CHAPITRE Y II
]je quelques moyens pour acquérir et pour conserver la pauvreté d'esprit.
Le premier moyen d'acquérir et de conser« ver la pauvreté d'esprit, est celui que S. Ignace nous propose dans ses constitutions (i) , quand il dit : Que personne ne se serve d'aucune chose , comme la possédant en propre. Un religieux,disoit-il sur ce sujet, doit être en toutes les choses dont il se sert, comme une
(i) 3./). Consiit. c. i. §. 7. et reg* 4» »«"•• El l% 5* c' 4» Vilœ S, Ignat.
statue que Ton a pare'e d'habits, et gui n'a aucun chagrin et ne fait aucune résistance quand on la dépouille. C'est ainsi que vous devez regarder vos habits, vos livres, votre cellule et toutes les autres choses dont vous vous servez ; si on vous ordonne de les quitter, ou de les changer contre d'autres , n'en ayez pas plus de chagrin qu'une statue qu'on dépouilleroit ; et de cette sorte, vous ne vous en servirez point comme les possédant en propre. Mais si lorsqu'on veut que vous délogiez de votre cellule , que vous quittiez telle et telle chose, ou que vous la changiez contre une autre, vous y sentez de la répugnance, et que vous ne soyez pas là-dessus comme une statue, c'est une marque que vous regardez tout cela comme étant a vous, puisque vous êtes si fâché , quand on vous en prive. C'est pourquoi notre saint instituteur veut que les supérieurs tentent quelquefois leurs religieux comme Dieu tenta Abraham, et qu'ils les éprouvent sur la pauvreté et sur l'obéissance, afin de connoître leur vertu par ce moyen,et de leur donner occasion de faire toujours de nouveaux progrès dans la perfection ; et sans
°UtG °!aSI une lr^s"Donne épreuve pour cet effet, d'ôter de temps en temps à chaque religieux les choses dont il a l'usage. Il arrive ordinairement , dit saint Augustin , que tant que nous possédons quelque chose , nous ne croyons pas y être attachés; mais dès quenous commençons à en être privés, nous connois-
sons par expérience ce que nous sommes (i). Si lorsqu'on vous ôte quelque chose , tous sentez qu'on vous fait de la peine et que vous en avez du chagrin , c'est une marque que vous y aviez de rattachement; caria peine et le chagrin que vous sentez , ne viennent que de l'attachement que vous y aviez. Au contraire, si vous n'avez point de douleur d'en être privé, c'est signe que vous nJy étiez aucunement attaché : car , comme dit ce même Père, on possèdesans attachement ce quel'on quitte sans peine ; et on ne quitte point sans douleur ce que l'on possède avec plaisir (2). Il est donc très-utile par cette raison que les supérieurs prennent soin de nous exercer souvent de cette sorte , en faisant déloger un de sa chambre , quand il s'y trouve commodément, et qu'il y est trop attaché; en ôtant a l'autre un livre qu'il aime , et en obligeant Tautre à changer son habit contre un plus mauvais;parce qu'autrementnous viendrions à nous acquérir une espèce de propriété sur chaque chose, et à démolir ainsi peu à peu ce mur de pauvreté qui nous environne , et qui fait notre principale défense. Les anciens pères du désert en usoient souvent de cette sorte envers leurs religieux, pour les empê- I cher de s'attacher a aucune chose , et d'en
(1) Plerûmque , cùm adsunt nobis , putamus quod non ea j diligainus, sed cùm abesse cœperint, invenituus qui simus. I
(2) Hoc enim sine amore aderat . quod sine dolore disce- I dit : Et non relinquitur sine dolore, quod cum delectatione ietinetur. jug. l.i, de serm. Dom, in monte. Et lib. de verâ. ReL c 4. et 88.
regarder aucune comme étant à eux ; et c'est ainsi que saint Dorothée avoit coutume d'en user avecson disciple saintDosithee.il lui donnoit,parexemple,un habit, afin qu'il l'accommodât pour lui, et après qu'il avoit bien pris de la peineà l'accommoder, il le lui ôtoit et le donnoit à un autre. Cette conduite est trèsconforme a celle que nous tenons ; et le livre des instructions de saint Dorothée d'où cet exemple est tiré, est plein de plusieurs détails de cette nature , qui sont d'une très-grande utilité pour la discipline religieuse. Il y est rapporté que le même saint Dosithée étant infirmier eut envie d'un couteau , et le demanda à saint Dorothée., non pas pour son usage particulier , mais pour s'en servir dans l'infirmerie dont il avoit sofn;et que là-dessus saint Dorothée lui dit : Hé bien, Dosilhée, ce couteau-là vous plaît-il? voulez- vous être l'esclave d'un couteau ou l'esclave de Jésus- Christ? ne rougissez-vous point de honte de vouloir qu'un couteau soit votre maître (i) ? je ne veux pas même que vous y touchiez. Ce reproche et cette défense eurent tant de force sur le saint disciple , qu'en effet il n'y toucha pas depuis. Que nous aurions souvent sujet de nous faire de pareils reproches, et de nous dire à nous-mêmes : N'avez-vous
(1) Placet ne tibi, Dosithée ? visne fieri hujus gladioli servus , an servus Christi ? Nou erubescis appetere, et velle ut gladiolushic dominetur tibi : Doroth. doclr. 11. tom, 3. Bibl, t>S. Patr.
