont rassasiés pleinement, etlesautres sont continuellement affamés ; enfin ceux-ci sont effectivement riches malgré leur pauvreté , et les autres sont effectivement pauvres malgré leurs richesses. C'est ce que le St.-Esprit a voulu nous donnera entendre par ces paroles du Sage \ Il y a des gens qui sont comme riches , quoiqu'ils n'aient rien , et il y en a qui sont comme pauvres, quoiquils soient dans l'abondance des richesses (i). Mais d'où croyez-vous que cela vienne delà nature même des richesses, et de tous les biens de la terre qui ne peuvent jamais remplir le cœur de l'homme; et de la nature de
(1) Est qnasi dives, cùm nihil habeat, et est quasi pauper, cumin multis divitiis sit. Prov. i3. 7.
VŒU DE PAUVRETÉ. 2lS
la pauvreté d'esprit , qui fait que tous ceux qui la possèdent se trouvent pleinement rassasiés. Socrate avoit coutume de dire, que celui-là étoit très-semblable aux dieux , qui avoit besoin de très-peu de choses, parce que les dieux n'ont besoin de rien i) ; et lorsque passant par la place d'Athènes, il y vovoit toutes les marchandises qui y étoient étalées : Que voilà de choses , disoit il , dont je n'ai que faire (2) ! Le peuple,, au contraire , qui ne juge de tout que par l'apparence , et les avares qui se laissent aller à l'avidité de leurs désirs , gémissent à l'aspect de tout ce qu'ils n'ont pas , et disent en soupirant : Combien de choses me manquent !