‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 5 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que le soin de l "avancement du prochain ne doit ■point nous rendre plus nonchalans sur ce qui regarde le nôtre , et qii.au contraire cela doit nous obliger a nous y appliquer davantage*

Assistez votre prochain en tout ce que vous pourrez ; mais prenez garde cependant que vous ne tombiez (i).\ oilàpromptement quelle est la fin de l'institution de la Compagnie ; voilà le grand chemin par où. nous devons tous marcher. Or, on peut s'écarter de ce chemin en deux manières : ou sur la droite , en se retirant entièrement du com>

(1) Récupéra proximum secundùm virtutem tuam , état* tende tibi ne incidas. Eccli. 29. 27.

INSTITUTION DE LÀ COMP. DE JÉSUS. fô

merce du prochain pour ne songer qu'à son propre avancement, ou sur la gauche, en s'adonnant tellement au service du prochain, qu'on vienne à s'en oublier soi-même. Ces deux extrémités sont vicieuses;et afin qu'entre l'une et l'autre nous puissions prendre le milieu , en quoi consiste la perfection , et que nous ne nous détournions ni a droite ni à gauche , nous parlerons séparément de chacune. Pour parler premièrement de celle qui est la plus dangereuse , qui est de s'adonner tellement au service du prochain , qu'on vienne à s'en oublier soi-même , c'est un inconvénient dont le Sauveur du monde nous avertit assez , quand il dit : Que sert-il à un homme de gagner tout le monde > s'il vient à perdre son ame ? et que peut donner un homme en échange , pour racheter scn ame quand elle sera perdue (i) ? Rien ne peut entrer en compensation d'une telle perte ; et ainsi la raison et la charité bien ordonnée veulent que, pourquoi que ce soit au monde, on ne néglige jamais son salut, et qu'on ne se relâche jamais du soin de son propre avancement.LePsalmistegardebien cet ordre quand il prie Dieu de lui enseigner la bonté et la discipline et la science (2) : car il met la bonté la première , comme celle dont il a plus

(1) Quïd enim prodest homini si universum mundum lucretur, aoimae verô suae detrimentum patiatur ? aut quàru dabit homo commutationem pro anima suâ ? Mat th. 16. 26.

(2) Bonitatem et disciplinam et scientiam , doce me Ps, 118.66. t

particulièrement besoin que des autres , pour sa propre utilité. Il ne faut donc pas s'oublier soi-même , et négliger son propre salut , sous prétexte de travailler à celui de son prochain, car ce seroit un grand abus ; et Sénèque luimême parlant de ceux qui ont plus de soin du progrès des autres , que du leur, les compare aux puits dont on tire de l'eau trèsclaire , et qui retiennent le limon pour eux. Le pape -Sjcolas se sert aussi dans une de ses décrétales d'une comparaison qui vient trèsbien à notre sujet (i). Il recherche si les prêtres de mauvaise vie peuvent administrer valablement les sacremens ; et après avoir décidé qu'ils le peuvent , parce qu'ils ne font tort qu'à eux seuls, il dit qu'ils sont comme des flambeaux allumés qui éclairent les autres, mais qui se consument eux-mêmes.

Saint Bernard écrivant sur ces paroles des Cantiques : Votre nom est comme une huile répandue (2), traite parfaitement bien cette matière. 11 dit que le Saint-Esprit opère deux choses en nous ; l'une par laquelle il nous établit premièrement dans la vertu, pour notre propre avancement ; et celle-là il l'appelle infusion ; l'autre, par laquelle il nous communique ses dons et ses grâces, pour l'utilité de notre prochain; et il appelle celle-ci effusion ou épanchement , parce que c'est une grâce qui nous est donnée pour

(1) Nicol. Pap. c. Sciscitantib. i5. q. 8.

