‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 50 sur 58 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que la pénitence et la mortification de la chair est un très-bon remède contre les tentations de l'impureté.

C'est avec l'austérité des jeûnes et des veiiles , dit saint Jérôme , qu'il faut repousser les flèches ardentes du démon (i), et c'est en effet de cette sorte qu'il en usoit , et qu'en usoit aussi saint Hilarion, duquel il rapporte que , quand il se sentoit attaqué de pensées et de tentations impures,, il se mettoit en colère contre son corps , et lui disoit : Malheureux que tu es , je t'empêcherai bien de te révolter, je l'affligerai par la faim et par la soif, je t'accablerai de fardeaux, et je t'exposerai aux plus grandes ardeurs du chaud , et aux plus grandes rigueurs du froid,, afin que tu songes plutôt a tes besoins qu'à la sensualité. Ce remède nous est extrêmement recommandé par les Saints , et plusieurs d'entre eux l'ont très-souvent pratiqué , lors même que la chair nes'élevoit point en eux contre Tes prit.

Il est rapporté dans les chroniques de saint François (2) , qu'un homme du monde demandant un jour à un saint religieux, pourquoi saint Jean-Baptiste , ayant été sanctifié

(1) Ardentes diaboli sagittae jejuniorum et vigiliarum rigore extingendae jiunt. Hieron. ep. ad Furium.

(2) Hist, ord. S. Fr. i.p.l. 7. c. os.

DE LA CHASTETÉ. 3û7

dès le sein de sa mère , se retira au désert , et y fit une si austère pénitence ; le serviteur de Dieu lui répondit : Mais vous, dites-moi pourquoi on jette du sel sur la viandequi est encore toute fraîche? C'est afin, repartit cet homme, qu'elle se conserve mieux , et qu'elle ne se corrompe pas. Et moi, reprit le saint religieux; je vous dis de même que saint Jean- Baptiste s'est servi du sel de la pénitence, afin que la sainteté se conservât en lui sans aucune corruption de péché, et que selon ce que l'Eglise chante de lui, la pureté de sa vie ne pût être ternie parle moindre souffle (i). Que si dans un temps de paix, et lorsqu'on n'est combattu d'aucune tentation , il ne laisse pas d'être a propos d'exercer son corps par la pénitence et par la mortification, à combien plus forte raison doit-on en user de même dans un temps de guerre , et lorsqu'on est exposé aux attaques des tentations ? S.Thomas dit (2), après Aristote (3), que le mot de chasteté vient de celui de châtier , parce que c'est par le châtiment du corps qu'il faut réprimer le vice contraire à la chasteté , il ajoute que les vices de la chair sont comme les enfans qu'il faut réduire par le châtiment, parce qu'ils ne peuvent pas être conduits par la raison.

Si, au reste , en maltraitant son corps par

(x) Ne levi saltem maculare vitam flaminc posses. (a) S. Thonu i 2. 7. r.55. art. i et 3. (3) yîrlst. 3. Etlùc. c. i5.

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les jeûnes et par les austérités , on vient a faire tort a sa santé, il faut encore mieux , dit saint Jérôme, que le corps soit malade, que si l'âme l'étoit (i), et que les jambes tremblent de foiblesse , que si la chasteté étoit chancelante. Il faut cependant se conduire toujours en cela avec discrétion, et de telle sorte qu'on vienne à proportionner la mortification à ses forces , et à se régler suivant la violencede la tentation et la grandeur du péril. Carlorsquela tentation n'est que légère et peu dangereuse, il n'est pas nécessaire d'employer de grands efforts pour la vaincre ; mais quand la guerre est si allumée au-dedans, qu'on est en danger de perdre la chasteté , il n'est plus question alors d'épargner le corps, et de le ménager en rien ; il faut absolument tout risquer pour sauver la vie de l'ame. Il faut , disent les médecins , des remèdes violens aux maux violens et aigus (2). C'est ainsi qu'ils en usent dans les maladies du corps 5 et c'est ainsi que nous devons en user dans les tentations et dans les maladies de l'ame, lorsqu'elles sont violentes et dangereuses.

Les maîtres de la vie spirituelle remarquent une chose au sujet de ces tentations; c'est qu'elles ont deux sources et deux causes. Quelquefois elles naissent du corps même> et par le corps se communiquent à l'ame, comme il arrive aux jeunes gens et à ceux

(1) Melius est ei stomacbum dolere, quàm mentem. Hier. ubi sup.

