‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 36 sur 58 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ou ce qui a été dit dans le chapitre précédent } est confirmé par quelques exemples*

Dans le livre des hommes illustres de l'ordre de Cîteaux(3), il est rapporté qu'un abbé d'un monastère de Saxe, ne se contentant pas des draps du pays , envoyoit tons les ans en Flandre en acheter de plus fins pour s'habiller. Après sa mort , les religieux

(1) Qui propter nos egenus factus est, cùm esset clives» 3. Cor. 8. 9.

(a) Bern. serm. 1. In Vigil. Nativ.

(3) Lib, vi'ror, Must. Ord Cistere,

3û2 PART. III. TRAITÉ III. CHAP. IX.

venant à partager entre eux tous ses habits,le prieur retint une tunique pour lui ; et ayant voulu s'en parer la veille d'une fête solennelle^ peine l'eut-il mise, quetout d'uncoup il se sentit atteint^ comme si onlui eût appliqué sur la chair des plaques de fer ardentes, et se mit à crier qu'il brûloit. Il jette aussilôt la tunique à terre en présence des religieux qui étoient accourus au bruit ; et ils furent si surpris de la voir aussi étincelante qu'un fer rouge, que tous ceux qui avoient profité des dépouilles de l'abbé , épouvantés de ce spectacle, apportèrent au me me lieu tout ce qu'ils en avoient, et le jetèrent en un monceau. Alors il parut que le feu y prenoit avec violence, et qu'il en sortoit des étincelles de tous côtés comme d'une fournaise ardente ; et ce prodige dura si long-temps, qu'on eut le loisir d'en donner avis aux abbés des monastères voisins, qui le virent, et qui en rendirent depuis témoignage.

Césaire rapporte (i), que les religieux' de l'ordre de saint Benoît, d'un monastère de France, se voyant opprimés par un gentilhomme de leurs voisins , résolurent d'en porter leurs plaintes au roi Philippe I, et choisirent pour cet effet un jeune religieux de bonne maison , afin que la considération de ses parens pût lui donner un accès plus facile auprès du roi , et lui faire avoir une audience plus favorable. Le religieux se pré-

(i) Cœsar. Jib . £. Diat, t. la.

VŒU DE PÀUYTETE. 3o3

sente au roi , lui porte les plaintes du monastère contre le gentilhomme, lui en demande justice , et le supplie de leur faire restituer leurs biens dont il s'e'toit emparé. Le roi, après avoir considéré quelque temps ce religieux, son habit et ses manières , lui demanda qui il étoit ; et ayant su qu'il étoit fils d'un homme de qualité fort connu a la cour, il se mit a parler d'autre chose, jusqu'à ce que le religieux l'interrompant, lui dit : En vérité, Sire , il a emporté tout ce qu'il y avoit dans le monastère, et ne nous a presque rien laissé. Je le crois aisément , répondit le roi, et on le voit bien à vos souliers , car s'il vous avoit laissé un peu plus de cuir, vous ne seriez pas si étroitement chaussé; cependant plus vous surpassez les autres religieux du côté de la naissance, plus vous devriez aussi essayer de les surpasser en humilité. Ensuite il ajouta, comme pour l'apaiser : Que ce que je viens de vous dire ne vous fasse pourtant pas de peine, car je ne l'ai dit que pour votre bien ; retournez a votre monastère, je donnerai ordre qu'on ne vous inquiète plus.

LemêmeCésaire rapporte (i) une réponse presque semblable d'un autre Philippe, roi des Romains , à un abbé de l'ordre de Cîteaux,qui lui représentoit l'extrême nécessité de son monastère : car après avoir considéré quelque temps ses souliers qui étoient fort étroits : Je m'aperçois bien à vos souliers , (0 M. c i3.

3o4 PARTIE ÎII. TRAITÉ III. CHAP. IX.

lui dit-il , qu'il faut que votre maison soit pauvre, puisqu'on y épargne tant le cuir.

[Nous lisons dans les chroniques de l'ordre de S. François (i),qu'un gardien de cet ordre, qui étoit des plus intimes amis du Saint, ayant fait bâtir une chapelle pour les religieux , fit faire une cellule tout auprès, afin que, quand leSaintviendroit,ilpûts'y retirer et y vaquer à l'oraison, et que celte commodité l'obligeât a faire un plus long séjour parmi eux. Dès la première fois qu'il y vint, le gardien le mena voir la cellule, qui n'étoit faite que de bois de charpente; cependant aussitôt que le Saint la vit : Si vous voulez, mon frère, lui dit il, que je demeure dans cette cellule , faites-la couvrir par dedans débranches d'arbres liées avec un peu d'osier , afin que j'y voie l'image de la pauvreté ; et quand on l'eut accommodée de cette sorte, il y demeura quelques jours.

Nous lisons dans la vie de saint François de Borgia (2) , qu'en toutes choses il donnoit des marques d'un véritable pauvre et d'un véritable amour pour la pauvreté. Son habit, sa nourriture, son lit , sa chambre, tout étoit conforme à la pauvreté ; elle paroissoit même dans le papier dont il se servoit pour composer ses sermons , dans le feu qu'on lui faisoit quelquefois , quand il en avoit un trèsgrand besoin , et dans mille autres choses semblables. Enfin cela alloit jusqu'à un tel point, qu'on ne pouvoit obtenir de lui , qu'il

(1) 1. p. t. 2. e. ao.

(a) Dans CHisU de sa vie. t. 4. e. 2.

VŒU DE PAUVRETÉ. 3o5

changeât de chausses et de souliers^t un jour qu'on lui avoit nais des chausses neuves à la place deses vieilles qu'on avoit ôtéessansluien parler , on fut contraint de lui rapporter les vieilles. Lorsqu'il alloit h la quête,il mangeoit plus volontiers quelques restes de painquilen rapportoit, que le pain entier qu'onluises voit à table. Dans tous ses voyages, quelque longs qu'ils dussent être et quelque mauvaise sauté qu'il eût, il nevouloit pas naêuae qu'on lui portât une paire de draps, s'imaginant que c'eût été blesser la pauvreté. Il passoît souvent les nuits à i'air sur un peu de paille , et exposéau vent de toutes parts; et il s'enfaisoil un si grand sujet de joie, que ceux qui voyageoient avec lui en étoient surpris. 11 n'avoit point d'autre manteau depluie pour l'hiver etpour Tété,que sonmanteau ordinairequ'ilavoitfait doubler , afin qu'il se gâtât moins ; et on eut toutes les peines du monde a lui faire prendre des bottes; il disoit a ce sujet, que c'étoit assez d'un chapeau pour se garantir delapluie et du soleil. Il arrivoitsouventauxhôtelleries tout trempé et transi de froid; mais quand il y arrivoit de cette sorte , sa joie étoit de ne rien trouver de tout ce qu'il eût fallu pour le soulager. Quelque malade qu'il pût être, et quelque rigoureuse que fût la saison , il nevouloit pas permettre qu'on tendit rien, ni autour de son lit , ni dans sa chambre > qui pût le mettre a l'abri du vent, lui semblant qu'une petite natte que l'on allachoi t au che-

3o6 PART. III. TRAITÉ m. CHAT-, X,

vet de son lit, étoit même une trop grande délicatesse ; et tout cela étoit d'autant plus admirable en lui, qu'il avoit plus quitté dans le monde.

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