‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 45 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que pour conserver la chasteté , il est nécessaire de se mortifier et de veiller soigneusement a la garde de ses sens, et principalement de ses yeux.

Les anciens Pères, dit Cassien ( i ) , fondés sur plusieurs expériences ,étoient d'avis qu'un religieux ne viendroit jamais à bout de réprimer la concupiscence, s'il ne s'accoutumoit auparavant à mortifier sa volonté par l'obéissance. Saint Basile et plusieurs autres saints s'étendent aussi à prouver que l'exercice de toutes les vertus est nécessaire pour acquérir et pour conserver la pureté et la perfection de la chasteté , parce qu'en effet elles y contribuent toutes, et en sont comme

(1} Multis siquidem expérimenta edocti, tradunt monachos , et maxime juniores , ne voluptatem quidem concupiscentiae suae , refraenare posse , nisi priùs mortificare per obedientiamsuas dediceriut voluntates. Cassian. /i6,4* de init. reniint. c. S.

les gardiennes. Mais comme cette matière est suffisamment traitée dans tout cet ouvrage , et principalement dans la seconde partie, nous ne parlerons maintenant ici que de quelques moyens qui peuvent servir particulièrement à cette fin , dont le premier est, que si nous voulons acquérir et conserver la perfection delà chasteté , il faut que nous ayons un grand soin de garder toutes les avenues de notre ame, et que nous prenionsgardeprincipalementà nos yeux, parce que c'est d'ordinaire par-là que le mal pénètre dans le cœur. Saint Grégoire (1) écrivant sur ce passage d Isaïe : Qui sont ceux qui volent comme des n ne s, et qui se retirent à leurs fenêtre s comme des colombes ] dit que les justes sont comparés a des nues, parce qu'ils s'élèvent au-dessus de toutes les choses de la terre, et à des pigeons qui se retirent à leur volet, parce que se recueillant en eux-mêmes, sans se dissiper dans la considération des choses extérieures, ils évitent par-là de les désirer. Il n'en est pas de même de ceux qui les regardent trop; ils se laissent souvent emporter aux désirs qu'elles leur donnent ; et c'est ainsi que David , quoique accoutumé à s'élever vers le ciel comme une nue , et à ne s'occuper que de la contemplation des choses de Dieu } fut emporté par des désirs criminels, pour avoir tourné ses regards ailleurs. La mort est montée par

(i) Lib. 2 t. Mor. c. 2. Qui sunt isti, qui ut nubes volant, et quasi columbse ad fenestras suas ? haï. 6o. 8.

nos fenêtres (i), dit Jérémie , et mon ameest devenue la proie de mes yeux (2). Et saint Grégoire nous avertit qu'il ne faut pas regarder ce qu'il n'est pas permis de désirer(3), parce qu'il est à craindre que les objets n'entraînent notre cœur vers eux par le moyen de nos regards , et qu'ainsi nous ne nous trouvions malheureusement surpris lorsque nous j penserons le moins.

C'est par cette raison que Job se précautionnoit de telle sorte, qu'il dit qu'il avoit fait un pacte avec ses yeux , pour ne pas mémo penser à aucune femme (4)« Et le même saint Gre'goire écrivant sur ce passage , fait une objection: Quelle sorte de pacte et de traité est-ce là, dit-il, de traiter aveeses jeux, pour n'avoir aucune pensée } Il semble que s'il y a quelque traité à faire à ce sujet , c'est avec Tentendementet avec l'imaginationqu'il faut le faire; et que si on veut traiter de quelque chose avec les jeux , c'est de ne pas regarder. C'est avec raison pourtant , répond ce Père , que Job dit , qu il a fait un pacte avec ses yeux , pour ne penser jamais à aucune femme ; car ilsavoit fort bien que c'est par les jeux que les mauvaises pensées entrent dans le cœur -, et que pourvu qu'il eût

(1) Ascendit mors per fenestras nostras. Jerem. 9. ai.

(2) Oculus meus deprsedatus est aoimam meam. Thren. 3. 5i.

(3) Intucri non decet , quod non licet concupiscere. Greg. ubi sup,

(4) Pepigi foedus corn oculis meis, ut ne cogitarem quidem de virgine. Job, 3i. i.

grand soin de garder ses yeux et les avenues de ses sens , il auroit le cœur et l'esprit en sûreté. Si vous voulez donc, continue-t-il , n'avoir aucune mauvaise pensée, ayez soin que vos yeux soient modestes et retenus , et faites un traité avec eux qu'ils ne regarderont jamais que ce qu'il vous est permis de désirer. Qui ne s'étonnera, dit saint Chrysostôme (i) sur le même passage , devoir qu'un homme comme Job , qui a tenu tête au démon, qui n'a point craint de venir aux prises avec lui , et qui a triomphé de tous ses efforts et de toutes ses ruses , n'ose pas seulement regarder une femme en face? C'est pour nous apprendre , ajoute ce saint docteur , quelle doit être là-dessus la retenue de ceux même qui sont les plus avancés dans la vertu. Saint Ephrem dit (2) y que trois choses servent extrêmement à conserver la chasteté dans toute sa pureté , la tempérance, le silence et le recueillement des yeux. Que si vous avez soin des deux premières^ et que vous négligiez la troisième , votre chasteté sera en péril; car de même que l'eau se perd quand le tuyau qui 1 ni sert de conduit la laisse échapper, au lieu de la retenir; de même lorsque l'ame s'échappe par les yeux et se répand au-dehors , la chasteté est bientôt perdue. Un autre saint dit (3), que la vue d'une femme est comme une flèche empoisonnée ,

(1) Serm. de continent. Joseph.

(2) Ephrem. iom. 2. p. 226. c 87. de varia doctri

(3) Abbas. Antioch. tom. 8. pog* 60. Bibt. SS. PP..

DE LA CHASTETÉ. 36g

qui ne sauroit faire de plaie, que l'effet n'en aille aussitôt au cœur; et que comme une étincelle qui tombe sur de la paille, et que l'on n'étouffe pas d'abord, cause un grand embrasement, de même les mauvaises pensées que cette vue excite mettent bientôt le feu et le désordre dans l'ame, si on n'y remédie de bonne heure.

Surius rapporte de saint Hugues , évêque deGrenoble, que pendant plus de cinquante ans qu'il fut dans l'épiscopat, confessant tous les jours plusieurs femmes , et parlant à une infinité de personnes qui s'adressoient à lui de toutes parts pour leurs affaires,, à cause de sasaintetéjiln'avoit jamais regardé une femme en face, en sorte qu'il la pût connoîtrede vue, excepté une seule , encore ne savoit-il pas si elle étoit vieille ou jeune, ni si elle étoit belle ou laide. Il avoit coutume de dire , qu'il falloit avoir une grande précaution la-dessus, parce que si on ne retient ses yeux , on ne sauroit empêcher que les mauvaises pensées ne trouvent entrée dans le cœur.

Nous lisons de saint Bernard (i), qu'un jour il s'arrêta a regarder une femme sans avoir aucune attention a ce qu^il faisoit ; et quand il vint a se surprendre dans cette distraction , il en fut si indigné contre lui-même, qu'il alla se plonger jusqu'au cou dans un étang glacé ^ et il y demeura jusqu'à ce qu'on l'en tira à demi mort.

<i) In ejusvitâ, llb. i. cap. 5.

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