CHAPITRE PREMIER
De ï excellence de la chasteté, et des degrés -par oit tious devons nous élevé?* à la perfection de cette vertu,
Cest la volonté de Dieu que vous soyez saint, que tous vous absteniez de toute sorte d'impureté , tt que chacun de vous sache conserver son corps saint et pur ; car Dieu ne nous a pas appelés , afin que nous fussions impurs, mais afin que nous fussions saints (ï). Saint Bernard dit (2) , que par le nom de sainteté, l'apôtre entend parler ici de la chasteté : et Jésus-Christ dans l'Evangile nous marque que la chasteté nous rend semblables aux anges. Dans la résurrection , dit-il, il n'y aura ni mariés , ni mariées , mais ils seront tous comme les anges de Dieu dans le Ciel (3). Aussi saint Cyprien parlant
(1) Haec est voluntas Dei , sanctifîcatio vestra , nt abstineatis vos à fornicatione , ut sciât unusquisque vestrûm vas suum possidcre in sanctifîcatione tt houore. Non enim vocavit nos Deus in immunditiam , sed in sanctificationem. 1. Thess, \. 3. 4. et 7.
(2) Bcm. scrm. 32. sup. Cant.
(3) In resurrectione neque nubent,neqae nubentur; sed erunt sicut angeli Dei in ccelo. Mailh. sa. 5o.
DE LA CHASTETÉ. 35û
à des vierges : Vous commencez à jouir , dès à présent, leur dit-il, de l'avantage que vous devez avoir un jour dans la gloire ; car tant que vous persisterez dans la chasteté' et dans la pureté , vous êtes semblables aux anges. Cassien dit de même (1) , qu'il n'y a aucune vertu qui rende les hommes si semblables aux anges, que la chasteté; car, parle moyen de la chasteté, ils vivent dans la chair comme s'ils n'étoient point de chair, et qu'ils fussent de purs esprits; suivant ces paroles deS. Paul : Vous ne vivez point dans la chair, niais dans l'esprit (2). Nous l'emportons même en quelque sorte en cela sur les anges : car comme ils n'ont point de corps, ce n'est pas une grande merveillequ'ilsoientpurs; mais que l'homme dans une chair mortelle , qui fait une guerre continuelle à l'esprit, vive comme s'il n'avoit point de chair , c'est ce qui est sans doute bien plus admirable.
Cette vertu, au reste, est si agréable a Dieu, que le Fils de Dieu ayant a se faire homme , et à naître d'une femme, a voulu naître d'une femme vierge et qui avoit consacré sa virginité à Dieu , comme remarquent les Pères. Saint Jean , dans l'Apocalypse, dit qu^il vit sur la montagne de Sion , qui est le ciel , ceux qui étoient demeurés vierges , suivre l'agneau , c'est-à-dire , Jésus-Christ , partout
(1) Cass. lib. 6. de inst. renunt. c. 6.
(2) Vos autem in carne non estis , sed in spiritu. Rom, 8. 9.
où il alloit, et clianler un cantique nouveau , que personne ne pouvoit chanter qu'eux : Je <vis, dit-il, l'Agneau sur la montagne de Sioîi> et avec lui cent quarante-quatre nulle, qui chantoient comme un cantique nouveau : et personne ne pouvoit dire ce cantique que les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ce sont ceux qui ne se sont point souillés avec les femmes , car ils sont vierges ; et ceux-là suivent l'agneau quelque part quil aille (i).
Les vierges , dit saint Grégoire (2) sur ces paroles , sont avec Jésus-Christ sur la montagne , parce que le mérite de la chasteté les élève jusqu'au plus haut degré de la gloire.
