CHAPITRE VIII
D'un autre moyen qui pourra beaucoup nous seivir, pour acquérir et pour conserver la pauvreté d'esprit»
Pour nous conserver de plus en plus dans la pauvreté d'esprit , et pour en acquérir la perfection , il nous sera encore d'une trèsgrande utilité , non-seulement de nous défaire des choses superflues , mais de faire aussi en sorte que même dans celles qui sont les plus nécessaires, et dont il est absolument impossible de nous passer , nous fassions connoître notre amour pour la pauvreté , et que nous paroissions pauvres , puisque effectivement nous le sommes. C'est ce que saint Ignace (i) nous enjoint expressément dans les Constitutions par ces paroles. Que l'on soit nourri , vêtu et couché comme doivent l'être de véritables pauvres ; et que chacun, poursonplus grand progrès spirituel, et pour
(i) Cap. 4. Exam,%. 16. Reg. a5. summ.
une plus grande abnégation de soi-même , se persuade que tout ce qu'il y a de pire dans la maison doit être pour lui. C'est ce qu'il nous recommande encore plus précisément ailleurs (i), quand il dit : Que tous aiment la pauvreté comme leur mère, et qu'ils en ressentent les effets de temps en temps , suivant que le zèle conduit parla discrétion pourra le permettre. Notre saint instituteur veut (2) que nous désirions toujours ce qu'ily a de plus pauvre et de plus abject i mais il ne prétend pas que cet amour pour la pauvreté se passe tout en désirs; il veut que l'on en vienne aux effets , etqu'onles ressente de telle sorte, que quoiqu'on ne vienne point h manquer de ce qui est absolument nécessaire pour la vie, on ne laisse pas cependant d'avoir matière de mettre la pauvreté en pratique. Il ne s'est pas même contenté d'avoir parlé plusieurs fois de ces choses en général, il en parle encore plus expressément dans la sixième partie des constitutions (3) , où descendant davantage dans le détail , il marque de quelle sorte notre habit doit être, afin qu'il soit en même temps et convenable a notre qualité de religieux et aux ministères que nous exerçons , et conforme à la pauvreté dont nous faisons profession. Il dit que , pour cet effet, il faut avoir égard a trois choses : la première , qu'il soit honnête , parce que nous sommes reli-
(•) &■ p. Const. c. 1. §. i5. reg9 \\. (3) 3. p. Conat. c. a §. 3. et lit. C (3) 6. p. Const, c. 2. §. i5. et in déclarât.
gieux ; la seconde , qu'il ne choque point l'usage des lieux où nous demeurons, parce que notre manière de vivre , quant a l'extérieur , doit être commune; et la troisième, qu'il n'ait rien de contraire à la pauvreté,' déclarant ensuite qu'un habit y seroit contraire, qui seroit d'une étoffe de trop grand prix. Ainsi, quand les parens ou les amis d'un religieux voudroient l'habiller d'une étoffe de cette nature, il ne faudroit pas qu'il s'en habillât , parce que cet habitue seroit pas un habit de pauvre et conforme à nos constitutions. Quelques-uns objectent a ce sujet, qu'il y a de l'épargne à prendre toujours les meilleures étoffes et les plus chères, parce qu'elles durent deux ou trois fois plus que les autres , et qu'y ayant plus d'épargne, il y a aussi par conséquent plus de pauvreté. Mais ces sortes de raisons sont des raisons de chair et de sang, qui ne sont bonnes que pour le monde : car toute l'épargne qu'on pourroit faire en cela n'est point d'une si grande importance pour les véritables religieux, que nous ayons mille fois plus d'intérêt a faire éclater la pauvreté dans noshabits, à paroître pauvres , et à être vêtus en pauvres , puisque nous le sommes. Cette pauvreté au reste ne doit pas seulement se faire voir dans la qualité de l'étoffe; il faut qu'elle se fasse voir de même dans la façon de l'habit : car si quelqu'un d'entre nous vouloit porter un habit très-large , très-ample , et qui traînât à terre ,
ce ne seroit pas une sorte d'habit tel que doit être celui d'un religieux qui fait profession d'être pauvre.
Saint Ignace demande (i) seulement deux choses dans nos habits, qu'ils soient dans la décence et dans l'honnêteté religieuse , et qu'ils puissent garantir du froid , et c'est là en effet les deux principales fins , pour lesquelles les habits ont été inventés. Cette doctrine est celle de saint Basile, qui rapporte à ce sujet ces paroles de 1 apôtre '.Lorsque nous avons des alimens , et de quoi nous couvrir , nous devons être satisfaits (2). Et remarquez , dit à ce propos un autre saint, que l'apôtre dit des alimens , et non pas des ragoûts ; de quoi nous couvrir , et non pas de quoi nous parer. Nous devons nous contenter de ce qui est purement nécessaire : du reste , tout ce qui a quelque air d'ostentation et de parure doit être absolument banni de la religion , comme une chose toute vaine et profane. Gardonsnous bien de souffrir rien de semblable parmi nous ; gardons-nous bien d'y donner entrée a l'orgueil et a la pompe du siècle. Saint François avoit de grandes précautions là-dessus. 11 est rapporté dans les chroniques de son ordre (3) , que frère Hélie , qui étoit un des principaux de l'ordre , et qui en fut ensuite ministre général, se fit faire un jour un habit ample et large, d'une étoffe très-fine,
(0 5. p. Contt. c. a. Utt. C.
(2) BaalL inregul. fus. dis. inter. 22. Habentes alimenta : ei quibus tcgamur : his contenti simus. 1. Tim. 6. 8.
(3) Chr. de S. Franc, i. p. I. a. c 19.
