CHAPITRE X
Des avantages que produit la crainte de Dieu.
Afin que nous ayons encore plus d'estime de cette crainte salutaire, et que nous nous efforcions toujours de plus en plus de la conserver dans notre cœur, je toucherai ici quelques-uns des avantages qui y sont attachés. Premièrement, elle ne fait point perdre la confiance et n'abat point le courage ; au contraire , elle le fortifie et elle le relève, parce que , semblable a l'humilité, elle fait qu'on se défie de soi-même, et qu'on met toute sa confiance en Dieu. Saint Grégoire(^) sur ce passage de Job : Où est votre crainte qui faisoit toute votre force? explique parfaitement bieu ceci. C'est avec raison, dit-il, que Job joint ici la crainte à la force : car la voie de Dieu est fort différente de celle des hommes. Parmi les hommes la hardiesse donne des forces, et la peur rend foible : au
(i ) Beatus homo , qui semper est pavidin. Prov. 28. 14. {i) Greg. t. 5. Mor. c. iS.inillud : Ubi est timor tuus , iortitado tua ? Job. 1. 6.
lieu qu'ici lahardiesse rend foible, et la crainte donne des forces, suivant ces paroles du Sage : C'est dans la crainte de Dieu que consistent la confiance et la force (i). La raison en est, que celui qui craint véritablement Dieu, ne trouve rien d'ailleurs à craindre : tout le reste lui semble trop méprisable pour s'en faire un sujet d'appréhension. Celui qui craint le Set* gneur, dit l'Ecriture , n aura peur de rien : il ne craindra rien , parce que le Seigneur est so?i espérance (2). La crainte nous rend soumis en quelque sorte à ce que nous craignons, comme a quelque chose qui a le pouvoir de nous nuire; et celui qui craint extrêmement Dieu, qui n'estime rien que Dieu, et qui met toute son espérance en Dieu seul , ne sait ce que c'est que de craindre le monde, ou les tyrans, ou la mort , ou les démons , ou l'enfer , parce que rien de tout cela ne peut lui nuire , et ne peut touclier à un cheveu de sa tête sans la permission de Dieu. Les forces qu'il trouve dans cette saintejdisposition d'esprit, excèdent les forces de tous les hommes ensemble , parce qu'alors c'est Dieu même qui est sa force , conformément à ces paroles du Prophète : Le Seigneur est la force de ceux qui le craignent (3).
Outre cela , cette sainte crainte dont nous
(1) In timoré Domini fiducia fortitudinis. Prvo. i4- >6;
(2) Quitimet Dominum nihil trepidabit , et non pavebit , quoniàm ipse est spes ejus. Eccli. o\, 16.
(5) Firmamentum est Dominus tinientibus euru. Psal. 34. i4-
parlons ne donne point de chagrin ni d'amertume , elle ne fait aucune peine à l'esprit et ne lui est de nulle incommodité : au contraire, elle inspire de la douceur et de la joie. La crainte qu'ont quelquefois les gens du monde de perdre le bien ou l'honneur , et la crainte servile delà mort ou de l'enfer, donnent véritablement du chagrin et de la douleur; mais la crainte filiale que des enfans bien nés ont de déplaire a leur père, entretient l'ame dans une joie sainte , et attendrit continuellement le cœur par les actes d'amour de Dieu qu'elle fait incessamment produire. Ne permettez pas, Seigneur, que rien me sépare jamais de vous. Faites, ô mon Dieu, que je meure mille fois plutôt que de vous offenser. La crainte de Dieu > dit l'Ecriture, est la gloire même et le comble de toute sorte de gloire ; cest la joie même et V acomplissement de toute sorte de] oie. La crainte de Dieu réjouira le cœur; elle donnera du plaisir et de la joie , et elle fera vivre long-temps. Celui qui craint sera heureux à la fin de ses jours , et il sera béni le jour de sa mort ( i ).
Voyez avec quelle abondance de paroles et avec quelle variété d'expressions le Sage parle ici de la joie et de la satisfaction que porte avec soi la crainte de Dieu. Ce n'est pas
(3) Timor Doraini gloria, etgloriatio, et laetitia , etcorona exultationis. Timor Domini delectabit cor, et dabit laetiiiam , et gaudium , et longitudinem dierum. Timenti Dominum benè erit in extremis , et in die defunctionis suse benedicetur. Eceli. i. h. et seq.
une crainte qui nous fait trembler comme des esclaves qui craignent le châtiment : C'est une crainte qui naît de l'amour de Dieu :ainsi plus on aime Dieu, plus aussi en même temps on craint de l'offenser et de lui déplaire. C'est ainsi que plus un enfant bien né aime son père , plus il s'applique à le contenter , et que plus une femme vertueuse a de tendresse pour son mari , plus elle s'attache a faire en sorte qu'il ne trouve rien en elle qui lui fasse de la peine.