point honte qu'une bagatelleait tant de pouvoirsurvous, que vous y ayez tant d'attachement,etqu'elle vous donne tant d'inquiétude? Et ne croyez pas , au reste , que ces sortes de choses soient aussi frivoles et d'aussi peu de conséquence que l'on s'imagine, quand on ne les examine pas de près. Car, comme dit trèsbien saint Jérôme (i) sur un exemple semblable, peut-être ceci paroîtra-t-il une badinerie et un jeu d'enfant à ceux qui n'entendent pas Lien ce que c'est que la véritable vertu, et qui n'en connoissent pas encore la perfection et la pureté ; mais au fond , c'est une chose d'une perfection très-exquise et d'une sagesse trèsprofonde, que Dieu a cachée aux sages et aux prudens du siècle, et qu'il a découverte aux simples et aux humbles de cœur.
Le second moyen qui pourra nous aider à nous maintenir dans la pauvreté d'esprit , est de n'avoir rien de superflu -, et la miséricorde de Dieu y a admirablement pourvu , par la conduite qu'on garde dans la Compagnie. Car nos chambres sont précisément telles que celles que lafemme Suuamiteavoit fait accommoder pour le prophète Elisée , qui ayant occasion de passer souvent par chez elle, s'y arrêtoit pour manger toutes les fois qu'il y passoit. Je remarque , dit-elle à son mari , que cet homme qui vient souvent chez nous , est un homme de Dieu : c'est -pourquoi faisons-lui une petite chambre , et
(i) Hier. In Heg. Mon, e. îa. tcm. 4.
mettons-y un lit , une table , un siège et un chandelier, afin que quand il y viendra , il y demeure [i). Voilà quel doit être l'ameublement de toules nos chambres, un lit, une table , un siège et un chandelier ; ce qui est purement nécessaire , et rien davantage : car on ne souffre point parmi nous que nos cellules soient parées de tableaux, ou de quelque autre chose que ce soit. On ne nous y souffre ni fauteuils, ni tapis ni portières, ni aucune sorte de cabinet ou de bureau un peu ajusté. Il ne nous est pas permis non plus d'y serrer aucune chose a manger , soit pour nous, soit pour ceux qui viennent nous voir.Ilfautmême demander permission et aller au réfectoire pour boire un verre d'eau ; et enfin nous ne saurions avoir un livre sur lequel nous puissions écrire une ligne , et que nous puissions emporter avec nous. On ne peut nier que ce ne soit là une grande pauvreté ; mais c'est en même temps un grand repos et une grande perfection : car il ne pourroit pas se faire que les choses superflues qu'on nous permettroit d'avoir , n'occupassent beaucoup un religieux et ne lui donnassent beaucoup d'embarras et de distraction , soit pour les acquérir, soit pour les conserver, soit pour les ac* croître; or , en ne nous permettant point de les avoir , on remédie à tous ces incon véniens.
(1) Animadverto q'iôd vir Dei sanctus est iste qui transit
per nos fréquenter. Faciamus ei coenaculum parvurn , et po-
namus ei in eo lectulum , çt raensam ,et sellam , et caudel-
labram , ut cùm venerit ad nos , maneat. Reg. 4. 4» 9« et 10..
Entre plusieurs bonnes raisons,pourlesquelles la Compagnie nesouffre point queles séculiers entrent dans nos chambres , une des principales est pour mieux nous conserver de cette sorte dans la pauvreté. Car après tout , nous sommes tous hommes ; et si nous recevions les gens du monde dans nos cellules , peutêtre que nous n'aurions pas la force de demeurer dans les bornes de la pauvreté qui nous est prescrite , et que nous voudrions du moins la parer de livres , afin que ceux qui y viendroient, eussent bonne opinion de notre savoir. C'est pourquoi l'exactitude qu'on a làdessus dans la Compagnie, nous aide fort a nous maintenir dans la pauvreté , et à nous ôter même le désir de toutes les choses superflues , et c'est une conduite qu'on nesauroit trop estimer, ni faire observer avec trop de soin.
C'est encore un moyen très-propre à nous maintenir dans la sainte pauvreté , que celui dont se servent quelques religieux , qui dès qu'ils se sentent le moindre attachement à quelque chose ,, la portent aussitôt au supérieur, quand même ce seroit une chose qu'il leurseroit permis de garder. Cette pratique étoit autrefois si régulièrement observée dans Tordre de saint Jérôme (i), et on y a voit tant de soin qu'aucun religieux n'y eût rien de superflu, que quand on trouvoit quelque curiosité vaine entre les mains d'un religieux ,
(1) Chron. Ord.S. Hier. c. 48.
tous les religieux s'assembloient aussitôt , et la jetoient dans le feu en sa présence , disant que ces sortes de choses étoient les idoles des religieux. Nous devons, à leur imitation, nous défaire de toutes les choses qui ne nous sont point absolument nécessaires, et les remettre entre les mains du supérieur , sans espérance de les en retirer jamais : au reste, pour faire cette sorte de sacrifice, il n'est pas besoin d'attendre que nous ayons de l'attachement à ces choses , il suffit seulement qu'elles ne nous soient pas nécessaires.