(2) Bern. serm. 78. sup. Cantic. in illud : Oleum cffusum aomen tuum, Cant^ 1.

l'épancher sur les autres. Or , il faut , dit-il r que l'infusion précède l'effusion ; il faut premièrement se bien remplir de vertu , avant que d'en vouloir remplir les autres ; et ladessus il fait une comparaison qui explique très-bien sa pensée. 11 dit qu'il y a cette différence entre le canal ou le tuyau qui sert à conduire l'eau d'une fontaine, etle bassin qui la reçoit, que le canal reçoit et rend l'eau en même temps , sans en rien retenir ; au lieu que le bassin se remplit premièrement , et ne verse ensuite que l'eau qu'il a de trop et qu'il peut laisser écouler en demeurant toujours plein. Cela étant , vous ferez , dit-il , comme le bassin si vous êtes sage , et non pas comme le canal (i). Et afin que vous n'alliez pas, continue ce saint, mépriser ceci comme étant de moi , sachez qu'il n'est pas de moi , mais du Saint-Esprit , qui nous apprend, que le/ou laisse évaporer tout ce qu'il a dans le cœur ; mais que le sage diffère > et se réserve pour une autre fois (2). L'un ne retient rien non plus qu'un canal ; l'autre, au contraire , est comme un bassin, qui ne laisse rien échapper , qu'il ne soit premièrement bien rempli. Mais , hélas ! s'écrie ce père, le mal est que nous avons aujourd'hui beaucoup de canaux et de tuyaux dans l'Eglise , et que

(1) Quamobrem si sapis, concham le exhibebis, et non canalem.

(2) Totum spiritum suum profert stultusj sapiens differt et réservât in postemm. Prov. 29, 1 1.

^6 PÀRT- llu TRAITÉ I. CHAP. T.

nous n'avons que peu de bassins (i). Il y a beaucoup de gens qui sont les canaux par où l'eau de la parole divine passe pour arroser le cœur des fidèles, et pour leur faire porter des fruits de bénédiction et de grâce ; mais ils demeurent eux-mêmes a sec. Ils ont tant de charité, continue ce saint . qu'ils veulent répandre avant que d'avoir amassé ; ils n'ont rien à eux , et veulent tout donner aux autres; ils sont toujours plus prêts à parler qu'à exécuter : ils veulent enseigner ce qu'ils nJont pas encore appris; ils veulent conduire les autres, et ils ne sauroient se conduire euxmêmes. Il y a en cela de la folie, et non pas de la charité; car il n'y a nul degré de charité au-dessus de celle que le Sage nous avertit d'avoir pour nous-mêmes, quand il dit : Ayez pitié de votre ame en vous rendant agréable à Dieu (2). Voila la première chose que nous devons faire , voilà par où nous devons commencer : ce qui regarde le service et l'avancement du prochain ne doit aller qu'après. Car si je n'ai qu'un peu d'huile pour mon usage , comme la veuve de Sarepta , croyezvous que je doive m'en priver pour vous ? je la garde pour moi , et je ne la donnerai que par le commandement du prophète. Que si quelques-uns de ceux qui croient peut-être plus de bien de moi qu'ils n'en voient, ou qu'ils n'en entendent dire , me pressent avec

(1) Canales multos habemus hodiè in Ecclesiâ , conchas verô perpaucas. In Cant. serm. 8. num. 5.

(2) Miserere animje tuse , placens Deo. Eccli. 3o. a4«

trop d'instance, je leur répondrai avec les Vierges sages (i) : De peur quil ri y en ait pas assez pour vous et pour moi > allez plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous (2). Car il ri est pas juste , dît l'Apôtre , de donner aux autres , afin quils soient à leur aise , et que nous soyons à Vétroit ; mais il faut conserver l'égalité (3). C'est là tout ce que la vraie charité demande de vous : elle vous ordonne d'aimer votre prochain comme vous-même (4); et voilà l'égalité dont parle saint Paul : mais elle n'exige pas que vous l'aimiez plus que vous, que vous le préfériez à vous-même , et que vous abandonniez le soin de votre propre avancement pour travailler à celui des autres. Que mon ame> disoit le Prophète, soit remplie comme dune viande exquise et délicieuse; et alors, Seigneur,ma bouche vous chantera des hymnes de réjouissance (5). Il faut donc que le cœur soit premièrement bien rempli, afin que ce soit de l'abondance du cœur que la bouche parle; et c'est pourquoi l'Apôtre dit : Que