(2) Extremis morbis extreraa adhibenda sunt remédiai

DE LA CHASTETÉ. 3ûQ

qui jouissent d'une parfaite santé , et qui vivent dans la bonne chère; alors il faut s'en prendre au corps et le maltraiter, puisque c'est de là que vient la source du mal. Quelquefois aussi elles naissent de l'ame, par le moyen du démon , et se communiquent au corps; et cela peut se connoître à diverses marques. Premièrement , quand on est plus combattu par des pensées et par des imaginations impures que par des révoltes de la chair, ou quand ces révoltes n'arrivent qu'à la suite de ces sortes de pensées , qui sont quelquefois très-vives, lors même que déjà la chair est comme morte; et c'est ainsi que saint Jérôme, quoique son corps atténué par l'âge et parles austérités pût à peine se soutenir , ne laissoit pas d'être emporté par son imagination parmi les danses et les divertissemens des dames romaines. De plus, quand ces sortes de pensées arrivent sans sujet dans le temps qu'on le voudroit le moins , et qu'il y a moins de choses qui puissent les faire naître; quand elles ne respectent ni le temps de la prière, ni les lieux saints , quoique cependant Thomme du monde le plus méchant ait coutume dene pas s'entretenir pour lors dans de semblables imaginations ; quand elles sont si impétueuses, si étranges et si bizarres, que jamais on n'a rien ouï dire ni rien imaginé de pareil; enfin quand il semble qu'on entende proférer au-dedans de soi des paroles qu'on ne voudroit jamais avoir dites, tout cela fait bien voir que tout ce qui se passe alors en

nous vient d'ailleurs que de nous-mêmes; que c'est un effet delà perse'cutiondu démon, et que notre chair n'y a d'autre part que celle d'être le théâtre de la guerre qu'il nouslivre. C'est pourquoi il faut se servir alors de remèdes différens des premiers; et tous les saints conviennent que c'en est alors un très-bon , de se faire quelque occupation louable, qui, en attachant fortement l'esprit, puisse en effacer toutes les sales images qui s'y forment : ce fut dans cette vue que saint Jérôme, comme il le dit lui-même, s'appliqua à étudier la langue hébraïque, dans laquelle il fit de si grands progrès.

Le même saint Jérôme rapporte (i), qu'un jeune religieux grec, d'un monastère d'Egypte, étant extrêmement tourmenté de ces sortes de tentations, et ayant inutilement tâché de les vaincre par le jeûne et par d'autres austérités, découvrit l'état de son amea son supérieur, qui, après l'avoir consolé, prit l'expédient que nous dirons pour le guérir. Il ordonna en secret à un ancien religieux , homme grave et sévère , qu'il s'attachât à contrarier souvent le jeune religieux , et a lui faire des réprimandes fâcheuses, et que quand il l'auroit ainsi maltraité en paroles , il vînt aussitôt se plaindre a lui, comme si c'eût été l'autre qui l'eût offensé. L'ancien religieux s'acquitta très-bien de cette commission, prenant occasion à tout propos de quereller le jeune religieux. Par-dessus cela,

(0 Hicro7i, Ep. 4. adliust. Mon,

il alloit porter ses plaintes au supérieur, et aussitôt d'autres religieux, à qui il a voit donne' le mot, ne manquoient pas de dire que le jeune religieux s'étoit emporte' ; et le supérieur, après l'avoir repris sévèrement, lui imposoit une rude pénitence comme à un homme qui étoittombéen faute. Commecela arrivoit tous les jours, le jeunereligieuxafïligé de se voir si maltraité, et d'être tous les jours en butte à tant de faux témoignages , ne cessoit de répandre continuellement son cœur devant Dieu, le priant avec larmes de prendre sa protection, puisque tout le monde l'abandonnoit. Tous les religieux cependant étant de concert pour le tourmenter, il n'arrivoit rien de mal dans la maison, qu'aussitôt on en jetât la faute sur lui, et qu'il n'y eût deux ou trois témoins tout prêts pour l'accuser ; de sorte que c'étoient tous les jours de nouvelles réprimandes qu'on lui faisoit, et de nouvelles pénitences qu'on lui imposoit. Lorsque cela eut duré environ un an , un religieux lui ayant demandé comment il se trouvoit de la tentation dont il avoit coutume d'être tourmenté : Eh quoi, dit-il, à peine ai-je le loisir de respirer, et j'aurois le loisir de penser à des voluptés criminelles (i)? Il y a longtemps que les idées en sont effacées de mon esprit. C'est ainsi que son supérieur le guérit, en trouvant moyen de chasser ses premières

