CHAPITRE V
Combien c'est une passion violente et dangereuse que l'amour 3 et combien nous devons le craindre.
L'amour est la passion du 711 onde la plus dangereuse ; car comme c'est la plus forte et la plus violente de toutes , c'est celle aussi qu'on a le plus de peine à vaincre, et qui peut le plus facilement nous entraîner dans le précipice. Saint Augustin voulant faire voir la force et la violence de cette passion , et combien il y a sujet delà craindre, se sert (1) de
dj ^113. /.u, $up, Gen, ad l'ai, c. 4*.
deux exemples de l'Ecriture-sainte , dont le premier est pris de la désobéissance d'Adam. Pourquoi, demande le Saint, Adam viola-t-il le commandement de Dieu, et mangea-t-il du fruit défendu ? Est-ce qu'il fut assez crédule pour s'imaginer que s'il mangeoit de ce fruit , il arriveroitce que le serpent avoit dit à Eve, et qu'il seroit comme un Dieu ? Il n'y a guère d'apparence qu'étant doué d'une si grande sagesse, il pût selaisser aveugler jusqu'à croire une chose de cette nature : et l'Apôtre luimême dit expressément qu' Adamnefutpoint séduit , mais que la femme ayant été séduite , elle fut pour lui un sujet de prévarication ( i ). Adam ne fut donc point trompé comme Eve, et n'ajouta nulle foi aux paroles du serpent. C'est pourquoi le Seigneur demanda a Eve, Pourquoi avez-vous fait cela ?elle répondit: Le serpent ma trompée, et) en ai mangé (2). Mais quand il demanda la même chose à Adam, il ne répondit pas : la femme que vous m'avez donnéem'atrompé, etj'aimangé;mais seulement : La femme que vous m'avez donnée pour compagne , ni a donné du fruit de ï arbre , et j'en ai mangé (3). Il avoit tant d'amour et de passion pour sa femme , que de peur de lacontrister, il fit ce qu'elle vouloit ; et ainsi ce fut l'amour seul qui le trompa. Ce
(i) Adam non est seductus , mulier autem seducta in pra> varicatione fuit. 1. Tim. 2. i4-
(1) Quarè hoc fecisti? Serpensdecepit me,et comedi. Gen. 3. i3.
(3) Mulier, quaru dedistimihi sociam, dédit mihi de ligno, et comedi. lbld, 12.
382 PART. m. TRAITÉ IV. CHAP . V.
ne fut pas cependant , dit ce père , par un amour de sensualité et de concupiscence qu'il se laissa vaincre , car il n'y avoit point alors de rébellion dans la chair, mais ce fut par un amour de bienveillance , comme il arrive quelquefois que l'on se laisse aller a offenser Dieu , pour ne pas déplaire à son ami. Voilà quelle fut la porte par où le péché entra dans le monde , et avec le péché la mort et toute sorte de malheurs et de misères.
Le second exemple est celui de l'idolâtrie de Salomon. Qu'est-ce qui fit tomber Salomon dans l'idolâtrie ? dit ce Père. Il n'y a pas apparence qu'un homme qui avoit reçu de Dieu le don de sagesse , pût croire qu'il y eût quelque divinité dans les idoles , et quelque utilité à les adorer. Mais qu'est-ce donc qui le porta à leur offrir de l'encens? Voulez-vous le savoir ? Ce fut l'amour , et l'Ecriture ellemême nous le marque positivement. Il aima, dit l'Ecriture , plusieurs femmes étrangères d entre les Gentils , desquelles le Seigneur avoit dit aux en/ans d'Israël: Vous ne prendrez point de femmes parmi eux , et vous ne leur donnerez point vos filles en mariage, car assurément elles pervertiront votre cœur, pour vous faire suivre leurs dieux. Salomon cependant s'attacha à elles d'un amour ardent; et comme il étoit déjà vieux, son cœur fut corrompu par les femmes qui lui firent suivre les dieux étrangers (i). Salomon n'ob-
(i) Adamavit mulieres alienigenas moltas... de gen-
serva pas les commandemens de Dieu, et il lui arriva ce que Dieu avoit prédit i car la plupartdes femmes étrangères qu'ilprit, ayant chacune une religion particulière , il fit élever un autel à chacune de leurs idoles , afin qu'elles les y adorassent, et lui-même les y adoroit avec elles, et leur ofFroit de l'encens. Ce n'est pas qu'il crût, dit saint Augustin , qu'il y eût dans ces idoles quelque chose qui méritât l'adoration ; c'est qu'il étoit aveuglé d'amour, et qu'il avoit peur de fâcher des femmes qu'il aimoit éperdument (i).