L'Ecriture-sainte appelle saint Jean l'Evangéliste , le disciple que Jésus aimait (3). Et saint Jérôme et saint Augustin disent sur ce sujet (4) , que la raison pour laquelle il étoit le disciple bien-aimé , c'est qu'il étoil vierge. L'Eglise dit aussi de lui dans l'office de sa fête , que Jésus l'aimoit , parce que la prérogative de la chasteté l'avoit rendu digne
(1) Vidi suprà rnontem Sion Agnum , et cura eo centum quadraginta quatuor millia : et cantabant quasi canticum novum : et nemo poterat dicere canticum , nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empli sunt de terrâ. Hi sunt qui cum mulieribus non sunt coinquinati : virginesenini sunt. lli sequuntur Agnnm quoeumque ierit. ^poc. i4- 1.5. et 4.
(a) Greg. I. 4« »» c. i5. /. 1. Reg*
(5) Discipulas ille quem diligebat Jésus. Jean. 21. ~.
(|) Diligebat autem eum Jésus, quoniàm specialis prrerogativa castitatis ampliori dilectione fecerat dignum, quia virgo eleclus ab ipso; virgo in cevum permansit. Hieron. lib. 1. contra J 01 in.anum.
d'être aimé plus tendrement que les autres , et qu'ayant été appelé à l'apostolat lorsqu'il étoit encore vierge . il étoit demeuré vierge toute sa vie ; et quelques-uns lui appliquent aussi ces paroles des Proverbes : Celui qui aime la pureté de cœur, aura le roi pour amï\ à cause des grâces de son discours (i). C^étoit donc parce qu'il étoit vierge , que le Sauveur l'aimoit jusqu'à le faire reposer sur son sein ; et c'étoit ce qui lui donna encore tant d'autres avantages sur tous les apôtres. Ce que saint Pierre, qui étoit marié, n'osa pas demander lui-même à Jésus-Christ le jour de ]a cène , il prie saint Jean (2) de le lui vouloir demander. Le jour de la résurrection (3) , sainte Magdeleine étant venue dire que Jésus étoit ressuscité, saint Pierre et saint Jean coururent aussitôt au monument, mais saint Jean arriva le premier. Une autre fois (4) , quelques-uns des apôtres étant dans une nacelle sur la merde Tybériade pour pêcher, et Jésus étant apparu sur le rivage, iln'y eut que saint Jean seul qui le reconnut , et qui dit à saint Pierre : Voilà le Seigneur. Il n'y eut, dit saint Jérôme, que Jean , qui étoit vierge , qui pût reconnoître Jésus-Christ vierge (5); et dans îe dernier testament que le Sauveur fît sur la
(1) Qui diligit cordis munditiam, propter gratiam labiorum suorum habebit amicum regem, Prov. 22. 11.
(2) Joan. i3 . 24.
(3ï Ibid. 20-4-
(4) Ibid. 21. 7 .
(5) Solus virgo virgincm Christum agnoscit , et dicit rétro Dominus est. Hieron, ubi su p.
362 PART. III. TRA.IT â IV. CHA.P. 1.
croix , à qui recommanda-t-il la Vierge , sa mère , si ce n'est au disciple qui étoit vierge (i).
Mais laissant maintenant à part tout ce que l'on pourroit dire à la louange de la chasteté, car je me propose d'être court dans ce traité , à l'imitation de notre saint instituteur , je viens aux sept degrés de chasteté que Cassien (2) établit , et par lesquels comme par autant d'échelons , nous devons tâcher de nous élever jusqu'à la souveraine perfection de cette vertu angélique. Le premier degré est de ne se laisser vaincre par aucune pensée, et par aucun mouvement d'impureté qui puisse survenir. Le second , de ne point s'entretenir dans ces sortes de pensées, mais de les éloigner de soi dès qu'elles viennent. Le troisième, de n'être aucunement touché delà vue d'aucune femme; et ce degré est d'une plus grande perfection que les deux autres, à cause de la foiblesse et de la corruption de notre nature , qui s'émeut facilement en de semblables rencontres. Le quatrième , de ne souffrir en aucune sorte , qu'étant éveillés , il s'excite en notre chair aucun mouvement d'impureté. Le cinquième, que quand il s'agira de traiter de ces matières, ou de les étudier , on le fasse avec un esprit pur et tranquille , et sans en avoir l'imagination non plus émueque s'il s'agissoit de bâtiment,
(1) Matrem virginem virgini commendaTit, Idem. Ibid.