2§8 PART. III. TRAITÉ III. CHAP, VIIl.
avec de grandes manches qui pendoient jus* qu'à terre , et que saint François l'ayant su, il l'envoya chercher , et en présence de plusieurs religieux, lui demanda à voir l'habit qu'il avoit fait faire. Frère Hélie l'ayant apporté , le saint le mit par-dessus le sien , commença à agencer les plis de la robe, et à en relever les manches avec un air de complaisance et de vanité ; ensuite levant la têle et se rengorgeant , il se mit à se promener avec une démarche pleine de faste, saluant les religieux a droite et à gauche, avec des révérences étudiées , et une gravité de voix affectée. Les religieux surpris de cette nouveauté , se regaidoient l'un l'autre, lorsque tout d'un coup le saint transporté de zèle , ôta cet habit , et le jetant rudement à terre, dit à frère Hélie devant tout le monde : C'est ainsi que sont vêtus les enfans bâtards de l'ordre. Après cela prenant un visage plus doux et plus serein , il commença à couverser avec les religieux comme a l'ordinaire > leur recommandant la douceur, l'humilité et la pauvreté. Gardons-nous bien de devenir des enfans bâlards de la religion, par une vanité semblable; mais comme enfans légitimes de la sainte pauvreté notre mère , tâchons de lui ressembler, en faisant que notre habit soit conforme à cette qualité , et qu'il nous fasse connoître pour pauvres. Pour cet effet, il faudroit en retrancher même quelque chose de ce que nous pourrions porter avec bienséance, et quelque chose aussi de ce que
VŒU DE PAUVRETÉ. 29g
e monde pourroit juger nécessaire. Car celuilà n'est pas pauvre dans son vêtement, qui est vêtu d'un habit complet auquel rien ne manque ; mais celui-là seul à qui il manque quelque chose de ce qui est nécessaire. C'est pourquoi nous avons dit que la parfaite pauvreté consiste à être bien-aise de manquer même des choses nécessaires ; et que celui qui ne veut pas que rien lui manque de ce côté-là, n'est pas encore parvenu à la perfection de la pauvreté d'esprit.
Ce que nous venons de dire du vêtement , doit s'entendre de même des autres choses, n'y en ayant aucune dans laquelle nous ne devions tacher de faire éclater la pauvrelé , et de nous faire connoître pour pauvres. 11 faut pour cela n'avoir dans nos chambres que ce qui est absolument nécessaire, et même tâcher que ce nécessaire-là soit précisément Ce qu'il y a de plus mauvais en chaque espèce ; la plus mauvaise table, le plus mauvais siège et le plus mauvais lit. Enfin , tout ce qu'il y a déplus mauvais dans la maison , il faut que vous souhaitiez toujours de l'avoir; et pour ce qui est des livres , portez à la bibliothèque tous ceux dont vous n'avez pas extrêmement besoin, et n'affectez point de vous faire honneur d'en avoir un grand nombre dans votre • chambre.SaintBonaventure(i) traitant cette matière, descend fort dans le détail. Il recommande aux religieux de n'avoir que les choses nécessaires; encore faut-il bien prendre garde,
(1) Bon. deinform. Nov, p. a. e, g.
dit-il, qu'elles ne soient pas curieuses et soigneusement travaillées, mais qu'au contraire elles soient grossières et mal faites. Ne vous attachez point à avoir des livres bien reliés , à avoir un bréviaire ou un diurnal plus propre ou plus curieux que les autres , des images rares , et un chapelet de prix ; et si vous avez quelque Agnus Dei, quelque croix, ou quelque reliquaire^ que tout cela soit conforme à la pauvreté dont vous faites profession ; et crojez que plus la pauvreté jparoîtra, plus aussi vous vous rendrez agréables à Dieu et aux saints. L'humble St. François disoit (i) , que l'attachement à des choses curieuses et non nécessaires , étoit la marque d'un esprit mort à la grâce ; cet attachement ne pouvant provenir que de ce que l'esprit n'étant plus échauffé par la chaleur de la grâce , et ne trouvant plus de goût aux choses spirituelles^ cherche ailleurs de la consolation et de la douceur. L'expérience confirme tous les jours cette vérité ; et c'est ce qui fait que nos supérieurs ont une si grande attention à ce sujet , tant parce qu'il y va de l'intérêt de la pauvreté , que parce que la ferveur de l'esprit ne peut subsister avec ces sortes d'amusemens. Maïs il ne suffit pas encore de nous détacher de toutes ces choses , pour être parfaitement pauvres , il faut, comme nous l'avons déjà dit , nous détacher de même de celles qui sont purement nécessaires, et être bien-aises d'avoir à souffrir de ce côté-là , pour devenir plus
(t) Hist. dcl'ord. de S * Franc, p. a. /. 3. c. 19.
TŒU DE PAUVRETÉ. 3oi
semblables à Jésus-Christ , qui étant trèsriche , s'est rendu pauvre pour V amour de nous (i) , qui a souffert la faim , la soif, le froid , le chaud , la lassitude et la nudité , et qui a manqué si souvent des choses les plus nécessaires a la vie. Il y a voit, dit saint Bernard (2), une grande abondance de richesses dans le ciel ; mais la pauvrelé étoit une marchandise qui ne s'y trouvoit point , au lieu qu'elle étoit très-commune dans le monde, et que les hommes n'en faisoient nul cas et n'en connoissoient point la valeur. Que fait le Fils de Dieu? il vient dans le monde ; et sachant bien ce qu'elle valoit, il s'en charge comme un habile marchand , afin que les hommes apprissent par son exemple à en connoître îe prix, et à en faire trafic pour le ciel où elle est si estimée.