CHAPITRE XIV
Que le vœu de pauvreté oblige sous peine dépêche mortel.
On peut maintenant faire une question, et demander si ce que nous venons de dire qui étoit contre le vœu de pauvreté, est toujours pèche mortel, ou en quel cas il l'est ? Nous avons déjà marqué que c'est le sentiment de tous les théologiens , que celui qui pèche contre le vœu de pauvreté, pèche en même
temps cuiitrc le septième uumniandement ,
qui défend de dérober. Or , cela étant , je dis que,commeleseptièmecommandement oblige de sa nature sous peine de péché mortel^- mais que cependant si on le violoit en très-peu de chose, par exemple, en dérobant unepomme, ou un denier, le larcin ne seroit alors par sa matière qu'un simple péché véniel : aussi le vœu de pauvreté oblige de lui-même , et par sa nature, sous peine de péché mortel ; mais que la transgrpseion cependant pourroit être si légère , que ce ne seroit plus qu'une faute vénielle. Que si vous insistiez pour savoir jusqu'où il faudroit que cette transgression allât pour faire la matière d'un péché mortel, il faut premièrement savoir jusqu'où le larcin doit aller pour être péché mortel: car l'un est tellement la règle de l'autre , que la matière qui suffit pour faire que le larcin soit péché t. v. 29
mortel, suffit aussi pour faire que la violation du vœu de pauvreté le soit aussi ; et c'est là le sentiment général de tous ceux qui ont écrit sur ce sujet (i).
Quelques théologiens , pour plus grand éclaircissement de ceci , remarquent que la grièveté de ce péché vient de deux causes. La première , de ce qu'on usurpe le bien d'autrui contre la volonté de celui à qui il appartient: la seconde, de ce quJon viole un vœu qu'on a fait à Dieu. Quant a la première cause , il semble , disent-ils , que pour faire qu'un péché contre la pauvreté soit péché mortel, il faudroit que la matière fût plus considérable que dans le larcin ; parce qu'en ceci , la chose dont on dispose n'est pas si absolument le bien d'autrui , que dans ce qui fait la matière d'un larcin , et la disposition qu'on en fait n'est pas absolument si contraire à l'intention de celui à qui elle appartient. Mais, eu égard à la seconde cause, ce qui suffit pour faire qu'un larcin soit péché mortel, suffit pour faire qu'une faute contre la pauvreté le soit aussi; l'obligation que nous avons contractée par le vœu de pauvreté, de ne rien prendre et de ne disposer de rien , sans la volonté du supérieur, étant beaucoup
(1) Cordub, L de Cass. q. 109. Navar. t. 3. tit. destat, Monach. consult- 3. dubio. 3. n. 18. Sorbo. in. comp priv* 1. p. verbo. Dare , in txplic, const. Clem. 8. de targi. cas. a* vers. Sed difficile. Lud. Lopez. a. p. summ. quest. 3. concl. 5. Man. Rodr. tom. 3. de Reg. q. 20. art. 10. concl, 8. Azor, L la. mt. Mor, ct 12. q. 6.
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plus grande, que celle que le septième commandement nous impose, de ne rien prendre du bien d'autrui contre la volonté de celui à qui il appartient.
Dans ce que nous avons rapporté (i) de saint Grégoire, l'argent que le religieux avoit pris n'alloit , au rapport de Surius, qu'à trois réaies, que son frère lui avoit données pour s'acheter une tunique, dont la religion auroit été obligée de faire la dépense, si son frère ne l'avoitpas faite. Cependant S. Grégoire jugea que cela suffisoit alors pour faire la matière
d'un poché mortel, puisqu'il se porla à punir
cette transgression d'un châtiment si exemplaire et d'un anâthème si terrible. Entre les auteurs modernes (2) qui ont écrit sur ce sujet , les uns disent qu'il ne faut que la valeur de trois réaies pour faire un péché mortel , les autres vont jusqu'à quatre, et les autres jusqu'àcinq. Et, parmi les chartreux, une chose de bien moindre prix suffiroit pour faire la matière d'un péché mortel , puisque même elle suffît pour priver un chartreux de sépulture, et pour l'excommunier.
Mais supposons que la chose puisse s'étendre plus loin que la plupart des docteurs ne croient, que trois ou quatre réaies soient une matière trop peu considérable, etque, comme le prétendent quelques-uns (3), il faille aller
(1) Chapitre m»
(a) yirias p. 3. de l'Imitât. dcJ. C. tr. 7. eh. 39. (3) Navarr. t. 3. tit. de statu. Monach, Consid. 3. dub. 3. Num. 18.
au-delà, pour que la transgression du vœu de pauvreté soit effectivement un péché mortel: faut-il pour cela qu'un religieux, qui doit travailler tous les jours à se rendre parfait, s'expose au hasard d'être embarrassé si ce qu'il a ou reçu , ou retenu , ou donné , monte à une somme capable de faire la matière d'un péché mortel, et si cela va jusqu'à six réaies, ou s'il n'en peut valoir que quatre ] Il est assez ordinaire que les domestiques qui vont au marché prennent tantôt un sou, tantôt deuxliardssur les choses quJils achètent; et ils ne pèchent point mortellement eu cela , à cause de la petitesse de la somme ; mais quel religieux voudroit en faire autant, quoique ce ne soit qu'un péché véniel] Que si vous auriez honte d'en user de même, et si vous croiriez que ce seroit uneinfamie, gardez-vous bien de même de rien recevoir, ou de rien donner, sous prétexte que vous ne commettez en cela qu'un simple péché véniel ; car c'est une chose qui n'est pas moins honteuse, que de ferrer la mule comme des valets. Faicons cas des petites choses , principalement dans un sujet aussi essentiel que celui-ci , qui regarde un des trois vœux de la religion : car celui qui osera, de propos délibéré, faire quelque faute contre la pauvreté, sous prétexte que ce ne sera pas un péché mortel qu'il commettra , est en grand danger de pécher bientôt mortellement contre le vœu de pauvreté. L'envie d'avoir, dedonner,derecevoir,estunepassion-
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si naturelle à l'homme et si violente, qu'on peut se tromper facilement là-dessus, et aller plus loin qu'on ne pense. Il arrivera même souvent , que quoiqu'il n'y ait pas lieu d'être absolument assuré qu'on aura commis un péché mortel , il y aura du moins lieu d'en douter :or,un religieux ne doit jamais s'exposer à des dangers et à des incertitudes de cette nature.
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