Les saints et les maîtres de la vie spirituelle, instruits par ces exemples et par une infinité d'autres, nous avertissentdebien nous donner de garde d'une passion si dangereuse, et de toutes les occasions qui peuvent la faire naître. Et qu'on ne s'imagine pas , disent-ils, que l'amour qui paroît le plus détaché des sens , et fondé purement sur la vertu et sur le mérite, ne soit pas encore très-dangereux» Quelque vertu qu'il puisse y avoir départ et d'autre , quelque saints et quelque innocens que les entretiens puissent être, et quelque avantage qu'on croie en tirer pour son avancement spirituel, il y a toujours à craindre,
tibus , super quibus dixit Dominus filiis Israël : Non ingrediemini ad eas : neque de Mis ingredientur ad vestras : ceitissimè enim avertent corda vestra, ut sequamioi deos earum. His itaquè copulatus est Salomon ardentissimo amore. Cùtrv» que jàm esset senex , depravatum est cor e jus per mulieres , ut sequeretur deos alieoos. 3. Reg. 11. 1. 2 et 4-
(1) Ne suas delicias , quibus deperibat, atque diffluebat coutrUtaret. Jug. ubi sup.
et l'on ne sauroit être trop sur ses gardes. Car suivant le sentiment de tous les docteurs, et particulièrement de saint Bonaventure (i), l'amour spirituel dégénère facilement en un amour charnel et sensuel : c'est d'abord du vin pur et très-exquis ; mais il arrive ensuite que^ selon cette parole d'Isaïe : Votre vin est mêlé d'eau (2), on y mêle de l'eau qui en fait perdre tonte la bonté. C'est un baume très-précieux de lui-même; mais on le gâte et on le falsifie bientôt par de mauvais mélanges ; et voilà comment le démon nous attire adroitement à lui par des appâts qui nous trompent. Le démon, dit saint Bonaventure (3), en use en cela suivant ce qu d'époux des noces de Canadit au maître d'hôtel qui servoit au festin des noces : Que tout homme sert le bou vin le premier , et qu'après que les conviés sont ivres , il sert le moindre (4). Il fait croire au commencement à ceux qu'il veut engager dans une passion de cette nature , que c'est la seule vertu qui les attire; que le commerce qu'ils veulent avoir n'est fondé que sur la piété; et que c'est pour y faire plus de progrès , qu'ils recherchent la familiarité des entretiens particuliers. Mais quand ils commencent a voir le
(1) Bonav. tom. 2. opitsc. I. a. de profect. rel. c. 27.
(2) Vinum tuum mixtum est aquâ. haï. 1. 2a. (5) Bonav.de Process. 6. Relig. c. 18.
(4) Omois homo primùm bonum vinum poiiit, et cùm inebriati i'uerint , tùnc id quôd détenus est. Joan. 2. 10.
cœur bien pris , et que rengagement est bien formé, il découvre alors son venin et sa malice. Tout ce qu'il leur faisoit envisager d'abord n'étoit qu'un appât,pour les attirer dans le piège. Il ne se lasse point, au reste, d'entretenir long-temps une personne dans cette erreur; et quelque temps qu'il y emploie, il n'y a point de regret , pourvu qu'il vienne à. bout de ce qu'il souhaite ; et c'est que cet amour de spiritualité se convertisse en amour de chair et de sang. Combien de personnes, dit ce grand saint, ont commencé des liaisons d'amitié sous ombre de piété,s'imaginanl que leur commerce ne regardoit que le service de Dieu et le salut de leurs âmes ! et peutêtre n'avoient-elles point d'autre vue, mais par la suite cette affection si sainte et si pure est venue peu à peu a dégénérer"! Il s'y est mêléed'autressentimens qui ont fait succéder d'autres entretiens aux premiers; et après avoir commencé par ï esprit , ils ont malheureusement fini par la chair (ï).
Gerson rapporte qu'un serviteur de Dieu , également recommandable par sa vertu et par sa doctrine, ayant eu occasion de pratiquer quelque temps une sainte fille , et d'avoir de grands entretiens de piété avec elle , vint à concevoir pour elle une affection si violente, qu'il ne pouvoit s'empêcher de lui rendre de longues et de fréquentes visites, et de songer continuellement à elle dès qu'il ne
(i) Cùm spiritucceperitis, carne consummemini. Gai. 3. 5. T. Y. 33
la voyoit plus. Quoiqu'une affection de cette nature ne pût être selon Dieu , cependant comme il n'avoit, disoit-il, aucune mauvaise intention, (en quoi bien souvent beaucoup de gens se trompent et s'aveuglent) ils'aveugloit tellement^ qu'il ne crovoit pas qu'il y eût ea cela aucun mal ni aucune illusion du démon, et il demeura dans cette erreur , jusqu'à ce qu'étant obligé de faire un long voyage , il reconnut bien à la peine qu'il avoit à se séparer , que son affection n'étoit pas aussi épurée qu'il crojroit, et que si Dieu par cette absence ne l'eût éloigné des occasions, il étoit bien près de tomber dans le désordre.Le même Gerson, parlant à ce sujet des périls et des illusions de l'amour, dit que tout ce qui a l'apparence de charité ne l'est pas; et qu'un saint homme avoit coutume de dire, qu'il n'y avoit rien qui lui donnât plus de défiance et plus de crainte que l'amour, quoique entre des personnes d'une sainteté et d'une vertu reconnues. Il rapporte encore a ce propos ces paroles du Sage. Il y a un chemin qui semble droit à l'homme , et cependant il conduit à la mort (i) : et tel est, dit-il , le chemin dont nous parlons.
(1) Est via quae videtur homini recta, et novissima ejus ducunt admortem. Prov. 16. 25.
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