(1) Quôd si non habeo nisi parumper olei quo ungar, putas tibidebeo, dare , et remanere inani-»? Servo illud mibi , et omninô nisiad prophetae jussionem , non piofero. Si institerint cogitantes aliqui ex his , qui l'ortè existimant de me suprà id quod videntin me, aut audiunt aliquid ex me. Id ibid.

(2) .Ne forte non snfficiat nobis et vobis, ite potiùs ad vendentés, et emite vobis. Matth. a5 9.

(3) Non ut aliû sit remissio, Tobis autem tribulatio, sedex seqnalitaîe. 2. Cor. 8. i3.

(4^ Diliges proximum luum sicut teipsum. Matth. 23. 09. (5) Sicu laiipe et piuguetudiue repleatur anima mea, et labiis exultatfcàis 'audabit os meum. Ps. 62, 6.

nous devons prendre très-soigneusementgarde à ce que nous avons entendu , de peur que nous ne nous répandions trop en paroles (i). Il faut conserver soigneusement en nous ce que la grâce de Dieu y verse; il faut bien nous en remplir, avant que d'en faire part aux autres ; il faut regorger comme un vase qui est plein, et non pas laisser tout répandre comme un vase qui est cassé, et qui ne peut rien retenir.

Mais bien loin que le soin de l'avancement de notre prochain doive nous rendre plus négligens sur ce qui regarde le noire, au contraire, c'est ce qui doit nous obliger à nous y appliquer davantage : car il faut, comme nous l'avons déjà dit, un grand fonds d'humilité , de mortification et de toute sorte de vertus pour vivre parmi le monde, sans prendre les sentimens du monde , et pour empêcher que le monde, au lieu de se conformer a notre esprit, ne nous conforme peut-être au sien. Celui qui maniera de la poix 3 dit l'Ecriture, en aura les mains gâtées (2), Il faut bien les frotter d'huile auparavant , si on ne veut pas les salir. Il en est de même de nous à l'égard des gens du monde. Il faut que nous soyons bien remplis et bien pénétrés de l'onction de la grâce et de la prière, pour ne pas nous gâter dans leur

(1) Proptercà abundantîùs oportet nos observare ea quae audiyimus , ne forte perefîluamus. Hcbr. 2.1.

(a) Qui tetigerit picem , inqninabitur ab eâ. Eccli. i3. le

commerce. Si nous ne prenons pas cette précaution, nous aurons sujet de craindre qu'ils ne nous communiquent leurs vices et leurs maximes , qu'ils ne nous entraînent avec eux dans leurs dérèglemens et dans leurs désordres , et qu'il n en soit du prêtre comme du peuple (i).

Un des principaux avertissemens que saint Ignace donnoit à ceux que la charité engage dans le commerce du prochain (2), c'étoit de se persuader qu'ils n'ont point affaire à des gens parfaits, mais qu'ils vont, comme dit saint Paul, au milieu d'une nation méchante et perverse (3). Cet avertissement nous apprend à être extrêmement sur nos gardes , pour empêcher que les scandales et les désordres que nous verrons parmi eux, ne nous corrompent l'esprit et le cœur. Les médecins et ceux qui assistent les malades , ont accoutumé , quand les maladies sont contagieuses, de prendre des préservatifs, et de se charger de beaucoup d'odeurs, pour empêcher les effets de la contagion et du mauvais air que l'on respire auprès des malades. Or, les malades que nous traitons et que nous fréquentons dans le monde, sont attaqués de maladies contagieuses , qui se gagnent aisément , si on ne s'est bien précautionné par les préservatifs de la prière, de la mortification et

(1) Et erit sicut populus, sic sacerdos. Osée. A. q.

