CHAPITRE XVI
Oit ce qui a été dit, se confirme par quelques exemples.
Saint Jérôme rapporte (2), qu'un des solitaires qui vivoient dans les déserts de Nitrie, et qui se nourrissoient du travail de leurs mains, eut envie d'amasser quelque argent ; de sorte que travaillant sans relâche à faire du lin , et mangeant très-peu , il parvint à mettre ensemble jusqu'à cent écus , et puis mourut.Quandon fut dans sacellulepourl'enterrer, on y trouva cet argent; et aussitôt tous les solitaires qui étoient près de cinq mille , et qui demeuroient dans des cellules éloignées les unes des autres,s'assemblèrent pour voir ce qu'il y avoit à faire dans cette rencontre, et ce quJon feroit de cet argent. Les uns étoient d'avis qu'on le distribuât aux pauvres, les autres qu'on le donnât à l'Eglise , et les autres qu'on l'envoyât aux parens du mort , qui en avoientpeut-être besoin. Mais le grand saint Macaire , le saint abbé Pambon, le saint abbé Isidore , et quelques autres des plus an-
(1) Et senatorem perdidisti, et monachum non fecistu (a) Hier. Epist* ad Eustoch. de eustod. virgin*
ciens, inspirés du Saint-Esprit , dirent qu'il falloit enterrer cet argent avec le mort^etprononcer en même temps sur le corps ces paroles de saint Pierre : Que votre argent soit en perdition avec vous (i). Cet avis fut suivi : et que personne ne croie, dit saint Jérôme, qu'il y eût en cela trop de duretéet de rigueur ; ce fut, au contraire, une conduite pleine de prudence et de charité; car cet exemple jeta une si grande épouvante dans tous les solitaires d'Egypte , qu'ils eussent cru être coupables d'un crime, si on leur eût trouvé quelque argent a l'heure de la mort.
Saint Augustin raconte (2) un exemple assez semblable d'un religieux nommé Janvier, qui passoit pour saint; et je rapporterai ici ses propres paroles qui sont très-expressives, et qui marquent une grande douleur. Nous ne saurions, dit-il , trop pleurer la perte de notre frère Janvier, qui nous paroissoit un modèle d'obéissance et de pauvreté , et qui a fait cependant une misérable fin ; parce qu'ayant demandé avec larmes à être reçu parmi nous , et ayant promis de garder la pauvreté toute sa vie , il s'étoit réservé la jouissance de quelques héritages dans le siècle, sans que nous en sussions rien. O malheureuse profession! 0 infidèle promesse! il promettoit de bouche ce qu'il détestoit au fond de son cœur ; et nous regardions comme
(1) Pecunia tua tecum sit in perditionem. Act. 8. *o* (a) -dug. serm. 5. aet fratrct in Ertmo%
un saint celui qui n'étoit qu'un méchant et un imposteur. Il a vécu de cette sorte plus de douze ans, et sa vie et sa mort ont été conformes ; car il a mené une vie criminelle, puisqu'il possédoit secrètement ce qui ne pouvoit plus lui appartenir ; et il a fait une fin encore plus malheureuse , puisqu'il n7a pas même reconnu sa faute en mourant, mais qu'il est mort dans son péché, et que sans que nous en ayons rien su , il a fait un testament en faveur d'un fils qu'il avoit dans le siècle. Plût à Dieu que du moins il eût déclaré son crime à la mort, afin que nous eussions tâché de lui en obtenir le pardon par nos prières ! mais il ne l'a point confessé , et il ne s'en est point repenti; et par conséquent nous ne devons plus le regarder comme étant des nôtres, ou comme en ayant jamais été. C'est pourquoi attachez-lui les mains ensemble, et ayant enveloppé dans un linge les cent onze sicles qu'il gardoit dans la muraille de sa cellule , mettez-les dans ses mains, et l'enterrez de cette sorte en gémissant et en disant : Que votre argent soit en perdition avec vous (i ); car il ne nous est pas permis de les employer aux besoins du monastère , puisque c'est le prix de sa damnation éternelle.
Césaire rapporte (2) qu'un religieux de l'ordre de Cîteaux étant aulit de la mort , se
(1) Pecunia tua tecum sitin perditionem, Ad. 8. acr. (î) Lib. 9. Dial, cap. 64.
YOEu DE PAUVRETÉ. 353
confessa à son abbé, et que le saint Sacrement lui ayant été ensuite apporté , il le reçut dans Ja bouche , sans pouvoir jamais la fermer pour faire passer l'hostie : de sorte que le prêtre l'en a yant tirée , la donna a un autre religieux malade qui la reçut avec une trèsgrande dévotion, et l'avala sans aucune peine. Peu de temps après , ce premier religieux vint à mourir , et alors on découvrit la cause de cet empêchement etde sa perte, car comme on le lavoit pour L'ensevelir , on trouva auprèsde lui cinq piècesdemonnoiequin'étoient pas mêroed'argpnt , mais qui ne le rencloient pas moins criminel, quoiqu'elles ne fussent que de cuivre. Tous les religieux voyant cela admirèrent les jugemens de Dieu \ et par l'ordre de l'abbé , à qui ils en donnèrent avis, ils enterrèrent ce religieux dans un champ , jetant son argent sur lui , en disant : Que votre argent que vous avez possédé en cachette contre le devoir de votre profession , périsse éternellement avec vous (i). L'abbé rendit compte ensuite de cet événement dans la première congrégation générale de l'ordre 5 et afin qu'on ne puisse pas croire, ajouta-il, que ce soit sa maladie qui Tait empêché d'avaler l'hostie , il mangea ce jour-là même une volaille bouillie toute entière. Dans les chroniques de saint François (2) ,
(1) Pecunia tua, quum clàm nobis contra professîonera tuam possedisti , tecum sit in aeternam perditionem.
