‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 2)Chapitre 54 sur 58 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Confirmation de la doctrine -précédente pur quelques exemples.

ÏLest rapporté clans le Préspirituel( i ), qu'un solitaire de la Thébaïde, qui étoit fils d'un prêtre des idoles, racontoit un jour a plusieurs autres pères du désert, que lorsqu'il étoit fort jeune il avoit coutume d'aller souvent dans le temple avec son père et de voir les sacrifices qu'il offroit. Mais un jour entre autres, disoitil , il arriva qu'y étant entré secrètement, je vis Satan assis sur un trône fort élevé , et toute la cour infernale autour de lui, et je vis déplus qu'un des principaux démons s'a\ança et l'adora. D'où viens-tu] lui dit alors Satan. Je viens , lui répondit-il , d'une telle province où j'ai excité des séditions , allumé la guerre, et tout mis à feu et à sang, et je viens vous en rendre compte. Satan lui demanda ensuite combien il y avoit employé de temps ; et le démon ayant réponduqu'il yavoi temployéun mois, Satan commanda qu'on le déchirât sur l'heure à coups de fouet , puisquJil avoit été si long-temps à faire si peu de chose .Un autre démonseprésentaensuite^ et adora Satan, quilui demanda comme a l'autre, d'oùilvenoit,etce qu'il avoit fait. Je viens delà mer, répondit le

(1) fom. 2. Bibtiot. SS. PP.

dëmon, où j'ai excité de grandes tempêtes, et fait périr beaucoup de vaisseaux et beaucoup de monde, et je viens vous en rendre compte. Satan l'interrogea sur le temps qu'il y avoit mis 5 et le démon ayant répondu qu'il y avoit mis vingt jours, il fut encore condamné au mêmechâtimentquelepremier,etparlamême raison. Il en vint un autre après à qui Satan demanda de même d'où il venoit , ce qu'il avoit fait , et le temps qu'il y avoit employé; et celui-ci ayant répondu qu'il venoit d'une ville où il se faisoit des noces , et qu'il y avoit fait naître des querelles et tuer beaucoup de gens et entre autres le marié même , et qu'il n'avoit mis que dix jours à tout cela ; il fut condamné au fouet , parce qu'il avoit fait si peu de chose en dix jours. Un quatrième se présenta ensuite à l'adoration de Satan , et ayant été interrogé commeles autres: Je viens, dit-il, du désert où j'ai été quarante ans inutilement à tenter un solitaire ; mais enfin j'en suis venu heureusement a bout cette nuit, et je l'ai fait tomber dans un péché d'impureté. A ces paroles , le prince des ténèbres , se levant de son siège , l'embrassa , lui mit sa couronne sur la tête, et le fit asseoir auprès de lui en le louant extrêmement de ce qu'il avoit fait. Lorsque je vis cela , continuoit ce solitaire , je dis en moi-même qu'il falloit que la condition des solitaires fût quelque chose de bien excellent et de bien au-dessus de celle du reste des

hommes, et dès-lors je fis résolution de me dérober delà maison de mon père, pour me retirer dans le désert. Remarquez ici en passant , que la considération de la chute de ce solitaire fut à ce jeune homme une occasion d'estimer davantage la vie solitaire, et de l'embrasser ; au lieu que souvent les gens du monde regardent de telle sorte les fautes des religieux, qu'ils en prennent occasion nonseulement de les condamner , mais de mépriser aussi leur profession. St. Grégoire (1) , dans ses Dialogues, rapporte un exemple tout semblable à ce que nous venons de raconter. ?sous lisons dans la vie des Pères , qu'un solitaire fut une fois ravi en esprit dans un monastère où il y avoit grand nombre de religieux, et qu'il y vit une infinité de démons , qui ne faisoient qu'aller et venir incessamment dans tous les endroits de la maison. L'ange qui le conduisoit le mena ensuite par toute la ville qui étoit voisine du monastère, et il fut fort étonné de n'y voir qu'un démon , qui même se ccntentoit de se tenir assis sur une des portes, et paroissoit être fort de loisir. Le solitaire étonné de cette différence , en demanda la raison a l'ange , qui lui dit que dans la ville chacun faisoit tout ce que le démon vouloit ; et qu'ainsi un seul démon suffisoit pour entretenir tous les habitans dans le désordre ; mais que dans le monastère tous les religieux s'efforçoient de

(i) Lib. 5. Dialog. c. 7, T. V. 37

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résister courageusement aux tentations ; et qu'ainsi il étoit besoin d'un grand nombre de démons pour les tenter et pour les faire tomber.