(?) Lib. 5. e. ir. Fit. S. lgnat.

(3) In medio nationis pcr?ersae et prarae. Pkilipp. 2. i5.

5o PART. III. TRAITÉ I. CHAP. V.

de toute sorte de vertus. Il faut qu'un confesseur qui est obligé d'avoir continuellement les mains dans les plaies pleines d'odeur et de pourriture, ait l'estomac bon, pour faire que la mauvaise odeur de tant de péchés dont les confessions sont remplies, ne lui soulève pas le cœur , et n'y excite pas des pensées et des mouvemens qui en corrompent la pureté. Quelques-uns disent très bien 3 que nous devons être comme certains fleuves qui entrent dans la mer sans rien perdre de la douceur de leurs eaux, et sans les mêler avec celles delà mer. Saint Chrysostôme voulant montrer quels doivent être les prêtres (i), que leur ministère et le zèle des âmes obligent à fréquenter les gens du monde, dit qu'ils doivent être au milieu du monde comme les troisenfans au milieu delà fournaise de Babjlone ; car on est effectivement dans le monde au milieu des flammes;et ces flammessontbien plus ardentes que celles de la fournaise. Les flammes de l'ambition, celles de l'impureté, celles de l'envie, celles delà médisance s'élèvent impétueusement autour de nous, et nous environnent de toutes parts;et parce quele feu pénètre par-tout où il trouve la moindre entrée, qu'il 2;âte et qu'il noircit tout ce qu'il rencontre , il faut, ajoute ce Père , que le prêtre de Dieu prenne garde même que la fumée n'aille pas jusqu'à lui. Or, pour empêcher que non-seulement tant de flammes ne nous

(i) Lib. 3, deSaeerd.

INSTITUTION DE LA COMP. DE JESUS. 5l

brûlent, mais que la fumée même qu'elles jettent ne puissent nous noircir, de quelles précautions ne faut-il point qu'on se serve, et avec quelle circonspection ne faut-il pas se conduire? Saint Augustin expliquant ces paroles du Sauveur dans l'Evangile : fous êtes la lumière du monde (i) , dit que la lumière ne contracte nulle saleté, en passant par des lieux sales ; mais qu'au contraire elle les purifie , et en chasse la mauvaise odeur , sans en recevoir aucune impression en elle (2). C'est ainsi qu'il faut que notre lumière éclaire les péchés du monde et en pénètre les ordures, sans en contracter la corruption; c'est ainsi qu'il faut qu'elle purifie le cœur des pécheurs et qu'elle en chasse toutes les mauvaises exhalaisons du vice ; mais pour cela il faut une grande attention sur nousmêmes; il faut unegrande application à nos exercices spirituels , à la prière, a l'examen , à la lecture spirituelle, à la pénitence, a la mortification. Sur-tout il ne faut jamais manquer à l'oraison que chacun de nous est obligé de faire tous les jours pour son progrès spirituel, et c'est une chose à laquelle on ne peut trop prendre garde : car le démon qui voit qu'il ne sauroit nous empêcher de travailler à l'avancement de notre prochain , parce que nous y sommes particulièrement engagés par notre institution,

(\) Vosestislux muodi. Maith. 5. 14.

(2) Luxetsiper immunda transeat, non inqninatar.^wfi'. tract. 4. su p. Joan.