En un mot, toutes les louanges et tous les avantages que l'Ecriture-sainte attribue aux humbles, elle les attribue également h ceux qui craignent Dieu , et presque dans les mêmes termes. Car si elle dit que Dieu arrête ses regards sur les humbles et sur les pauvres (1), elle dit aussi, que les yeuse du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent (2); et si elle dit qu'il élève les humbles et quil les comble de biens (3), elle dit de même que sa miséricorde éclate de race en race sur ceux qui le craignent (4) : et que ceux qui craignent Dieu seront grands auprès de lui en toutes choses (5). Les saints ne disent rien de plus de l'humilité, qu'ils ne disent aussi
(1) Ad quem respiciam , nisiad pauperculuni et contritum spiritu ? 7s. 66. 2.
(2) Oculi Domini super timentes eum. Eccli. 3|. 19.
(3) Exaltavit humiles; esurientes implevit bonis. Luc. 1. 52. 55.
(4) Misericordia ejus à progenie in progeoies timentibiis cuno. Luc. 1. 5o.
(5) Qui timent te magni erunt apud te per omnia. Judith^. >9«
de la crainte de Dieu. S'ils disent de l'humilité , que c'est la gardienne des autres vertus, et que sans l'humilité il n'y a point de vertu, ils le disent également de la crainte de Dieu , qui est appelée par ïsaïe le trésor de Dieu (i) ; parce qu'en effet c'est elle qui conserve toutes les autres vertus , et qui est la source de toutes les grâces. Ils disent encore, que de même qu'un vaisseau qui n'est point lesté ne sauroit naviguer sûrement, parce que le moindre vent est capable de le renverser; de même Famé ne sauroit faire une navigation heureuse , lorsquelle marche sans le poids de la crainte de Dieu , qui est la seule chose qui peut l'affermir contre les vents de la prospérité et de l'orgueil. De quelques dons, de quelques vertus qu'elle soit enrichie d'ailleurs , si cette charge lui manque , elle est en danger de faire bientôt naufrage. Saint Grégoire dit que le poids de la crainte de Dieu est l'ancre de notre cœur (2) : saint Jérôme, que la crainte est la gardienne des vertus (3), et que la trop grande confiance fait qu'on tombe plus facilement, et Tertullien , que la crainte est le fondement du salut. Si nous craignons , dit-il , nous prendrons garde à nous , et si nous y prenons garde , nous serons sauvés : celui quela crainte rend soigneux, pourra être véritablement en sûreté (4).
(1) Timor Domini ips»e est thésaurus ejus. 75. 33. 6.
(2) Anchora cordis pondus est amoris.
(3) Timor virtutum custos est. Hieron. ep. ad Fab. de mansion.
(4) Timor fundameBtum est salutis : timendo cavebiruus ,
Pour conclusion, tout ce que le Sage dit de l'excellence de la sagesse , il l'applique presque toujours à la crainte de Dieu , en disant que la crainte de Dieu est la véritable sagesse (i). Job en parle aussi de la même sorte : La crainte de Dieu, dit-il, est la sagesse même (2); ainsi nous voyons que tout ce qui se dit de la sagesse , nous pouvons aussi avec raison le dire de la crainte de Dieu. Il y a même plus : car le Sage dit que la consommation de la sagesse et de craindre Dieu (3); et dans un autre endroit , après s'être écrié : Que celui-là est grarid quia trouvé la sagesse et la scienee l il ajoute aussitôt : Mais il nest pas plus grand que celui qui craint le Seigneur. La crainte de Dieu excelle par-dessus toutes choses. Heureux l'homme à qui il est donné d'avoir la crainte de Dieu\ A qui pourra-t-on comparer celui qui Va véritablement dans le cœur(/{)]
cavendo salvi erimus. Qui sollicitus est , is verè poterit esse securus. Tertul. lib. de cultu fœmin. c. 2.
(1) Sapientia et disciplina timor Domini. Eccli, 1. 54«
(2) Ecce timor Domini ipsa est sapientia. Job. 28. 28.
(3) Plenitudo sapientia? est timere Deum. Eccti. 1. 20.
(4) Quàm magnusqui invenit sapientiam et scientiam ! 6ed non estsuper timenlem Dominum. Timor Domini super omnia se superposuit. Beatus homo , cui donatum est babere timorem Dei : qui tenet illum , cui assimilabitur ï Eccli, 25. i3. 14. i5.
DE LA CHASTETÉ. /fil