‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 32 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la faute que font quelques religieux , qui ayant quitté de grands biens dans le monde, attachent leur ajfec tion à des bagatelles dans la religion*

De tout ce que nous venons de dire , ils'en4 suit que si un religieux, en quittant le monde et les richesses du moude , n'a pas aussi quitté l'attachement et l'affection aux choses du monde, il n'est pas véritablement pauvre d'esprit ; parce que la pauvreté d'esprit consiste non-seulement à nous dépouiller réellement

(1) Eum esse Diis simillimum , qui quàm paucis egeret , cùm Dii omninô nullius indigeant rei. Diog, Laert. t. 2. Cic. 5. Tusc.

(2) Quàm toultis rébus non egeo ?

af]6 PART. III. TRAITÉ III. CHAP. V.

de toutes les choses de la terre , mais aussi à en détacher entièrement notre cœur, et que c'est là l'essentiel. Si l'affection de ces sortes de choses dure donc encore en vous , vous ne les avez pas tout-à-fait quittées ; vous les avez apportées avec vous dans la religion, puisque vous les avez dans le cœur : ainsi vous n'êtes pas véritablementpauvre, vous nel'êtes qu'en apparence; et par conséquent vous n^êtes pas véritablement religieux, vous ne Têtes qu'en apparence; et c'est à tort que vous en portez le nom, puisqu'il n'y a que votre corps qui soit dans la religion, pendant que votre cœur et votre esprit sont dans le siècle.

Il s'ensuit encore delà, que si un religieux, après avoir renoncé courageusement à tout ce qu'il possédoit dans le monde , vient dans la religion à mettre son affection à peu de chose , à sa cellule, à son habit, à ses livres, et ainsi du reste, il n'est pas non plus un véritable pauvre d'esprit. La raison décela est la même que nous avons déjà dite ; c'est que la véritable pauvreté consiste à être entièrement dégagé de l'affection des choses du monde: et celui qui est dans }es sentimens que nous venons de dire , n'en est aucunement dégagé. Il a transporté seulement aux choses temporelles de la religion, l'affection qu'il a voit pour les choses temporelles dans le monde : il n'a fait que changer l'attachement aux grandes contre rattachement aux petites; du reste, il est aussi attaché à celles-ci, qu'il pouvoit l'être

aux autres dans le siècle. L^assien traite parfaitement bien ce sujet. Je ne sais, dit-il, comment parler d'une foiblesse ridicule de quelques religieux, qui après s'être détachés de tout ce qu'ils possédoient dans le monde, s'attachent dans la religion à des choses de rien, à quelques petites commodités, a quelques petits ajnstemens, et cela avec tant d'ardeur et d'inquiétude d'esprit, que l'attachement à ces sortes de bagatelles surpassent souvent en eux tout celui qu'ils avoient auparavant aux richesses. A. ceux-là , ajoute-t-il , de quoi servira-t-il d'avoir quitté de grandes richesses, s'ils n'ont pas quitté l'affection déréglée qu'ils avoient pour les richesses ? Car en conservant pour de petites choses les sentimens de cupidité et d'avarice qu'ils ne peuvent plus exercer sur quelque chose de grand , ils marquent bien qu'ils nese sont pas dépouillés deleurpremière passion, mais que seulement ils lui ont donné un moindre objet. Du reste, c'est îa même ardeur et la même inquiétude : cependant ils comptentcela pour rien, commesïce qu'il y a de mauvais dans l'avarice dëpendoit de la différence des objets , et non pas du dérèglement des désirs. Il semble aies voirqne nous n'ayons dû quitter les grandes choses que pour mettre toute notre affection aux petites, etce n'est point cependant dans cette vue que nous les avons quittées ; mais nous avons renoncé aux plus grandes , afin que nous apprissions plus facilement a mépriser les

moindres. ( i ). Autrement, siles mouvemens de notre cœursont toujours déréglés, si l'avarice y règne toujours, qu'importeque ce soient les grandes choses ouïes petites qui en soient cause, puisque notre cœur est aussi troublé et aussi rempli des petites choses dans la religion, qu'il auroit pu l'être des grandeschoses dans le monde? L'unrevientàl'autre, et c'est toujours la même chose ; comme ce seroit la même d'être privé de la vue du soleil, ou parce qu'on auroit une plaque d'or devant les yeux, ou parce qu'on y en auroit une de cuivre ou de fer. Le saint abbé Marc en dit autant dans un entretien, où il parle avec son ame sur le même sujet. Mais vous me direz , mon ame , disoit ce saint homme , que nous n'amassons point de richesses , et que nous ne possédons point de terres. Et moi je vous répondrai, que ce ne sont point les richesses, ni les autres biens de la terre qui nuisent à l'homme , mais seulement le mauvais usage qu'on en fait : car nous voyons qu'Abraham, que Job, que David, et plusieurs autres qui ont été très- riches , ont été en même temps très-agréables à Dieu , parce qu'ils n'avoient point d'attachement aux richesses. Pour nous

