‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 42 sur 58 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Si un religieux peut , sans permission 3 recevoir de V argent pour faire des charités; et quels sont les cas ou il pécheroit en ceci contre le vœu de -pauvreté.

La Compagnie exige de nous une si grande pureté et une si grande perfection sur ce qui regarde la pauvreté, et elle a tant de soin de nous ôter toute sorte de prétexte d'avoir de l'argent en notre disposition , que nos règles veulent que nous ne puissions ni rien demander , ni rien recevoir des pénitens , ni de personne , non pas même pour faire des charités ou des restitutions. Ainsi quoiqu'un pénitent soit obligea restituer, et qu'il veuille remettre entre les mains du confesseur la restitution qu'il est obligé de faire , le confesseur ne peut pas s'en charger sans permission du supérieur. Cette règle, au reste , est fondée sur la raison , sur l'expérience ,

et sur la doctrine et l'exemple des Saints. Le sentiment de saint Basile (i) y est entièrement conforme ; saint François Xavier (2) en recommandoit extrêmement la pratique; et ce que saint Jérôme rapporte de saint Hilarion à ce sujet , est très-remarquable. Un homme très-riche avoit été délivré d'une légion de démons par saint Hilarion ; et voyant que le Saint refusoit d'accepter une grande somme d'argent qu'il vouloit lui donner en reconnoissance de sa guérison , il le pressoit de la recevoir, du moins pour la distribuer aux pauvres. Mais le Saint persistant dans son refus , lui dit : Vous pouvez en faire la distribution mieux que moi , vous qui allez dans les grandes villes , et qui connoissez les pauvres ; quanta moi, je n'ai pas abandonné mon bien pour me charger de celui d'autrui. Il est de notre devoir d'aider le prochain de nos conseils., et de faire d'autres œuvres de charité de même nature , mais non pas d'être les aumôniers des autres ; car cela ne sert qu'à. nous déconcerter, a faire que la maison soit continuellement remplie de demandeurs , qui seuls occuperoient plus de deux portiers, et à détourner un religieux des confessions et des autres ministères spirituels. Les apôtres même reconnurent par expérience qu'ils ne pou voient manquer à ces sortes de choses sans

(1) Basil. Eplsi. ad Chiton.

(â) Inejus vitâ , lib. 6. cap. 12.

vœu de pauvreté. 343

manquer en même temps à la principale , qui est le ministère de la parole de Dieu : // nest pas juste, dirent-ils, que nous abandonnions la parole de Dieu , pour avoir soin des tablés (i); et ils donnèrent cette chargea d'autres, afin que n'ayant plus às'enibarrasser des choses temporelles , ils pussent s'appliquer uniquement a la conversion des âmes. Il y en a , au reste, qui s'imaginent que la distiibution des aumônes est un moyen pour gagner l'esprit du peuple, et pour le porter au fréquent usage des sacremens; mais ils se trompent : on perd plus de gens par-là qu'on n en acquiert, et le nombre des mécontens est toujours plus grand que celui des autres. Les uns sont mal satisfaits de ce qu'on ne leur a rien donné; les autres de ce qu'on ne leur a pas donné assez à leurgré, enfin , presque tous se plaignent, et viennent ensuite ou a reprocher qu'on n'a égard qu'à la recommandation et a la faveur dans la distribution des aumônes, ou à croire que même nous en détournons une partie à notre profit Ce n'est pas non plus un moyen qui soit propre pour attirer les âmes à la confession , au contraire, plusieurs prennent de là occasion de faire des confessions feintes, et de débiter mille faussetés au confesseur , pour l'exciter à la compassion, et pour l'obliger par-là à leur faire part des aumônes qu'il a à distribuer. On peut cependant

(}) Non est aequum nos derelinquere verbum Dei, et ministrare mensis. Jet. 6. 2.

recevoir quelquefois une restitution avec permission du supérieur , par exemple , quand il s'agit d'une chose très-secrète , et quand on voit que le pénitent ne pourroit pas faire la restitution lui-même sans se perdre de réputation. Mais en ce cas-là même les docteurs conseillent très-sagement au confesseur de prendre un mot de reconnoissance de celui à qui il fait la restitution , et de le donner ensuite au pénitent ; car quelque chose que le pénitent puisse dire pour détourner le confesseur d'en user de cette sorte , et quelque confiance qu'il puisse lui témoigner, il sera toujours très-aise quand il verra le billet : il en sera aussi plus édifié du confesseur, il en aura l'esprit plus en repos , et n'aura point ensuite les scrupules et les soupçons qu'on a quelquefois , quand le confesseur ne prend pas cette précaution.

