CHAPITRE VI
Que nous devons prendre garde de ne pas tomber dam une aufre extrémité , qui est de nous retirer entièrement du commerce du prochain, sous prétexte de nous appliquer a notre salut.
Mais si le commerce du prochain , dira quelqu'un, est rempli de tant de dangers, je ne veux point m'y exposer, et je veux vivre dans la retraite pour ne songer uniquement qu'à mon salut : car je suis plus obligé à veiller sur moi que sur les autres, et il n'est pas juste que je me mette au hasard de me perdre pour les sauver. Voilà uneautresorte d'extrémité', et une autre manière de s'égarer du grand chemin de notre institution ; et l'Evançile nous fournit une réponse trèsiusteà cette objection dans la parabole des talens. L'Evangile rapporte (i) qu'un homme ayant un long voyage à faire , partagea tout son argent entre ses serviteurs pour en avoir soin , et donna à l'un cinq talens, à l'autre deux , et à l'autre un. Les deux premiers firent profiter leur argent au double, et en furent loués et récompensés par leur maître à son retour ; mais celui qui n'avoit reçu qu'un talent , l'enterra ; etlors-
(i) Malth. a5. Lue, 19.
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qu'il fut question de rendre compte à son maître : Seigneur > lui dit-il , je sais que vous êtes un homme dur et fâcheux , qui moissonnez où vous n avez point semé, et qui amassez où vous n avez rien répandu ; c'est pourquoi fai eu peur, et j'ai caché votre talent: le voilà, vous avez ce qui est à vous. Serviteur méchant et paresseux, lui répond son maître,/e vous prends par votre propre parole : vous saviez que je moissonne où je n ai pas semé , et que j amasse où je ri ai rien répandu; il Jalloit, cela étant, que vous donnassiez mon argent a ux banquiers , et à mon retour j"1 eusse retiré avec usure ce qui m'appartient. Otez-lui donc le talent, et donnezde à celui qui a duc talens : car on donnera a tous ceux qui auront, et ils seront dans V abondance ; mais à celui qui n a rien , ce quil semble avoir lui sera oté. Et quant à ce serviteur inutile , jetez-le dans les ténèbres extérieures , cest là quil ri y aura que pleurs et que grince* mens de dents (i). S. Augustin applique cette
(i) Domine, scio quia homo durus es; métis ubi non seminàsti, et cungregas ubi non sparsisti; et timons abii , et abscondi talentum tuum in terra : ecce babis quod tuum est. Respondens autem dominus ejus dixit ei : Serve maie et piger, de ore tuo te judico; sciebas quia meto ubi non semino,et congrego ubi non spaisi : oportuit ergô te committere pecnniam meani nummulaiiis , et Teniens ergô recepissem utique quod meum est cura usurâ. Tollite itaque ab eo taleutum , et date ei qui habet decem talenla. Omni enim habenti dabilur, et abundabit : ei autem qui non habet, et quod videtur habere , auferetur ab eo , et inutilem servum ejicicitein tenebras exteriores : illic erit flctus , et stridor dentium. Matthœus et Lucas ubi sttprà.
6q PART. III. TRAITÉ 1. CHAP. VI.
parabole à notre sujet ( i ), et dit qu'elle nous est proposée par Jésus-Christ, pour l'instruction de ceux qui pouvant servir utilement l'Egliseet le prochain, dans la dispensation de la parole de Dieu , et dans la conduite des âmes, refusent de s'en charger, sous prétexte qu'ils ne veulent pas avoir à répondre devant Dieu des péchés d'autrui. Qu'ils se fassent sages par cet exemple , dit ce père; car au fond nous ne voyons aucune autre cause de la condamnation de ce serviteur , que de n'avoir pas fait profiter le talent qu'il avoit reçu. Il ne l'avoit point perdu , il n'en avoit point fait mauvais usage; au contraire , il l'avoit caché soigneusement sous terre , de crainte qu'on ne le lui dérobât. C'est pourquoi prenons garde , dit saint Ambroise , que nous n'ayons à rendre compte h Dieu de notre silence inutile: car il y a deux sortes de silence; l'un très-utile et très-efficace, comme celui de Susanne , qui se taisoit devant les hommes, pendant qu'elle élevoit son cœur à Dieu, et qui fit beaucoup plus de cette sorte , que si elle eût parlé pour sa défense ; l'autre iuutile et lâche, comme lorsque nous pouvons contribuer au salut de notre prochain par nos discours , et que nous manquons h le faire (2). Or, de même que nous rendrons un jour compte à Dieu de nos paroles inutiles,
(1) Lit . de fide et opcrib. c. 17.