(2) Part. 2. /, 1. c. »S.
i l est rapporté que dans un certain monastère de cet ordre, il y avoit un frère qui savoit un peu lire, et qui ayant envie d'en apprendre davantage, trouvamoyen d'avoir un psautier; et comme il est défendu par la règle de saint François , que les frères servans apprennent à lire , le gardien sachant qu'il avoit ce livrer le lui demanda. 11 répondit qu'il ne l'avoit point : et le gardien le pressant de lui dire où il l'avoit mis , et lui remontrant que c'étoit vivredans unecontinuelle contravention à ses voeux, que de demeurer propriétaire de quelque chose, ce frère persista a ne vouloir point obéir. Il tomba malade, peu de temps après, d'une maladie très-dangereuse; et le gardien pour ne pas le laisser mourir dans cet état, lui commanda, en vertu de la sainte obéissance, de rendre le livre , ou de dire où il l'avoit caché; mais le malheureux s'étant endurci dans son péché, mourut sans vouloir rien déclarer. La nuit d'après qu'il eut été enterré , comme le sacristain sonnoit les matines , il vit tout d'un coup venir a lui unspentre hideux, qui, sans rien prononcer distinctement , faisoit entendre une voix sourde et plaintive , et il fut tellement saisi de frayeur, qu'il tomba comme mort à la renverse. Les religieux qui avoient entendu le premier coup de matines, et qui voyoient qu'on ne continuoit plus à sonner , eu furent surpris; et après avoir attendu quelque temps , ils allèrent oùétoit le sacristain , qu'ils trouvèrent comme mort, et
qui étant enfin revenu à lui , leur dit ce qui lui étoit arrivé. Dès qu'ils commencèrent ensuite à chanter matines , le même spectre apparut,, faisant des cris et des hurlemens étranges, sans proférer aucune parole qu'on pût entendre distinctement ; et comme les religieux paroissoient extrêmement épouvantés, le gardien pour les rassurer, lui commanda de la part de Dieu de leur dire qui il étoit, et ce qu'il cherchoit en ce lieu. Il répondit qu'il étoit le frère servant qu'on avoit enterré le jour précédent. Et le gardien lui ayant demandé s'il avoit besoin des prières des religieux , il répliqua qu'il n'en avoit que faire, et qu'elles ne lui pourroient servir de rien , parce qu'il étoit condamné pour jamais , à cause du livre dont il étoit mort propriétaire . Puisque nous ne pouvons donc vous être utiles en rien, lui dit le gardien , je vous commande, au Nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ , de vous en aller sur-le-champ , et de ne jamais revenir nous inquiéter. Et à peine eut-il achevé ces paroles , que le spectre disparut sans qu'on le revît jamais depuis.
Denis le chartreux raconte (i) qu'un religieux voyant une déchirure a son habit , entra un jour dans la couturerie , et y prit sans permission y un peu d'étoffe pour la raccommoder. Il tomba malade peu de temps après , et il falloit que ce fût un grand serviteur de Dieu ; car comme sa conscience
(1) In Scalâ. Rellff.
ne lui reprochoit rien, et que les démons ne savoient par où le prendre pour l'inquiéter, il attendoit la mort avec beaucoup de résignation et de joie. Dans cette disposition d'esprit, il vint a jeter par hasard les jeux vers un coin de sa celiule , où son habit étoit pendu ; et il vit un démon en forme de singe , qui étoit assis dessus et qui léchoit avec plaisir la pièce qu'il y avoit cousue. Il s'aperçut aussitôt de la faute qu'il avoit faite , d'avoir pris ce petit morceau d'étoffe sans permission; et ayant envoyé chercher son supérieur , il lui déclara sa faute, et lui en demanda pardon ; et le démon disparut sur-le-champ.
Il est rapporté dans l'histoire de l'ordre de St. Dominique, qu'un saint religieux nommé Regnaud, étant prieur du monastère de Boulogne, il arriva qu'un frère servant de ce monastère reçut d'une personne de dehors, mais sans permission , un peu d'étoffe dont il avoit besoin pour raccommoder son habit. Le saint homme l'ayant su , le fait venir en plein chapitre; et là, après lui a voir fait une réprimande sévère , comme a un voleur et à un prévaricateur , et l'avoir châtié par une discipline publique, il brûla ce morceau d'étoffe en sa présence et en celle de tous les religieux.
Il est encore rapporté dans la même Histoire qu'Albert-le-graud , étant provincial de cet ordre, défendit , sous des peines trèsrigoureuses , qu'aucun religieux eût de l'argent , en quelque petite quantité que ce pût
VŒU DE PAUVRETÉ. 35l
être , ni h soi , ni a un autre , ni pour son usage propre , ni pour celui d'un autre , ni enfin entre ses mains, ou entre les mains d'un tiers. Comme on tenoità quelque temps de là le chapitre provincial , il fut vérifié qu'un religieux qui étoit mort peu de jours auparavant , avoit contrevenu a cette défense ; et il punit cette transgression avec tant de sévérité, que l'a jant fait déterrer, il le fit jeter dans un fumier, h l'imitation des anciens pères , qui traitoient ainsi les religieux qui mouroient propriétaires de quoi que ce fût.