Mais puisqu'il s'agit icide faire voir à quoi le vœu de pauvreté nous oblige à la rigueur, il sera bon d'expliquer en quel cas on pèche en ceci contre le vœu de pauvreté , et en quel cas on pèche seulement contre l'obéissance qu'on doit aux règles. Les théologiens traitent expressément cette question; savoir, si un religieux péchera contre le vœu de pauvreté, qui recevra sans permission de l'argent d'un séculier , non pas pour son propre usage , mais pour en faire des charités au nom de celui dont il le reçoit , et il semble qu'en cela il ne fasse rien contre le vœu de pau-

vœu de pauvret! 345

vreté, puisque ce n'est point pour lui qu'il reçoit l'argent, et qu'il ne le distribue point en son nom, mais seulement au nom de celui dont il l'a reçu. Cependant la résolution de cette question est , qu'on peut en deux rua* nières recevoir de l'argent, ou quelque autre chose , pour donner à un autre. Si celui qui donne, marque h qui il veut qu'on donne en son nom, et a quelles sortes de charité il veut qu'on emploie ce qu'il donne , comme quand on met de l'argent entre les mains d'un confesseur, ou pour le restituera quelqu'un, ou pour la distribuer a quelques pauvres, alors le religieux qui reçoit ainsi de l'argent sans permission, va contre nos règles , qui nous le défendent, mais il ne pèche pas, ce me semble, contre le vœu de pauvreté , puisque de cette sorte, celui qui a donné l'argent est toujours celui qui en demeure le maître, et qui en dispose à son gré , et que le confesseur n'est que le ca nal dont il se sert pour le distribuer a qui il lui plaît. Mais si celui qui donne , laisse au confesseur la libre disposition de ce qu'il donne, alors de quelque façon qu'il en dispose, et quand même il l'emploieroit tout en charités , il pèche contre le vœu de pauvreté, de le recevoir et de le distribuer sans la permission du supérieur. Premièrement i), parce que celui qui donne, se dépouille alors delà propriété de ce qu'il donne , et la transfère autant qu'il est en lui en la personne du

{i) Azer» lib, 12. InsUtnor.cap. 10 §. ult.

religieux, afin qu'il en dispose comme il voudra , et qu'un religieux n'est pas capable de lui-même de posséder en propre. En second lieu, parce que ce n'est pas seulement la propriété des choses qui est contraire au Tœu de pauvreté, mais que l'usage et la libre disposition des choses ,, sans la permission du supérieur, y sont également contraires, comme étant une autre espèce de propriété qui est encore défendueàun religieux par le vœu de pauvreté. L'usage même etla libre disposition des choses sont , dit-on ( i), plus contraires au Vœu de pauvreté , que la propriété et la possession , parce que cet usage peut détourner davantage un religieux de ses devoirs, et lui être d'un plus grand préjudice que la propriété seule sans l'usage. Aussi la raison pour laquelle l'Eglise est les saintsPères ont voulu que les religieux ne pussent, rien posséder en propre, a été afin qu'étant délivrés des soins et des embarras que donne l'administration et l'usage des biens de la terre, ils fussent plus en état de se donner tout à Dieu ; et par conséquent, quoiqu'un religieux n'ait pas le domaine et la propriété du bien d'autrui , il ne laisse pas de pécher contre le vœu de pauvreté, lorsqu'il en prend la libre administration et l'usage, sans la permission de son supérieur. Ne seroit-ce pas une chose ridicule, dit à ce propos Denis le chartreux(i),

(1) Id. ibid cap. 9. §. 1. et cap. 12. §. 1.