(2) Videamus , ne reddamus rationem pro otioso silentio. Est enim et negotiosum silentium , et est silentium otiosum. Ambr. t. 1. Offic. e. 3.
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de même nous lui rendrons compte de ce si» lence inutile et lâche. Il exigera sur-tout de nous autres un compte très-exact et trèssévère a ce sujet, à cause du talent delà parole qu'il nous a confié, et de la charge qu'il nous a donnée de servir les aines; car il ne se contentera pas de nous demander compte de notre avancement particulier, comme il le demandera à ceux qui n'auront dû travailler à autre chose: mais il nous demandera compte aussi de ce que nous aurons fait pcmr l'avancement de notreprochain; ets'il trouve que nous ayons enterré le talent , il nous Tôtera, et nous punira comme de mauvais serviteurs. Ainsi, nous avons à nous proposer deux choses en même temps, notre perfection et celle de notre prochain, et nous sommes obligés de travailler à toutes deux y sans que le soin de l'une doive nous faire manquer à l'autre. L'exemple du Fils de Dieu nous apprend la conduite que nous devons y tenir. L'Evangile marque ( i ) que s'étant mis en prières dans le jardin des olives , il se leva à diverses fois pour aller voir ses disciples , et qu'il se remit aussitôt en prière. Voilà ce que nous devons faire , passer de l'oraison aux emplois de la charité , et des emplois delà charité revenir aussitôt à l'oraison.
Saint Bernard traite parfaitement cette
(i) Matth. aG. 3g.
matière (i), en appliquant à ce sujet ces paroles de l'époux à l'épouse : Levez-vous ., hdtez-vous , ma bien- aimée , ma colombe, ma belle , et venez. Qui doute, dit-il , qu'il ne l'appelle a la conquête des âmes (2) ? Mais d'où vient, ajoute ce père , qu'il veut qu'elle se lève si à la hâte ? n'avoit-il pas défendu quelque temps auparavant qu'on l'éveillât? Je vous conjure , filles de Jérusalem, par les chevreuils et par les biches de la campagne , de ne point troubler le repos de ma bien* aimée , et de ne point V éveiller > quelle ne le veuille elle-même (3). D'où vient donc que maintenant il veut que non-seulement elle se lève, mais qu'elle se hâte? Il vient de défendre qu'on réveille, et presque dans le même moment, il veut qu'elle se lève et qu'elle se dépêche : que veut dire un changements! prompt dans l'esprit de l'époux? Peutêtre , croyez-vous , dit saint Bernard, que ce qu'il en fait , c'est par légèreté , et que c'est qu'il vouloit alors quelque chose qu'il ne veut plus maintenant : nullement ; c'est qu'd a voulu nous marquer par-la que nous devons passer continuellement du repos et du sommeil , de l'oraison et de la méditation , aux occupations de la charité , et au ministère du salut des âmes. ^Car l'amour de
(1) Bern. serm. 5;. et 58. tup. Cant in Ulud : Surge , propera , arnica mea , columba mea, et veDÎ. Cant. 12. 10.
(2) Haud dubium quin ad animarum lucra.
(3) Adjuro vos, filiae Jérusalem : per capreas cervosque camporum , ne suscitetis , neque evigilare faciatis dilectam, donec ipsa velit. CanU a. 7.
Dieu ne sauroit demeurer oisif, c'est un feu qui voudroit embraser toute la terre par son activité continuelle ; et dans cette vue, nonseulement il quitte le repos et la douceur de la contemplation, mais il se hâteetsepresse,afin de mieux faire voir son zèle etson ardeur pour le salut du prochain. Aussi voyons-nous, dit saint Bernard , qu'à peine l'épouse avoit pris un peu de repos dans le sein de l'époux : Lia la main gauche sous ma tête ,eiil in embrasse de la main droite ( i) , qu'aussitôt il l'éveille , et lui commande de s'occuper à des choses plus utiles. Je dis plus utiles, continue cepnre, parce qu'il est plus utile et plus méritoire devant Dieu, de travailler au salut des autres, et au sien en même temps , que de ne travailler seulement qu'au sien. Mais ce n'est pas là la première fois que l'époux en use de la sorte avec l'épouse (2) : elle avoit envie de jouir long-temps du repos et de la douceur de la contemplation, dans les embrassemens et dans les baisers de son époux. Quil me donne un baiser de sa bouche ; et il lui répond, que ses mamelles sont plus délicieuses que le vin. C'est qu'il l'avertit par-là qu'elle doit avoir des enfans , et qu'il faut qu'ellesongeaussià les élever età les nourrir. Souvenez-vous donc que vous êtes père , que vous avez des enfans , qu'il faut que vous les
(1) Lseva ejus sub capite meo, et dextera iliius amplexabiturme. Cant. 2.6.