(i) Viverc mibi non licet ; quomodù fcrnicare liccbit ? Hier, iblcf.

idées par d'autres quilui fissent plus de peine, et qui fussent moins dangereuses. Que s'il eût été seul , ajoute le même saint, à la louange de la vie religieuse , qui eût pu l'aider a vaincre cette tentation ] Aussi , lorsqu'il parle ailleurs de l'avantage que la vie des religieux a sur celle des solitaires : Une raison, dit-il, pour laquelle il vaut mieux vivre sous l'obéissance d'un supérieur ^ c'est afin que vous ne fassiez rien de ce que vous voulez ; que vous mangiez ce qu'on vous présentera ; que vous vous habilliez de ce qu'on voudra vous donner ; que vous fassiez la tâche qui vous aura été prescrite; que vous n'alliez vous coucher, qu'après que vous serez accablé de lassitude; que vous soyez obligé de vous lever , lorsque vous n'aurez pas encore assez dormi (i) ; et qu'ainsi l'obéissance vous tenant toujours dans un exercice continuel, les tentations ne puissent pas trouver le moyen d'entrer chez vous, et que vous n'ayez pas le temps de penser à autre chose qu^à ce que vous avez à faire.

Saint François disoit (2) qu'il avoit connu par expérience , que les démons fuient ceux qui vivent dans l'austérité et dans la pénitence ; et qu'au contraire , ils s'attachent volontiers a tenter ceux qui traitent délicatement leur chair. Et saint Athanase rapporte,

{1) Ut non facias, quod vis, comedas quod joberis, vestiare quod acceperis , et opèris tui pensum persolvas, lassus ad stratum renias, nec dùm expleto somno surgere compellaris. In Reg. Monach. quam collegit exscriptis. D, Hier. Lupus de Olveto. e. e.

(2) In Chr. S. Franc, p. 2. /. 7. c. 7.

que saint Antoine disoit à ses disciples : Croyez-moi., mes frères , Satan craint les prières des gens de bien : il craint leurs veilles, leurs jeûnes et leur pauvreté volontaire (i). Saint Ambroise appliquant au même sujet ces paroles du Prophète : J'ai couvert mon ame par le jeûne , et je me suis vêtu d'un cilicd (2) , dit que le jeûne et les austérités sont de bonnes armes défensives contre toutes les attaques du démon. Jésus-Christ nous a enseigué la même chose, lorsqu'à yânt chassé l'esprit immonde que ses disciples n'avoient pu chasser, il leur dit, que ces sortes de démons ne pouvaient être chassés que par la prière et par le jeûne (3). Vous voyez qu'il ajoute le jeûne à la prière , comme étant un moyen très-propre pour épouvanter l'esprit impur : ainsi , quand on est combattu par une tentation d'impureté, ce n'est pas assez d'avoir recours à l'oraison , et de former des actes et des résolutions contraires a la tentation -, il faut encore dompter sa chair par des austérités et des mortifications corporelles , en prenant cependant conseil de son confesseur ou de son supérieur , afin de ne rien faire que très-à-propos.

Un religieux (4) qui étoit extrêmement

Ci) Mini crédite , dicebat , fratres, pertimescit Satanas piorum vigilias , orationes , jejunia, voluntariam paupertatem. Athan. in vità S. Anton,

(2) Operui in jejunio animam meam. ... et posai vestiraentum meum cilicium. Ps. 68. 1 1 et 12.

(3) Hoc geous in nullo potest exire, nisi in oratione et jejunio. Mat th. 9. 28.

(4) Chron. S. Fr. p. 1. I. 7. c. 7.

