‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 40 sur 58 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

On répond a une objection , et par ce moyen on éclairât davantage cette matière.

Mais, dira quelqu'un , c'est user a notre égard d'une trop grande rigueur, et nous obligera une trop grande exactitude, d'exiger que nous observions ponctuellement toutes ces choses : car après tout, plusieurs autres religieux qui font vœu de pauvreté comme nous, ne font point difficulté de recevoir de leurs parenset de leurs amis , de quoi avoir un bréviaire, ou du papier, ou même un

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habit ; cependant ce sont des gens éclairés et craignant Dieu. Ils ne font point non plus de scrupule de donner à un autre religieux de leur maison , ou à un de leurs parens ou de leurs amis , quelqu'un de leurs livres, ou quelque autre chose même de plus grande conséquence, sans en demander permission; et ils ne croient point contrevenir en cela au vœu de pauvreté : par conséquent, nous n'y contrevenons point non plus qu'eux, quand nous faisons les mêmes choses , mais tout au plus nous contrevenons à la perfection de la pauvreté, et à la soumission que nous devons avoir pour les ordres de nos supérieurs, et pour nos constitutions et nos règles. Cette objection est très-bonne , et nous l'avons placée ici tout exprès , afin que la réponse que nous y ferons serve d'éclaircissement à tout ce que nous avons déjà dit à ce sujet, et à ce que nous dirons dans la suite. Je demeure d'accord qu'il y a quelques ordres où les religieux peuvent faire ces sortes de choses sans scrupule , et sans aller contre le vœu de pauvreté; mais il ne s'ensuit pas de là que nous ne pécherions pas en les imitant : au contraire , je soutiens que nonseulement nous pécherions contre l'obéissance que nous devons à nos règles, mais que nous pécherions même contre le vœu de pauvreté. La raison de cette différence est , que ces choses sont maintenant permises dans quelques ordres , ou par un consentement exprès des supérieurs, ou par un consen-

tementtacite,qui est.disentles docteurs lorsque les supérieurs d'une religion, sachant et voyant une coutume qui s'y introduit, et pouvant l'empêcher, la souffrent, et dissimulent, car alors celui qui se tait, semble consentirai). Or, un religieux qui a un consentement exprès ou tacite de ses supérieurs , de recevoir une chose, et d'en disposer,ne pèche point contre le vœu depauvretequandillefaitjetparconséquent les religieux dont nous parlons ne pèchent point, quand ils en usent de la sorte.il n'en est pas de même parmi nous : notre Compagnie qui veut nous conserver autant qu'il se pourra dans la pureté et dans la perfection de la pauvreté, ne nous donne aucune Ï>ermission , ni expresse, ni tacite, de faire es mêmes choses ; notre usage, au contraire, y est expressément opposé ; et par conséquent, celui d'entre nous qui les feroit , pécheroit contre le vœu de pauvreté, de même que les autres religieux pécheroient aussi, si la permission qu'ils ont ne les mettoit point à couvert. Les religieuses font vœu de pauvreté , cependant plusieurs d'entre elles ont des pensions qui leur servent à sJhahiller , à acheter des livres , et à faire plusieurs petites dépenses ; et c'est une chose qu'on ne hlâme point en elles; parce qu'elles ont permission de leurs supérieurs d'en user ainsi. Cependant il est certain quesiquelqu'un de nous en usoit de même , sans en avoir permission , il contreviendroit au vœu de pau- (0 Qui tacet consentira videtur. Reg* 43. «te NP #•"»

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yreté : ainsi quelques personnes de savoir et de piété qu'il y ait dans les autres ordres , ce qui s'y pratique n'est pas une conséquence pour ce qui peut se pratiquer parmi nous. Dans ces autres ordres, il y a une permission expresse ou tacite pour cet effet : dans notre Compagnie, il n'y en a point, et il y a même un usage absolument contraire ; c'est pourquoi les obligations que nous avons marquées dans le chapitre précédent, ne sont point de simples scrupules : ce sont des vérités fondées sur l'essence même des choses , et sur le sentiment général de tous les docteurs.

Saint Bonaventnre et Gerson (i) , qui étoient très-versés dans la spiritualité et dans ia théologie, marquent en termesexprès plusieurs des cas que nous venons de proposer; et quand il s'agit de décider si un religieux peut donner ou recevoir , ils réduisent toute la question à un point, savoir, s'il a une permission ou expresse ou tacite de son supérieur. Que s'il n'en a point , il ne peut, disent-ils , ni prendre , ni donner aucune eîiose, ni disposer de quoi que ce soit , sans pécher contre le vœu de pauvreté; parce que c'est cesser d'être pauvre, et se rendre propriétaire d'une chose , que de la recevoir, ou de la donner, ou d'en disposer à son gré. Gerson propose même le cas dans la personne du procureur d'un monastère, qui a l'argent de la communauté entre ses mains ;

(i) Bon. in speculo. dise! p. p. i. c. 4- Gerson, dans un Traité des questions 'libres qu'il propose , question nntépcnult.