(2) Idem. serm. 4i. sup. Cant, in illud : Osculetur me osculo ori sui. Cant, 1. 1. Quia meliora sunt ubera tua vino. lbid.
nourrissiez , et que vous devez quitter souvent votre repos et votre tranquillité pour avoir soin deux.
L'Ecriture-sainte nous donne une figure de ceci en la personne de Jacob (i). Lorsqu'il s'attendoit à posséder Rachel qui étoit belle, mais stérile , on lui donne Lia qui étoit chassieuse , mais qui étoit propre a avoir des enfans. Il en est ici de même ; lorsque l'épouse soupire après les embrassemensdesonépoux, il lui représente qu'elle doit être mère , qu'elle doit avoir des enfans , et que ses mamelles sont plus délicieuses que le vin. C'est qu'en effet, le fruit que Ton fait dans les âmes par les emplois delà charité est plus agréable à Dieu, que le saint enivrement delà contemplation. A la vérité ,Lia n'est pas si belle que Rachel, mais elle est propre a avoir des enfans ; et cette qualité vaut bien toute la beauté de Rachel. Il en est de même de la vie active et de la vie contemplative : la vie contemplative est,à la vérité .,plus parfaite que la vie active ; mais lorsque la vie active , qui regarde les emplois de la charité et le service des âmes, est jointe a la vie contemplative, elle est sans difficulté plus parfaite que la vie contemplative seule. C'est dans ce sens que saint Chrysostôme interprète ces paroles de saint Paul (2) : Car je désirois moi-même
(1) Gènes, ag. a5.
{2) Chryt. t. de eotnp. tord, in tthid : Optabam enim ego ipae anathema esse pro fra tribus meis, qui suât cognati mei «tcuadùm carnem. Rom, 9. 3.
d'être anathème , et d'être séparé de Jésus- Christ j pour mes frères , qui sont de même que moi selon la chair. L'Apôtre, dit-il , sou» haitoit d'être séparé pour quelque temps du commerce de Jésus-Christ ; et quelque douceur qu'il trouvât dans les actes d'amour de Dieu qu'il produisoit continuellement , il eût youlu les interrompre , pour s'appliquer davantage au salut des âmes ; et c'étoit là en quelque façon vouloir être anathème pour l'amour du prochain. Or, tous les docteurs conviennent que saint Paul faisoit en cela un acte d'une charité souverainement parfaite; et par conséquent nous voyons que le zèle des âmes qui semble en quelque sorte nous détacher de Dieu , ne sert qu'à nous y unir plus étroitement. C'est pourquoi il faut bien nous mettre dans l'esprit , que le soin que nous prendrons de l'avancement de notre prochain ne nuira point à notre propre avancement, mais qu'il y servira, au contraire, et que ce sera pour nous un moyen de faire de plus grands progrès clans la vertu et dans la perfection. Clément Alexandrin se sert de quelques comparaisons (i) pour l'éclaircissement de cette vérité: Plus , dit-il, on tire de l'eau d'un puits, plus elle est claire et bonne à boire; au lieu que quand on n'en tire point, elle croupit et se corrompt. Tant qu'on se sert d'un couteau , il se conserve clair et luisant ; le laisse-t-on inutile, la rouille s'y met.
(i) Llb. i . Strom.