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tourmenté de cette tentation, consultant un jour le saint frère Gilles , sur les moyens de s'en délivrer : Que feriez-vous , mon frère, lui dit le saint homme, à un chien qui voudront vous mordre? Je prendrois des pierres ou un bâton , lui dit le religieux, et je ne cesserois point de frapper que je ne l'eusse fait fuir. Hé bien ! reprit l'homme de Dieu , faites-en de même à l'égard de votre chair qui aboie contre vous , et vous ferez fuir la tentation. Ce remède au reste est si efficace , que souvent pour la détourner et pour la chasser la moindre peine et la moindre mortification peut suffire. Il ne faudra , par exemple j que tenir quelque temps les bras étendus en croix , ou se jeter à genoux , ou frapper sa poitrine, ou se pincer , se donner quelques coups de discipline , ou demeurer quelque temps sur un pied., ou faire enfin quelque chose de semblable.

Il est rapporté dans la vie de saint André, que comme il étoit a Corinthe , un vieillard nommé Nicolas fut le trouver ^ et lui dit qu'il avoit passé toute sa vie dans toute sorte de dissolutions , et que tout récemment , étant entré dans une maison publique pour offenser Dieu, et ayant sur lui le livre des Evangiles , une courtisane , à qui il s'étoit adressé, l'avoit repoussé rudement, et l'avoit prié de ne point approcher d'elle , parce qu'elle voyoit en lui des choses merveilleuses , qui la saisissoient de frayeur. Il lui

ajouta ensuite que cet accident l'ayant fait rentrer en lui-même , il venoit à lui pour avoir quelque remède à sa foiblesse et a l'habitude vicieuse dans laquelle il avoit vieilli ; et le saint touché de l'état malheureux de ce vieillard, se mit en prière pour lui , et jeûna cinq jours durant , ne cessant de demander à Dieu , qu'il lui plût de lui pardonner ses péchés , et de lui donner le don de chasteté. Au bout de cinq jours , comme il persévéroit d'offrir toujours ses oraisons à Dieu pour cet effet , il entendit une voix du Ciel , qui lui dit : Je vous accorde ce que vous me demandez pour le vieillard ; mais je veux en même temps que , comme vous avez jeûné pour lui , il afflige aussi sa chair par le jeûne , s'il veut être sauvé. L'apôtre obéissant à la voix , enjoignit au vieillard de jeûner , et à tous les fidèles de se mettre en prières pour lui ; et le vieillard étant retourné chez lui , distribua tout son bien aux pauvres , macéra sa chair , et fut six mois entiers à jeûner au pain et a l'eau. Après avoir accompli cette pénitence, il mourut; et Dieu révéla au saint apôtre , qui n'étoit pas pour lors à Corinthe, qu'il lui avoit fait miséricorde.

Il est rapporté dans le Pré spirituel , qu'un solitaire s'étant adressé a un ancien père du désert , lui découvrit qu'il étoit continuellement tourmenté de mille pensées d'impureté; et le saint homme lui ayant répondu , que pour lui il n'en avoit jamais été inquiété , le

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solitaire scandalisé de cette réponse, le quitta sansrienluidire; etétant allé trouver un autre ancien père : Vous saurez , lui dit-il , qu'un tel m'a dit , que jamais il n'a été tourmenté dépensées impures, et je m'ensuis scandalisé , parce qu'il me semble que c'est une chose impossible et entièrement au-dessus des forces de la nature. Puisqu'un si grand serviteur de Dieu vous a dit cela , reprit le vieillard, il faut qu'il ait eu raison de ledire: c'est pourquoi, retournez le trouver et demandez-lui pardon , et sans doute il vous dira pourquoi il vous a parlé de la sorte. Le solitaire suivit ce conseil ; et étant retourné voir l'homme de Dieu : Pardonnez-moi, mon père , lui dit-il , si je vous quittai l'autre jour si brusquement , sans avoir pris congé de vous 5 mais dites-moi aussi en même temps, je vous supplie , comment il peut se faire que vous n'ayez jamais été tourmenté d'aucune pensée d'impureté ? C'est , répondit le saint vieillard , que depuis que je suis dans le désert , où je ne vis que de pain et d'eau , j'ai toujours observé de ne boire, de ne manger et de ne dormir, qu'autant qu'il falloit pour subvenir simplement aux besoins de la nature , et jamais assez pour satisfaire à ses désirs ; et Dieu a permis que par le moyen de cette abstinence , je me sois conservé exempt des tentations qui vous tourmentent.

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