S. Bonaventure(i)ajoute encore, qu'il n'approuve pas qu'on fasse amas de quoi que ce soit du superflu, non pas même pour en faire des présens aux uns et aux autres , sous prétexte dedévotion, ou sous quelque autre prétexte que ce puisse être. Car outre, dit-il, que c'est se rendre singulier et se faire regarder comme celui qui tient boutique de ces sortes de choses, et à qui il faut s'adresser pour les avoir , il est constant que tout cela occupe le cœur et le détourne par conséquent de ses véritables occupations. Il y a encore en cela un autre inconvénient, ajoute-t-il ; c'est qu'il arrive souvent qu'un religieux dispose de ces chosessans permission, tantôt parce qu'il n'y prend pas garde, et tantôt parce qu'il a honte de s'adresser si sou vent ausupérieur pour des bagatelles. Il est même cause par là que ceux à qui il les donne, les reçoivent de même
(1) Bonav, de in format, Nov. p. a. e, 8. et 9.
sans permission, pour n'avoir pas la force de }es refuser, et pour lui épargner un peu de honte ; ainsi il donne en même temps un sujet de mauvaise édification et de scrupule à ses frères. Déplus , ces sortes de petits présens servent ordinairement à faire et à entre* tenir parmi les religieux certainesliaisons particulières, que les saints condamnent comme préjudiciables à l'union et à la charité fraternelles. Et c'est pour cette raison , dit S. Bonaventure(i), que nos anciens ne les ont pas permis. Il en est de même parmi nous ; car quoiqu'on les permette à quelques religieux , à cause de leurs emplois, on sait bien que cela ne doit point tirer à conséquence pour les autres , et qu'a leur égard , c'est une chose qui ne plaît pas aux supérieurs , et qui n'édifie pas leurs frères. Un religieux doit être si pauvre, qu'il n'ait rien à donner ; et voilà ce qui édifie: quant à ceux qui sont bien-aises d'avoir toujours quelques petits présens à faire , ils sont en cela demauvaiseédification; et il est bon par conséquent de suivre à ce sujet le conseildeS.Bonaventure, pour mieux nous entretenir dans la sainte pauvreté.
Il peut être encore d'un très-grand secours pour cet effet , de bien observer une chose qui sert extrêmement à conserver la pauvreté parmi nous dans toute sa pureté , et en quoi Dieu nous fait une grâce particulière. C'est que nos chambres ne ferment jamais , et que
(i) i. Part. Tr. 4. c. 18.
VŒU DE PAUVRETE. 2g3
sans la permission du supérieur , nous ne pouvons avoir ni cabinet , ni armoires, ni quelque autre chose que ce soit qui ferme. Tout est ouvert au supérieur ; cle sorte que notre manière même de posséder les choses dontnous nous servons, semble dire qu'on n'a qu'à les prendre; et cette pratique est conforme a ces paroles de la règle de saint Jérôme : Que l'usage des clefs et des serrures soit interdit parmi vous , afin que même par les marques extérieures vous fassiez voir que vous ne possédez rien que Jésus-CIirist (i). Cependant, quoique tout soit ainsi exposé dans nos chambres, tout ne laisse pas d'y être en sûreté à l'égard des autres religieux : car notre saint fondateur y a très-bien pourvu , par une règle qui défend à quelque religieux que ce soit d'entrer dans la chambre d'un autre, sans la permission du supérieur, et par une autre règle qui défend encore de rien emporter de la maison, ni de rien prendre dans la chambre d'un autre sans la même permission. Ce sont ià deux clefs et deux serrures très-fortes ; a quoi ajoutant le vœu de pauvreté, qui est comme un cadenas que rien nesauroit ouvrir, il n'y a point de doute que nos cellules , quoique toutes ouvertes , ne soient mieux fermées par ce moyen a l'égard de nos frères, que si elles fermoient avec des portes et des cadenas de fer. Or, nous devons
(0 Neqoe opus sit clavibus, ut jàm ex ipsis monstrelur indiciis quôd nihil habetur extrinsecum, praeter Jesuai. Hier, in licg. (juam colleçit Lup. de OUv.
2gi PART. III. TRAITÉ III. CHAP. VJIÏ.
tous contribuer à maintenir une si sainte pratique ; et celui-là mériteroit un châtiment très-sévère , qui y donneroit la moindre atteinte par sa faute , et qui nous mettroit au hasard d'altérer la simplicité et la pureté de notre conduite dans une chose où la sainte pauvreté reluit avec tant d'éclat. SaintBasile et saint Bonaventure déclament fort contre ces sortes de personnes.
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