(2) Cassian.colt. 12. Abbai. Chtrem.
de jardinage , ou de quelque autre chose de cette nature ; et c'est à quoi nous lisons que saint Ignace parvint dès le commencement de sa conversion. Le sixième, que même en dormant on n'ait l'imagination gâtée d'aucun fantôme impur; ce qui marque une grande pureté, parce que c'est signe qu'on n'a nulle image impure dans la mémoire; comme , au contraire , les illusions impures qui arrivent, quoique d'elles -mêmes elles ne soient pas péché , marquent cependant que l'appétit sensuel n'est pas entièrement assujetti , et que les idées de ces sortes de choses ne sont pas absolument effacées de l'imagination. Le septième et dernier degré est une grâce, dit Cassien, que Dieu fait à peu de personnes, comme a un abbé Serenus, et a quelques autres Saints, et il consiste à n'éprouver plus dans sa chair, ni en veillant, ni en dormant , les mouvemens que la nature seule a coutume d'exciter. C'est qu'alors par la force de la grâce, l'appétit demeure dans une sujétion si paisible et si tranquille , que l'homme jouit en quelque sorte du bonheur et du privilège qu'il eût eu dans le premier état d'innocence ; et que le corps du péché , comme parle l'Apôtre , est détruit en lui(i). La grâce agit si puissamment contre le péché dans ceux qui sont parvenus à ce dernier degré , qu'elle ôte au péché toute la force et tout le pouvoir qu'il a d'ordinaire : ils ne
(i) Ut destruatur corpus peccati» Rom, 6.6.
sentent plus en eux aucun mouvement déréglé de la chair, ni rien qui en approche, ils vivent dans un corps de chair , comme s'ils n'a voient point de chair. Je ne veux pas dire cependant que ce soit une chose contraire à la perfection delà chasteté, de sentir ces sortes d'émotions dans sa chair , ou en veillant, ou en dormant; car e'cot une chose purement naturelle , et qui peut arriver aux plus parfaits. Dieu, par une grâce spéciale, en exempte tout-à-fait quelques-uns de ses serviteurs , qu'il lui plaît d'élever jusqu'à ce souverain degré de perfection : il y en a d'autres qu'il ne souffre pas qui en soient presque inquiétés; et d'autres qui , par sa miséricorde, apaisent si promptement et si aisément toutes les révoltes de leur chair , qu'ils sont comme s'ils jouissoient toujours d'une paix parfaite. Tous ceux-là imitent la pureté des anges , et c'est aussi ce que nous devons nous proposer de faire, suivant l'intention de saint Ignace , qui nous avertit dans ses constitutions, de nous efforcer d'imiter la pureté angélique(i). Et qu'on remarque bien ce mot efforcer ; car il ne veut pas seulement dire essayer , tâcher , travailler ; mais il veut dire travailler en faisantefforteten se faisant violence, comme quand ils'agit de venir à bout de quelque chose de très-difficile. Notre saint instituteur veut nous donner à entendre par-là que, pour parvenir à cette pureté angélique , il
(i) Enitendo angelicam puritatem imitari. P. 6. Const. «.
faut travailler de toutes nos forces ; il faut faire effort sur nous-mêmes de bonne heure, en nous appliquant a l'exercice de toute sorte de vertus , et particulièrement à celui de la mortification. Car quoique cette parfaite chasteté soit un don de Dieu , et qu'on ne puisse l'acquérir par ses propres soins , Dieu veut cependant que nous fassions de notre côté ce qui dépend de nous pour l'obtenir, et ce n'est qu'à ce prix-là qu'il veut la donner.