La flamme ne diminue point à se communiquer , elle en devient , au contraire, plus grande et plus violente. Ne voyons-nous pas aussi, ajoute-t-il , dans les sciences humaines, que celui qui enseigne aux autres , apprend lui-même en leur enseignant, et que c'est ainsi qu'on se rend savant et habile? Il en est de même dans la science de Dieu ; c'est par Tusageetpar la communication qu'on y devient plus profond et plus éclaire. La parole deDieu est un glaive à deuxtranchans, qui coupe du côté de celui qui s'en sert, et du côté de ceux pour qui il s'en sert. Ce que je dis aux autres me regarde souvent moi-même ; j'en ai peutêtre autant besoin qu'eux, et si je ne pratique pas ce que je leur enseigne , je sens aussitôt que ma conscience me le reproche, et me crie : Mallieurà ceux qui ne font pas ce qu'ils disent î Les péchés qu'on me découvre dans la confession me servent encore d'avertissement pour me tenir sur mes gardes , et sont pour moi un sujet de remercier Dieu de ne m'a voir pas laissé tomber dans les mêmes fautes, et de le prier de me soutenir toujours de sa main. On apprend aussi, en assistant les autres à la mort , a avoir toujours l'heure de la mort présente devant les jeux, et à se mettre en état de n'en être jamais surpris. On apprend, en visitant les prisons et les hôpitaux, et en travaillant a la réconciliation des ennemis , combien il y a de misères et de désordres dans le siècle , et on vient par-là a
faire encore plus de cas du bonheur de sa vocation. Enfin, bien loin que les ministères auxquels la charité nous emploie soient pour nousuneoccasion de relâchement, ils servent au contraire à nous faire prendre garde à nous de plus près , et à nous exciter de plus en plus à la vertu et à la perfection.
Ajoutez à cela les grâces que Dieu répand sur ceux qui s'occupent dans les emplois de la charité ; car s'il a promis de si grandes récompenses aux œuvres de miséricorde qui ne regardent que les besoins du corps, que sera-ce des œuvres de miséricorde qui regardent les besoins de l'ame, et qui sont par conséquent aussi élevées au-dessus des autres , que l'ame l'est au-dessus du corps ? Saint Chrysostôme dit(i), que c'est à ceux qui les exercent , que s'adressent ces paroles de l'Evangile : Donnez, et on vous donnera; et ces autres des Proverbes : L'ame qui bénit sera engraissée , et celui qui enivre sera enivré, Ceux qui rassasient les autres de viandes spirituelles , et qui les enivrent de l'amour des choses du ciel, Dieu les rassasiera aussi de consolations , et les enivrera de son amour. Quelques-uns les comparent aux aumôniers des princes , à qui on donne de grandes sommes à distribuer à proportion des distributions qu'il font ; mais cette com-
(1) Chrys. in iilud : Date , et dabitur vobis. Luc. 6. 38. Anima quae benedicit, impinguabitur , et qui inebriat, ipse quoque inebriabitur. 11* s5,
paraison n'est pas juste, parce que si un aumônier est fidèle, il ne garde rien pour lui de ce qu'on lui a donné , et ne s'enrichit point en donnant aux autres ; au lieu que ceux qui exercent les œuvres spirituelles de la charité, s'enrichissent en enrichissant leurs frères. Saint Pierre Chrysologue qui les compare aux nourrices des enf'ans des rois , rencontre plus heureusement. Comme, dit-il , on a soin que les nourrices des enfansdes rois soient nourries des viandes les plus délicates , afin que leur lai t en soit meilleur,aussi le souverain roi des rois a soin que les ministres de sa parole soient toujours nourris des meilleures viandes de sa table, afin qu'ils nourrissent ses enfans d'un meilleur lait (i).
Nous avons surtout une obligation particulière de nous attacher aux ministères de la charité envers leprochain,nousàquiDieu en a fait un moyen pour notre avancement, en nous y engageant par notre vocation même. C'est ainsiqu'en parle la bullede notre institution, où Jules III, après avoir marqué la fin que notre Compagnie se propose, et les ministères qu'elle est obligée d'exercerenversleprochain: Qu'elle ait soin, ajoute-t-il, premièrement d'avoir toujours Dieu devant les yeux, et ensuite d'envisager toujours à quoi elle est engagée
(1) Ut enîm infantis regîi nutrices delicatis cibis pascuntur, ut purissimum lactis fontem alumnis suis propinent ; sic supernusille rex verbi sui ministros , licet immeritos, proptcr filiorum suorum alumniam, cœlestis sure mens» cibis pascit et nutrit , quo delicatiùs illos lactare et pasecre valcant.