(2) Dionys Cart. in opu&c. de rcformationeCtaustralium , art. 16.

qu'un père qui auroit un fils insensé, se contentât de lui ôter la propriété d'une épée , et qu'il lui en laissât l'usage? C'est ainsi, ajoutet-il, qu'en usent les religieux , qui se contentant de n'avoir la propriété de rien,, se chargent de l'administration et de l'usage du bien d'autrui, qui est précisément ce qu'il y a de plus dangereux dans les richesses, et qui détourne davantage un religieux de son ministère.Quelques-uns, au reste, prétendent même que la première espèce que nous avons posée est également contraire au vœu de pauvreté, parce que n'est recevoir et donner de l'argent, ou quelque autre chose d'équivalent sans la permission du supérieur : mais ils disent cependant qu'on ne commet en cela qu'un léger péché , et qui ne va point jusqu'à la mort de l'ame , lorsqu'on donne aussitôt cet argent a celui à qui il est destiné.

Nous pouvons tirer d'ici la réponse à une difficulté qui se présente assez ordinairement, savoir, si un religieux pèche contre le vœu de pauvreté, lorsque sans permission du supérieur il demande de l'argent à quelqu'un , pour en assister un de ses parens ou de ses amis , et lorsqu'il le reçoit et qu'il le donne en effet, ou qu'il prie celui à qui il le demande, de le donner lui-même , ou de l'envoyer à celui pour qui il le demande. Je dis ( i ) que si le religieux qui demande et qui reçoit cet argent, le prend pour en être le maître ,

(1) 27». Sanchezytom. i.deMatrim, Ub.6. disp. 4. num.j»

et pour en disposer à son gré , il pèche contre le vœu de pauvreté, quand même il auroit intention de le donner, et quand en effet il le donneroit ensuite, ou l'enverroitau nom de celui dont il Tauroit reçu. Mais s'il ne le prend pas pour en disposer , et qu'au contraire il dise à celui a qui il le demande : Je n'en ai point affaire pour moi, et je np puis le recevoir pour mon usage; mais si vous voulez, ou le donner a un tel qui en a besoin , ou me le remettre entre les mains, pour le lui donner ou pour le lui envoyer de votre part, je vous en serai obligé, et vous ferez une œuvre de charité : alors, quoique celui qui fait cette charité la fasse en considération du religieux, et que le religieux vienne a lui en faire ensuite des remercîmens, le religieux ne péchera point contre le vœu de pauvreté, parce qu'il nereçoitpoint cet argentpourson usage, et qu'il n'en devient point le maître, mais qu'il est simplement l'exécuteur delà volonté de celui de qui il obtient cette charité, et l'intercesseur de celui pour qui il l'obtient. Bien moins encore pèche-t-il contre le vœu de pauvreté, de prier qu'on donne ou qu'on envoie soi-même cet argent à celui pour qui il le demande; car quoique celui qui le reçoit sache bien qu'il en a l'obligation auxprières et à l'intercession du religieux , cela ne change rien a l'espèce , et ne fait pas que le religieux ait eu ou la propriété ou l'usage de la chose qui a été donnée. Après tout ce-

VŒU DE PAUVRETÉ. 34g

pendant, quoique tout cela ne soit pas contraire au vœu de pauvreté, il ne laisse pas d'y avoir toujours de grands inconvéniens a faire les choses de cette sorte, sans la permission du supérieur , outre qu'il y a ordinairement à craindre qu'on ne passe en cela les bornes , et. qu'on n'aille jusqu'à blesser aussi le vœu de pauvreté. Je puis aisément n'avoir pas toujours sur moi-même toute l'attention qu'il faudroit pour examiner si c'est à moi qu'on fait ce présent, et de quelle manière je le reçois ; si je le donne en mon nom , ou au nom d'un autre ; si c'est un autre qui le donne, ou si je le donne moi-même. Il arrive encore assez ordinairement que l'on selaisse aveugler par l'envie d'avoir de l'argent en sa disposition et qu'ainsi en s'abusant par des prétextes spécieux , on vient à fai re des choses qui sont directement contraires au vœu de pauvreté; c'est pourquoi il faut éviter avec soin tout ce qui peut nous faire tomber dans ces sortes de dangers. Ne donnons pas occasion de nous appliquer ce que Gassienrapporte(i)que saint Basile dit à un sénateur, qui, ayant quitté sa charge pour se faire religieux, se réserva une petite portion de son bien, afin d'avoir de quoi vivre, sans être obligé de travailler de ses mains comme les autres religieux. Vous avez sibien fait ,lui dit ce grand saint , que vous

( i) Cats, lib. 7. t. g.

n'êtes plus sénateur , et que vous n^êtes pas religieux (i).

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