‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 33 sur 58 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De trois dijférens degrés de pauvreté.

Les saints et les maîtres de la vie spirituelle établissent trois degrés de pauvreté. Le premier est de ceux qui quittent extérieurement les choses du monde, mais qui ne les quittent point dans le cœur, et n'en détachent point leur affection; et ceux là, nous avons déjà dit qu'ils ne jsont point véritablement pauvres , qu'ils ne le sont qu'en apparence, et que c'est à tort qu'ils portent le nom de religieux. Le

(1) Miserabiliores sumus nos monachi , si pro tàm exiguis tanta patimur delrimenta : quid enim insipientise , imô quid iosaniae est , ut qui majora reliquimus , minora cum tanto discrimine tencamus? Si mundom contempsimus universum ; ai abrenuntiavimns afîccîibus propinquorum ; si monasteriorum carcere mancipavimus nosmetipsos ; si denique non veïimus voluntatem nostram facere, sed imposuimus bomines super capita nostra : quid non oportet fieri , ne forte contingat baec omnia nobis in insipientià nostrâ , et negligentiâ de* perire ? Dern ad Mon. S. Bern.

second renferme ceux qui ontquitté les choses du monde, aussi bien de volonté que d'effet, et qui n'ont même dans la religion nul attachement aux superflues, mais qui ont un extrême soin que rien ne leur manque de ce côté-là , qui veulent être bien nourris , bien vêtus , bien logés , et ainsi du reste , et qui se chagrinent et se plaignent dès qu'ils n'ont pas à souhait tout cequ'illeurfaut. Cen'estpas là une véritable pauvreté , et saint Bernard dit très-bien (1), qu'il est étrange qu'aujourd'hui tant de gens fassent gloire du nom de pauvreté, et que cependant ils ne veuillent être pauvres que pour ne manquer de rien et pour avoir toutes leurs commodités. Or, ce n'est pas là être pauvre, c'est être riche , et l'être même plus que les gens du siècle. Car les gens du siècle n'ont pas toujours toutes leurs commodités ; les uns parce qu'ils n'en ont pas le moyen ; les autres, parce que l'amour de l'épargne faisant en eux ce que l'amour de la vertu devroit faire en nous, ils aiment mieux souffrir que de dépenser; et les autres , parce que, quelques biens qu'ils aient , et quelque dépense qu'ils fassent, ils ne sont pas toujours servis a leur gré. Cependant vous qui êtes religieux , et qui avez fait vœu de pauvreté, vous voulez avoir tous vos besoins et n'être jamais incommodé : ce n'est pas là aimer la pauvreté ; c'est aimer à avoir toutes ses aises,

(0 Bernwserm. 4. de ^dventu. Idem. S. Fine, tract, de vit. Spir. c. 1. EtAlb. Maë. in paradiso animœ. e.5»

et à ne manquer de rien. Peut-être que dans le monde nous aurions eu encore plus à souffrir de ce côté-là : est-il juste qu'étant venus dans la religion pour nous mortifier et pour faire pénitence, nous voulions y avoir toutes nos commodités plus a souhait que nous ne les aurions eues dans le monde?

Si nous voulons donc arriver à la perfection de la pauvreté d'esprit , remplir le nom et le devoir de religieux , et faire que notre vie soit conforme à notre profession , il faut aller jusqu'au troisième degré de pauvreté , qui est la pauvreté dans les choses nécessaires; car celui qui est véritablement pauvre, méprise même les choses nécessaires. Il ne suffit pas d 'êti e dépouillé de l'attachement aux choses inutiles et su. erflues , il faut encore être dépouillé de rattachement aux nécessaires , en sorte que dans celles-ci, aussi bien que dans les autres, nous soyons pauvres , et que nous fassions voir notre amour pour la pauvrelé. Il faut que ne pouvant pas nous passer entièrement de ce qui est nécessaire a la vie, nous ne prenions du moins que ce qui y est absolument nécessaire; et que renfermant cette nécessité dans des bornes trèsétroites , au lieu de l'étendre, nous soyons toujours bien-aises de souffrir quelque chose de ce côté-là pour l'amour delà pauvreté^.

Ce n'est rien, dit saint Vincent (i) , d'être pauvre, si on n'aime la pauvreté , et si on ne

(i) S. Fine, de Fit. Spir.c. I.

supporte avec joie pour l'amour de J. C, tout ce qu'elle peut avoir de fâcheux. Que celui donc qui voudra voir s'il est pauvre d'esprit,, regarde s'il aime les suites et les effets ordinaires de la pauvreté, qui sont la faim, la soif, le froid, la fatigue et le dénuement de toutes choses. A oyez si vous êtes bien-aise déporter un vieil habit tout usé et plein de pièces; voyez si vous êtes bien-aise quand vous manquez de quelque chose à votre repas, quand on vous oublie en servant, quand ce que l'on vous donne n'est pas selon votre goût , et quand on vous met dans une cellule mal accommodée : car si vous n'êtes pas bien-aise de toutes ces choses, et qu'au lieu de les aimer vous les évitiez , c'est une marque que vous n'êtes pas parvenu à la perfection de la pauvreté d'esprit.

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