INSTITUTION DE IA COMP. DE JÉSUS. 6û
par son institut, qui est une voie pour aller à lui (i). De même que l'avancement spirituel de quelques ordres religieux consiste à garder exactement la retraite et la clôture, à psalmodier dans l'Eglise, et à pratiquer certains jeûnes et certaines austérités auxquelles ils sont particulièrement obligés ; de même notre avancement et notre progès consistent à nous acquitter fidèlement des devoirs de la charité envers le prochain , puisque c'est à cela que nous sommes appelés , comme ils l'ont été à la solitude et à la retraite. C'est pourquoi nous pouvons dire h ceux envers qui nous les exerçons, ce que saint Paul dit aux Philippiens etauxThessaloniciens : Vous êtes ma joie et ma couronne (2) : Vous êtes notre gloire et notre joie (3). Car il est constant, dit saint Ambroise, sur ces paroles de l'Apôtre , que le progrès des disciples est la joie et l'avancement de leur maître (4). Nous devons donc être persuadés que notre perfection et notre mérite consistent à bien nous acquitter deces devoirs : de sorte que quoique ce soit une chose très-louable parmi nous que l'esprit d'oraison et de retraite, cependant un esprit de retraite et d'oraison qui nous
(1) Curetque primùm Deum, deindè sui instituli rationem, qu» via quaedam est ad illum , quoad vixerit , ante oculos habere. In but ta Inst. Jul. 3.
(2) Gaudiutn meuni etcorona mea. Phllipp. 4. 1.
(3) Vos enim estis gloria nostra et gaudium. 1. Thessal . 2. 20.
(4) Manifestum est qtiôd perfectîo discipulorum gaudium et perfectiomagistriest. Aml?r. in çumd. (ce.
fjO PART. Elfe TRAITE 1. CHAP. VI.
détourneroit du service des âmes et des autres ministères de la charité, seroit une espèce de tentation. Si vous étiez dans le monde , ou que Dieu vous eût appelés dans une autre religion , qui ne fit pas une profession particulière de s'appliquer au salut des âmes, cet attachement que vous auriez a vous entretenir continuellement avec Dieu dans la retraite,, et a ne songer uni. quement qu'a votre propre perfection, pourroit venir de l'esprit de Dieu ; mais ici , ce ne peut être qu'une illusion du démon , qui se transforme en ange de lumière pour vous abuser, et qui tâche de vous détourner de votre vocation, sous prétexte de travailler à votre avancement, et d'éviter les dangers qui se rencontrent dans le commerce du prochain. Il faut que nous nous adonnions à l'oraison , dans l'esprit de notre vocation, c' est-a-dire, dans la vue d'y acquérir de nouvelles lumières et de nouvelles forces pour le service des âmes; en sorte que nous puissions dire a^ec Job : Si je me couche le soir p<>ur do mur , je dirai: Quand me leverai-je? et le matin j'aurai encore impatience que le soir vienne (i). Enfin, nous devons regarder l'oraison comme une préparation nécessaire pour nous acquitter fidèle- ment des emplois de la charité ; plus vous vous sentirez disposé a ces emplois au sortir
(ix Sidormiero, dicam : Quandô consurgam î et rursùm expectabo vesperam. Job. 7. 4.
de Toraison , plus vous pourrez vous assurer de l'avoir bien faite; et plus l'amour de Dieu y aura fait de progrès dans votre cœur , plus vous devez au sortir de là avoir de zèle et d'ardeur pour gagner des âmes à Dieu, et pour faire que Dieu soit aimé et glorifié de tout le monde.
Nous lisons d'un saint religieux de l'ordre de saint François (1), qu'après avoir travaillé utilement plusieurs années à la conversion des Indiens, il eut envie de se retirer pour se préparer à bien mourir, et qu'il se retira en effet en Espagne, dans un monastère du même ordre, où il vivoit dans une retraite fort austère. Cependant toutes les fois qu'il se mettoit en oraison , il lui sembloit qu'il voyoit Jésus-Christ crucifié se plaindre tendrement à lui, et lui dire : D'où vient que vous m'avez laissé sur cette croix, et que vous cherchez votre repos et votre tranquillité ? Il fut si touché de cette vision, qu'il retourna à la moisson qu'il avoit abandonnée, et y servit Dieu encore long-temps.
(1) Le père Alphonse Rose , cordelier.