‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 46 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que?i ce qui regarde la chasteté , il faut faire cas des moindres choses.

Plus la chasteté est une vertu précieuse, plus il faut apporter de soin pour la conserver ; car si généralement dans toutes les vertus il importe extrêmement d'avoir soin des petites choses, parce qui celui qui méprise les petites choses , tombe peu à peu (i) dans de grands inconvéniens, cela importe surtout dans la chasteté, où la moindre chose peut causer un grand préjudice. Nous voyons ordinairement que plus les choses que le monde estime sont excellentes et précieuses de leur nature, plus le moindre défaut y est considérable. Il en est de même de la chasteté , et nous pouvons le dire avec d'autant plus de fondement, qu'il n'y a point de vertu qui soit plus délicate et plus aisée à blesser. Un saint homme (2) comparoît la chasteté a une glace de miruir , que la moindre haleine ternit. C'est ainsi que les moindres choses ternissent la chasteté , et lui font perdre tout son éclat : c'est pourquoi il faut veiller soigneusement a la conserver dans toute sa beauté, en mortifiant nos sens, en rejetant promptement toute sorte de mauvaises pen-

(1) Qui spernit modica paulatim decidet. Eccli. ig. i,

(2) Le P. Gilles , l'un des premiers compagnons de saint François ,

sées, en évitant avec soin toute sorte d'occasions dangereuses. Car de même que partout où la flamme passe, elle laisse des marques plus ou moins sensibles, selon qu'elle s'est plus ou moins arrêtée, et que si elle ne brûle, elle noircit : de même, lorsque ces sortes de choses ne noue brûlent pas tout-àfait, elles nous noircissent du moins , parce qu'elles font naître dans l'ame des nuages et des pensées très-contraires a la chasteté , et qu'elles excitent des mouvemens impurs dans le corps.

Saint Ignare disoit (i) avec beaucoup de raison, que ce qui regarde la chasteté De souffre point d'interprétation. Il ne faut passe fier là-dessus à soi-même, et sur ce qu'on présume qu'on pourroit aller jusqu'à un certain point sans péril : car peut-on savoir cela avec certitude? et quand on le sauroit, peut-on se répondre de demeurer dans les bornes qu'on se prescrit? Lorsque vous y penserez le moins , vous vous laisserez emporter à des choses auxquelles vous n'aviez jamais songé. Quand on marche dans un lieu extrêmement glissant , on fait son compte de n'aller que pas à pas, et jusqu'à un certain endroit ; cependant la pesanteur du corps et la nature du lieu entraînent souvent plus vite et plus loin qu'on ne voudroit. Il en est de même ici : le pas est glissant , et le poids de notre nature corrompue peut facilement nous entraîner. Enfin,

(1) Part, 6. constitut. cap, i. §. i.

la chasteté est quelque chose de si délicat, qu'il ne faut presque rien pour la blesser, et qu'il faut bien se garder de l'exposer le moins du monde au péril. C'est un trésor précieux que nous portons dans des vases de terre ( 1 ) ; s'ils viennent à se casser, tout est perdu : c'est pourquoi il faut veiller sur eoi-même avec neancoup d'attention , et fermer soigneusement toutes les avenues par lesquelles l'impureté peut trouver entrée dans notre cœur. Nous lisons d'unsaint religieux (2)qu'ayant reçu le don de chasteté, il ne îaissoit pas dans les moindres occasions de prendre extrêmement garde de se régler dans ses regards et dans ses discours, et à éloigner de lui tout ce qui pouvoit faire naître la moindre mauvaise pensée. Et comme les autres religieux lui demandoient pourquoi il étoit continuellement sur ses gardes, puisque Dieu l'avoit favorisé du don de chasteté : Si dans les moindres choses , leur répondit-il, je tâche de faire ce que je dois, et ce que je puis , Dieu me donnera la grâce de me soutenir dans les grandes; mais si je négligeois les petites, je ne sais s'il me la donneroit dans les autres, du moins je mériterois qu'il m'abandonnât , et qu'il me laissât tomber, C'est pourquoi je ne veux me négliger en rien, mais quelque légères que les choses puissent paroître,j e veux toujours faire tout ce qui pourra dépendre de moi , pour

(1) Habemusthesaurum iilum in vasis fictilibus. 2. Cor, 4« 7. (a) Pater Roger , m Hist. Ord, S. Fr. p. 2. /. 4. c. 44-

m'acqmtter démon devoir avec soin. Surius rapporte que St. Thomas d'Aquin ayant reçu le don de la chasteté, jusqu'à être assuré par un ange de ne la perdre jamais , et à n'être plus inquiété d'aucune tentation a ce sujet, nelaissoit pas d'avoir une extrême application à éviter de regarder aucune femme , et à éloigner de lui luui ce qui pouvoit donner la moindre occasion à une mauvaise pensée.

C'est ainsi que nous devons en user, si nous voulons nous conserver dans toute la pureté delà chasteté; sans cela, craignons la chute dont Job nous parle , lorsqu'ayant dit : J ) ai

fait un traité aocc mes yeuse 3 de ne penser

jamais à aucune femme , il ajoute , car sans cela quelle part Dieu auroit-il en moi (i) ? C'est comme s'il disoit : Si je n'avois soin de prendre garde à moi , et d'éviter les occasions de rejeter les mauvaises pensées , et de faire cas des moindres choses, je melaisserois aller à quelque mauvais désir qui me feroit perdre la grâce de Dieu. Le démon se conduit en ceci comme un homme, qui ayant dessein de voler une maison fermée , et voyant que les ouvertures et les fenêtres par où il faudroit qu'il passât , ne sont pas assez grandes pour lui , y fait passer un jeune garçon pour aller lui ouvrir la porte par-dedans. Les mauvaises pensées, le peu de recueillement et de retenue

(1) Pepigi fœdnscum oculis meis , ut ne cogitarem quidem de virgine. Quam enim partem haberet in me Viens desuper? Job. ai. i,et a.

dans les regards , et mille petites choses de même nature , sont les moyens dont le démon se sert pour avoir une libre entrée dans notre ame , c'est pourquoi il faut s'appliquer à prévoir de loin les occasions, et à les éviter avec soin , et on ne sauroit jamais y apporter trop de précaution.

Cassien (1) applique tiueaujtri ces paroles de l'Apôtre : Quiconque doit combattre dans la lice y doits' abstenir de toutes choses (2);et dit : Si ceux qui dévoient se présenter aux jeux olympiques poury disputerle prix de la course ou de la lutte , a voient soin de s'abstenir de tout ce qui pouvoit affaiblir leurs forces le moins du monde; s'ils se privoient de toutes les viandes qui pouvoient leur nuire ; s'ils s'exercoient continuellement à tout ce qui pouvoit les rendre plus robustes ; s'ils alloient même jusqu'à s'attacher des plaques de plomb sur les reins, tant pour se rendre plus légers, que pour empêcher que la nuit en songe il ne leur arrivât aucune illusion qui pût les affoiblir, et tout cela dans la seule vue de gagner une couronne corruptible^)) que ne devons-nous point faire nous autres j pour acquérir et pour conserver la chasteté, par laquelle nous obtiendrons une couronne qui ne se flétrira jamais ?

(0 Cass. lib. 6. delnstlt. renuni. c. 7.

(a) Ornais autem qui in agone contendit , ab omnibus se abstinet. 1. Cor. 9. a5.

(3) Et illi quidem uteorruptibilem coronam accipiant, no» autem incorruptam. ibid.

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