Pallade rapporte (1) une chose étrange, qui est aussi rapportée dans la vie des Pères. C'est qu'un solitaire , après avoir vécu longtemps dans la pratique de toutes sortes de mortifications , et après avoir fait de grands progrès dans la piété, en conçut tant d'orgueil, que Dieu permit qu'il tombât dans un désordre effroyable; et voici comment Pallade raconte la chose. Un jour que ce solitaire avoit l'esprit rempli delà haute opinion de sa sainteté, le démon lui apparut sous la forme d'unebellefemme,qui feignoit des'êtreégarée dans le désert. Il la reçoit danssa cellule, s'entretient avec elle ; ensuite abandonnant son cœur à ses désirs criminels , il se disposoit déjà a les accomplir, lorsque cette femme disparut tout d'un coup d'entre ses bras, et jetant un grand cri -, après quoi on entendit en l'air comme de grands éclats de rire , et plusieurs voix de démons qui , pour l'insulter par une Taillerie amère , lui disoient : 0 solitaire , tu t'élevois jusqu'au ciel , et te voilà abaissé jusque dans l'abîme ; apprends donc désormais que celui qui s'élève, sera abaissé. Mais le malheureux n'en demeura pas la: car après avoir passé toute cette nuit et le jour suivant

Ci) Pallad. in Hist. Uasiac. c. 44. et Ruf, m Fit. St.

clans les regrets et dans les larmes^ Use laissa enfin tellement aller au désespoir, qu'il retourna dans le siècle, où il s'abandonna à toutes sortes de crimes.

La chute de cet autre solitaire dont nous avons parlé dans le neuvième chapitre, est encore très-remarquable. Il étoit parvenu a un si haut degré de ver lu , que même les bêles sauvages lui obéissoient ; cependant cela ne l'empêcha pas de tomber, comme il semble que S. Antoine l'a voit prévu, lorsque parlant un jour de lui, il dit que cetoit un vaisseau en pleiue mer, chargé de richesses, et qu'il falloit voir s'il arriveroit au port. En effet, le malheureux fit bientôt naufrage; et celui, dit saint JeanClimaque (i), qui commandoit auparavant aux bêles farouches, devint la proie de ses passions , pins cruelles mille fois que les bêles les plus féroces : celui qui se nourrissoit du pain des autres, vint à se nourrir de boue et d'ordure. Après sa chute , et comme il pleuroit son péché, quelques solitaires passant auprès de lui, il les conjura de prier leur père Antoine de lui obtenir de Dieu dix jours de terme, pendant lesquels il pût faire pénitence; etce fui ace sujet que le saint s'écria , comme nous l'avons déjà dit : Aujourd'hui, mes frères , il est tombé une des plus fermes colonnes de la vie religieuse. Il ne voulut point au reste marquer plus particulièrement quel avoit été son péehé, sachant bien que

(i) CUmae. grad. i5. art. 9.

i{36 PART. III. TRAITÉ IV. CHAP. XI.

cJétoit un péché d'impureté: cependant le solitaire mourut au bout de cinq jours, laissant à tous les autres un grand exemple delà foiblesse de ceux qui s'appuient sur leurs propres forces , et une grande leçon contre l'orgueil.

Le père Aviladit (i) que Dieu ayant fait connoître a un solitaire l'extrême danger où il étoit exposé en cette vie , il en fut si pénétré , que dès-lors il se couvrit la tête et le visage de telle sorte qu'il ne pouvoit plus rien voir que la terre, s'abstenant outre cela de parler, et pleurant continuellement les périls auxquels les hommes sont sujets. Ceux qui avoient coutume de le visiter furent extrêmement surpris de le trouver en cet état, et lorsqu'ils lui demandèrent la cause d'unchangement si subit , et d'une façon de vivre si extraordinaire , il ne leur répondit jamais autre chose , sinon : Laissez-moi , car je suis un homme. Un autre saint (2), déplorant le malheur de la condition humaine, avoit coutume de s'écrier : Hélas, que je suis malheureux', je puis encore offenser Dieu mortellement.

(1) Tom, 7\ Epist.

(2) Bern, Scrm. de dupl. Bapt.

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