tâche de nous y faire appliquer dételle sorte que nous venions a oublier le soin de notre propre avancement , et à négliger les moyens qui y sont les plus nécessaires. Les rivières qui sortent de leur lit engraissent d'ordinaire les terres où elles se débordent; elles entraînent aussi toutes les ordures. Voilà quelle est la vue du démon , quand il nous porte a nous trop répandre dans le commerce des gens du monde et à n'y point garder de mesures; et comme cette sorte de tentation est trèsordinaire, il faut nous tenir là-dessus extrêmement sur nos gardes. Ce qui doit nous y obliger encore principalement , c'est que le soin dr notre avancement particulier est, comme . s le dirons eusuite , le meilleur moyen (jue nous ayons pour servir utilement le prochain , et pour faire beaucoup de fruits dans les âmes. De sorte que plus nous avons d'affaires de ce côté-là, plus nous devons nous adonner à l'oraison s pour obtenir que Dieu bénisse notre ministère , et le fasse réussir. C'est ainsi que les saints en ont usé. Nous lisons de saint Dominique, qu'il partageoit son temps de telle façon, qu'il donnoit le iour au service du prochain , et la nuit à l'o* raison; et voilà ce qui lui faisoit faire de si grands fruits : c'est qu'il concertoit la nuit avec Dieu ce qu'il devoit faire le jour, et qu'avant que de mettre la main à l'œuvre, il en avoit déjà obtenu le succès par ses prié" Jésus-Christ lui-même nous a donné Yei

ères, exem-

pie de cette pratique , en se retirant sur les montagnes et dans les lieux écartés , et en y passant les nuits entières en prières. Il employoit le jour à prêcher les peuples,, à guérir les malades , et à chasser les démons , et il passoit la nuit à prier Dieu(\), dit l'Evangile, Ce n'est pas, comme remarque très-hien saint Ambroise (2), qu'il eût besoin du secours de l'oraison; mais c'est qu'il vouloit nous donner l'exemple de ce que nous devons faire.

Mais si la prière est si nécessaire à ceux <jui sont occupés au-dehors dans les fonctions ordinaires de la charité , elle l'est encore particulièrement à ceux qui sont employés dans les missions. Les règles que nous avons touchant les missionnaires , nous le marquent expressément, ruand elles disent : Qu'ils prennent garde de ne point manquer aux exercices de la prière et de l'examen de conscience qu'on a coutume de faire dans les collèges et dans les autres maisons de la Compagnie (3). Et c'est sans doute avec beaucoup de raison qu'elles se servent de ces termes : Qu ils prennent garde. Car, en effet, il est nécessaire de prendre extrêmement garde a soi , pour n'y pas manquer , lorsque l'on est occupé de cette sorte au-dehors.

(1) Erat pernoctans in oratione Dei. Luc. G. 12.

(2) -^mbr. in iociim sttp. cit.

(5) Caveant ne consuela in collegiis ac domibus orandi et examinandae conscientiœ exercitia imminuant. Regul. 26. Miss.

Véritablement il est facile d'y satisfaire dans nos maisons , où nos occupations sont plus réglées , où nous sommes avertis par le son de la cloche qui nous appelle à nos exercices, et où l'exemple des autres nous excite à faire comme eux. Mais quand on est occupé au-deliors dans les emplois laborieux dont on est comme accablé, quand on n'est plus aveiti parle son de la cloche ^ ni excité par l'exemple de ses frères, et qu'au contraire on ne rencontre que des choses qui dissipent et qui détournent, il laut avoir une attention bien continuelle sur soi, pour ne pas manquer souvent a ses exercices spirituels. Aussi est-il constant que les missions demandent despersonnes dune vertu éprouvée, et c est pourquoi saint François de Borgia avoit accoutumé de dire (i), qu'il n'éloit jamais content des missions qu'il envoyoit, que quand elles lui causoient beaucoup de douleur ; c'est qu'en effet il ne ponvoit éloigner de lui qu'avec peine des personnes telles qu'il les falloit et qu'il les sa\oit choisir pour rie semblables emplois. Enfin , il faut sans diflicullé beaucoup plus de choses pour les emplois du dehors, que pour les fonctions du dedans; et de là vient que parmi nous on ne destine aux missions que ceux qui ont fait profession des quatre vœux , et que Ton suppose alors être déjà assez éprouvés et assez avancés dans la vertu. Encore avec tout

(i) Lit. 4«c/i. 3i. de sa vie.

cela est-il nécessaire qu'ils n'y demeurent pas long-temps , sans retourner dans nos maisons pour s'y recueillir , de peur que l'esprit intérieur de piété ne vienne à être étouffé en eux par les continuelles occupations du dehors.