( i) Ut horumcura pristinarum omnium facultatum superet passionem. Nàm vitium cupiditatis et araritiae , quod erga species pretiosas exercere non possunt, circà viliores materias retinentes , non abscidisse , sed immutâsse probant pristinam passionem. Eâdem qnâ anteà libidine detinentur. Quasi verô differentià tantummodô metallorum, et non ipsa passio cupiditatis habeatur in noxâ. Sed idcircôpretiosioresabjecimus

materias , ut faciliùs disceremus viliora contemnere. Cass.

Col. 4. Ab\ Dom. e. 2.

qui n'avons nulles richesses, nous entretenons l'avarice dans notre cœur par des choses basses: nous n'amassons véritablement ni or ni argent; mais nous rassemblons des choses de rien auxquelles nous attachons notre affection , et qui souvent nous donnent autant ou plus d'inquiétude que toutes les richesses ne nous en auroient donné dans le monde. Nous ne sommes point dans les charges et dans les dignités, nous n'aspirons point aux grandeurs du siècle; mais nous recherchons l'estime et la louange des hommes par toute sorte de voies , et nous voulons qu'on nous considère et qu'on nous honore (i). Nous sommes en vérité plus malheureux, et moins excusables dans tousces dérèglemens d'esprit que les gens du monde, et nous témoignons une plus grande bassesse de cœur : car au moins ils mettent leur affection à des choses qui ont grande apparence de grandeur; mais nous, après avoir renoncé à toutes ces choses, nous nous abaissons à des bagatelles qui devroient nous faire honte. Nous devrions chaque jour devenir hommes de plus en plus, et nous devrions , suivant les paroles de

(ij Et no3, inquies, anima cara , nec auruni cumulamus, nec praedia possidemus. Et ego respondebo tibi nec aurum nec prsedia detrimentum afferre, sed praeposterum illarum usum. Quidam enim divites cùm divitiarum amore minime tenerentur , Deo placuerunt , ut sanctus Abrabam, Job et David : nos verô sine divitiis , vitium in abjectissimâ materiânutrimus. Non cumulamus aurum, sed res vilissimas congérimus. Principatus et potestates non accepimus ; sed omni ratione gloriam et laudem aucupamur. In ullimo opusc, -dbb» Marcl in Biblioth. SS. Pair.

2So PART. III. TRAITÉ III. CHAP. V.

l'Apôtre, croître tous les jours, en hommes parfaits (i); mais nous faisons tout le contraire ; et au lieu qu'en entrant dans la reli~ gions nous étions devenus hommes par un. généreux renoncement au monde, et par un détachement entier de toutes choses, nous redevenons ensuite enfans par un honteux attachement à des choses puériles et à des amusemens d'enfant. Aussi voyons-nous que de même qu'un enfant pleure quand on lui ôte ses jouets, et qu'on lui refuse quelque bagatelle qu'il veut avoir; de même ceux dont nous parlons , se laissent aller au chagrin , lorsqu'on les prive des choses qui leur plaisent, ou qu'on ne leur accorde pas ce qu'ils souhaitent. Et certainement c'est une chose ridicule, et qui fait en même temps pitié, de yoir qu'un homme grave, qu'un religieux qui a eu la force de mettre toutes les choses du monde sous les pieds, s'attache ensuite tellement h desbagateilles, qu'il ne puisse pas en être privé sans en avoir le même chagrin qu'un enfant à qui on refuseroit une pomme, ou à qui on ôteroit une poupée.

Nous sommes plus misérables, nous autres religieux, que tout le reste des hommes, dit St. Bernard, si nous souffrons que des choses de si peu de conséquence nous soient d'un si grand préjudice: car quel aveuglement, ou plutôt quelle folie et quelle fureur n'est-ce point, qu'après avoir renoncé à des choses

(1) In virum perfectum. AdEphcs.^. lô.

considérables , nous nous attachions honteusement a des bagatelles? Que si nous avons bien pu mépriser toutes les choses du monde , renoncer à l'affection de nos parens, et nous condamner pour toujours aux prisons d'un monastère ; si enfin nous n'y sommes point venus pour y faire notre volonté, mais pour mettre les autres hommes sur notre tête, que ne devons-nous point faire pour empêcher que nous ne perdions le mérite de ce sacrifice par notre folie et par notre négligence (1)?

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