yŒu de pauvreté. 333

et il demande si le procureur pécheroit contre le vœu de pauvreté , en achetant ou un couteau , ou un étui , ou des lunettes , soit pour lui, soit pour un autre.il descendmême à des choses encore de moindre valeur, comme tine aiguille ou du fil; et il répond , que s'il le faisoit avec une permission ou expresse ou tacite de son supérieur, il ne pécheroit point ; mais que s'il n'avoit point de permission , il pécheroit contre le vœu de pauvreté; et il en dit autant de celui qui donneroit quel* que chose sans permission à un séculier , ou qui en recevront quelque présent. Ainsi tous les docteurs conviennent que, par le vœu de pauvreté un religieux ne peut ni avoir, ni recevoir , ni donner aucune chose, ni enfin disposer de quoi que ce soit sans la permission du supérieur. Que si on souffre dans quelques ordres qu'un religieux puisse posséder quelque chose en particulier , recevoir quelque présent de ses parens ou de ses amis, et disposer de ce qu'on lui aura donné , c'est que dans ces ordres il y a une permission expresse ou tacite d'en user ainsi; autrement ceseroit aller contre le vœu de pauvreté. Il s'ensuit de là une chose à laquelle il faut prendre garde dans cette matière et dans les autres de même nature ; c'est que, quand il s'agit de décider si en telle ou telle occasion un religieux aura péché contre la pauvreté, il faut savoir premièrement quelle est la-dessus la pratique de son ordre , pour juger

ensuite par-là s'il y a permission expresse ou tacite d'en user comme il a fait. Sans cette connoissance , on ne sauroit donner de décision certaine , parce que plusieurs choses peuvent être permises dans un ordre religieux parune espèce de permission tacite et sous-entendue, qui ne le sont en aucune sorte dans un autre.

De là il s'ensuit encore , que quoique quelques auteurs disent qu'un religieux qui reçoit de l'argent d'un séculier pour acheter des livres , ou quelqu'autre chose de même nature ne pèche point , pourvu qu'il ne cache point les choses qu'il aura achetées, mais qu'il les expose à la vue de toute la maison , et qu'il soit prêt a les quitter dès que le supérieur le voudra; cependant un religieux delà Compagnie qui en useroit de la sorte, pécheroit contre le vœu de pauvreté. Car ce que disent ces auteurs , est fondé sur ce qu'ils supposent , qu'il y a déjà une permission tacite et sous-entendue , et que les supérieurs se contentent de cette simple résignation d'esprit : mais il n'en est pas de même parmi nous, où non-seulement il n'y a aucune sorte de permission tacite ou sous-entendue, mais où il y a même une détermination et une pratique toute contraire. C'est de cette sorte que nous sommes obligés de nous servir de notre soutane , de notre manteau , de notre bréviaire, et des autres choses dont on nous laisse l'usage ; et il faut que nous ayons en cela une telle soumission et une telle dé-

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pendance à l'égard du supérieur , que nous soyons toujours prêts à les quitter dès qu'il l'ordonnera, autrement nous pécherions con» trela pauvreté, parce que ce seroit nous rendre propriétaires. Mais de recevoir de l'argent pour un habit, ou pour des livres , ou pour quelque autre chose semblable, c'est ce qu'il ne nous est pas permis de faire, quand nous les exposerions ensuite à la vue de tout le monde , et que nous serions dans une continuelle disposition de les quitter dès qu'où nous le commanderoit. La pratique de la Compagnie y est même formellement opposée, comme nous l'avons déjà dit; ainsi ce seroit contrevenir au vœu de pauvreté que d'en user de cette sorte. Que si nous nous donnions cette liberté de nous-mêmes , et que nous vinssions a nous relâcher là-dessus le moins du monde , il ne faut point douter que l'on ne réclamât contre clans les congrégations , et qu'on n'essayât de fermer la porte à cet abus, qui renverseroit les fondemens de la pauvreté dont nous faisons profession.

Les docteurs remarquent encore, touchant lapermission tacite et sous-entendue, qu'afin qu'un religieux puisse ou demander, ou recevoir , ou donner, ou garder quelque chose, il ne suffit pas qu'il sache certainement que s'il en demandoit la permission au supérieur , il l'obtiendroit aussitôt, nonplusquepoursortir de la maison , ou pour écrire une lettre sans

permission, il ne suffit pas desavoir qu'on en obtiendroit la permission dès qu'on l'auroit demandée. Il faut encore, disent-ils, que vous soyez assuré que le supérieur sera bien-aise que vous receviez eu que vous donniez la chose dont il s'agit, sans lui en demander permission, et qu'il ne trouvera nullement raau- Tais que vous ne la lui ayez point demandée; et voilà proprement en quoi consiste cetteper- Biission tacite et sous-entendue, qui s'est introduite en beaucoup de choses dans plusieurs religions^ et en vertu de laquelle on peut librement ou donner, ou recevoir , sans aucune autre permission particulière. Mais bien loin que cet usage soit introduit dans la Compagnie, et que les supérieurs soient bienaises qu'on ne s'adresse point à eux dans ces rencontres, au contraire, ils n'ont rien plus à cœur (rue de voir observer l'ordre en toutes choses; et ils ne verroient rien avec plus de déplaisir, que la liberté qu'on prend roi t de se dispenser en cela des règles de l'obéissance. C'est pourquoi nous devons,, en ce qui est de la pauvreté , et en ce qui regarde quelques autres cas particuliers , tenir une conduite fort différente de celle qu'on tient en quelcrues religions , qui ont en cela des bornes moins étroites que nous, quoiqu'elles en eussent sans doute d'aussi étroites dans les commencemens , comme leurs histoires en font foi , et comme nous le voyons encore dans «quelques ordres qui ont conservé la première sévérité de leur institution.

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