Que si les ministères qui concernent le salut des âmes ne doivent jamais nous (aire manquer aux exercices ordinaires qui regardent notre avancementspirituel, parce qu il n'est pas justeque l'intérêt de notre prochain nous fasse oublier ce que nous nous devons a nousmêmes; quelle conséquence ne faut-il point tirerdelà pour tous les emplois et toutes les occupations qui ne regardent que le tem» porel ? Cette remarque est pour les gens du siècle aussi bien que pour les religieux; et chacun peut s'en faire l'application conformément à l'état où il a plu àDieudeleplacer : mais enfin quel que soit cet état , et quelque bonnes d'elles-mêmes que les fonctions en puissent être, il ne faut jamais que le soin des choses extérieures fasse qu'un chrétien manque au soin de son salut, ou qu'un religieux se dispense des pratiques de piété qui regardent son avancement et sa perfection.il n'est pas raisonnable de quitter le plus pour le moins; et cequi concerne notre avancement spirituel doit marcher toujours le premier : c'est là l'ordre que Dieu veut que nous gardions ; c'est ce que nos supérieurs désirent de nous. Il faut bien se donner de garde , par

exemple, de quitter ses exercices spirituels, ou de les faire à la hâte , pour s'appliquer entièrement a l'étude ; car de quoi servi ra-t-il à un religieux d'être savant , s'il ne satisfait premièrement aux devoirs de sa profession? Mais ce qui doit encore plus l'obliger à s'en acquitter fidèlement, c'est que bien loin que ses exercices spirituels puissent l'empêcher de faire des progrès dans les sciences , au contraire, ils lui serviront à obtenir cleDieu toute la lumière et toute la connoissance dont il aura besoin pour y réussir.

Albert-le -Grand avoit coutume de dire (i), que dans les sciences divines, onavançoit plus par la piété et par l'oraison que par l'étude , et il alléguoit à ce sujet les paroles du Sage : Toi souhaité d'avoir un sens droit , et Dieu me l'a donné : ) ai invoqué le Seigneur , et il m" a rempli de V esprit de sa sa gesse {i).'G est encore par ce moyen que saint Thomas d'Aquin, qui avoit étudié souslui, devint sisa vaut et si éclairé (5); et c'est ce qui lui faisoit dire , que toutce qu'il savoit , il le devoit plutôt a la prière, quà l'étude et a son propre travail. Nous lisons aussi de saint Bonaventure (4) , que dans le temps qu'il enseignoit la théologie à Paris avec beaucoup de réputation, et qu'il s'attiroit l'estime et l'admiration de tout le

(0 Hist. Ord S. Dom.i. p.l. a.c. 2.

(2) Oplavi et datus est mihi senaus : iovocavi , et venit in mespiritus sapientiae. Sap. "% 7.

(3) 1. p. Hist. O d. /. 5. c 37.

(4) Chron. S. Franc. 1. p. I- 2. c. 2.

i monde par ses ouvrages , saint Thomas d'Aquin l'étant allé voir un jour , le pria de lui montrer les livres dont il se servoit pour i ses études. Alors saint Bonaventure le mej nant a sa cellule, lui fit voir quelques livres I très-communs qui étoient sur sa table ; et I comme saint Thomas lui témoigna qu'il |i eût bien voulu voir les autres livres dont il I tiroit tant de choses merveilleuses , le saint lui montra un oratoire où il y a voit un cruj cifix : Voila , lui dit-il , mon père , tous mes autres livres ; voilà le principal livre [ d'où je tire tout ce que j'enseigne et tout ce ! que j'écris ; et c'est en me jetant aux pieds ; de ce crucifix , c'est en lui demandant l'éclaircissement de mes doutes , c'est en assistant à la messe, que j'ai fait plus de progrès I dans les sciences, et que j'ai acquis plus de .véritables lumières , que par la lecture de quelques livres que ce soit.

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