CHAPITRE VII
De quelques remèdes contre la timidité de ceux qui n osent pas s'engager dans les emplois de la charité , de crainte de n'y pas faire leur salut.
Pour nous guérir entièrement de la crainte que nous pourrions avoir de nous perdre en travaillant au salut des autres, et pour rassurer là-dessus les personnes les plus scrupuleuses et les plus timides , il faut supposer premièrement une chose qui est très-vraie, que dans quelque voie qu'il ait plu a Dieu de nous appeler et de nous mettre, nous y sommes plus en sûreté pour notre salut , que dans toutes celles que nous nous imaginons devoir être plus sûres. Que l'obéissance nous envoie prêcher dans les places publiques , ou qu'elle nous occupe dans les confessionnaux à entendre tout ce qu'il y a de plus méchant et de plus impur dans le cœur de l'homme ; nous serons plus en sûreté que nous ne le serions, si pour éviter ces sortes de ministères et le péril auquel on est exposé en les exerçant , nous embrassions la retraite par notre choix. Car peut-être que dans la solitude de la retraite, nous nous abandonnerions à mille mauvaises pensées; au lieu que dans les emplois que nous exerçons par
obéissance, Dieu qui nous y a placés prend soin de nous , et nous couvre du bouclier de sa bonne volonté (i). Ne vous imaginez pas , dit saint Basile (2) , que pour être chaste et pour être délivré des tentations de l'impureté , il suffise de vivre dans la solitude ; la solitude n'y fait rien. Saint Jérôme avoue luimême (3), que dans le désert, où il ne vivoit que d'herbes , et où il étoit dans la pratique d'une pénitence continuelle, son imagination le portoit souvent au milieu des danses des dames romaines; et que ni les jeûnes , ni les austérités, ni la caducité de son âge, n'empêchoient que sa chair ne se révoltât contre lui, et ne lui livrât de rudes combats. L'abbé Hélie, au contraire (4), eut pendant quarante ans la conduite d'un monastère de trois cents religieuses, sans être attaqué d'aucune tentation contre la pureté, à ce que rapporte Palïade , et sans se sentir jamais l'imagination troublée d'aucune mauvaise pensée.Les flammes ne touchèrent pas même aux habits des trois Hébreux qui furent jetés dans la fournaise de Babylone (5), et elles étouffèrent en un instant ceux qui les y avoient jetés, et qui sembloient en être assez éloignés pour n'en avoir rien a craindre. C'est que Dieu peut
(1) Domine, ut scuto bonae voluntatis tuae coronâsti nos. Ps. 5. i5.
(2) Basil, in Const. Monast c. 6.
(5) Hier, in Epist. ad Eustoch.
(4) Patlad. in Hist. Lausiac. sect. 5a.
(5) Dan. 5.
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aisément garantir des flammes ceux qui s'y exposent pour l'amour de lui ; mais il ne se contente pas d'en garantir les trois Hébreux, il fait encore que la fournaise devient pour eux un lieu de délices, où ils s'occupent à bénir Dieu et a chanter ses louanges. La même chose arrive a ceux que le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes fait entrer dans la fournaise ardente de la Babylone du siècle; ils y chantent les louanges de Dieu au milieu des flammes , et le bénissent de les avoir appelés à la religion , pendant que ces flammes dévorent les gens du siècle; et le commerce du monde, qui est l'occasion de la perte de tant de gens, ne sert qu'a leur donner plus de connoissance et plus de mépris de la vanité du monde , et à leur faire estimer davantage le bien dont ils jouissent dans la religion. Toutes choses tournent à bien à ceux qui aiment Dieu (i) , tout leur réussi' dans leurs ministères : c'est l'amour de Dieu et l'obéissance qui les y engagent ; l'huile et le miel découlent pour eux de la pierre. Enfin, lorsqu'on a le cœur vivement touché du désir de servir Dieu, qu'on ne s'est point appelé soimême aux ministères qu'on exerce , mais qu'on v a été appelé de Dieu, il ne faut point perdre"courage ; il faut, au contraire, espérer que Dieu, qui nous y a appelés, nous les rendra utiles pour sa gloire et pour notre salut.
(i) Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonmn. Rom. S. s8.
Mais laissantà partplusieurs autres raisons qui peuvent nous persuader de ce que je viens dédire, j'en toucherai maintenant une qui doit nous en convaincre tout-à-fait, et nous être un grand sujet de confiance et de consolation^ soit dans les emplois du salut des âmes , soit dans les autres de la vocation de notre Compagnie. Les ouvrages de Dieu sont parfaits ( i ) 5 il ne fait rien d'inutile; et comme dans l'ordre de la nature il ne donne jamais à une cause naturelle la puissance de produire quelque effet, qu'il ne lui donne pareillement les moyens de réduire en acte la puissance qu'il lui a donnée, sans quoi cette puissance seroit absolument inutile et vaine (2) : aussi , dans l'ordre de la grâce , qui est encore plus parfaite que la nature, il n'appelle jamais personne à un état et à une fin , sans lui donner les moyens et les secours nécessaires pour y arriver. Gela étant, il est indubitable que quand Dieu institue une religion pour quelque fin , il lui donne en même temps la grâce nécessaire pour faire que eaux qu'il appelle à cette religion, puissent par* venir à cette fin ; et cette grâce est appelée la grâce de la religion, qui est commune à tous les ordres religieux, pour arriver à l'état de perfection, pour lequel ils ont été institués , mais qui est différente en chacun d'eux , selon la différence de la fin particulière pour
f 1) Dei perfecta sunt opéra. Deut. 3a. 4.
iniîlt-: Th°m' '' V*' a4\?* '' arU *' ad "• F™** est potentia qu* non reducitur ad actum.
rjQ PART. III. TRAITE I. CHAP. VII.
laquelle chacun d'eux a été institué , et selon la différence des moyens propres pour y parvenir. Les uns , par exemple , reçoivent une grâce particulière pour vivre saintement dans la solitude, dans la retraite et dans une perpétuelle abstinence ; les autres reçoivent une autre grâce pour servir Dieu dans la célébration des offices divins, et ainsi du reste. Or, notre compagnie est un ordre religieux institué dans l'Eglise pour le service des âmes, par l'autorité du saint siège; et Dieu, qui l'a instituée particulièrement pour cette fin, lui a donné aussi les moyens d'y arriver, qui sont , comme porte la bulle de notre institution, de prêcher, de confesser, d'enseigner, de donner des règles pour les exercices spirituels, de travailler à la réconciliation des ennemis , de visiter les prisons et les hôpitaux. De sorte que, comme elle est appelée de Dieu au service des âmes , elle est aussi appelée de lui aux ministères qui regardent le service des âmes ; et c'est ce qui mérite d'être bien remarqué , et qui nous doit être un grand sujet de consolation, que les ministères que nous exerçons envers le prochain soient aussi bien de notre institut , que la fin pour laquelle nous les exerçons. En effet, il est de notre institut de prêcher et de confesser; il est de notre institut d'enseigner les sciences divines et humaines 5 et non-seulement ces sortes de ministères spirituels sont de notre institut ; mais les œuvres corporelles de mise'-
ricorde , comme de visiter les prisons et les hôpitaux , en sont aussi ; et la bulle de notre établissement en fait foi.
Pour venir maintenant à la conclusion, il s'ensuit de tout ce que nous venons de dire, que notre Compagnie reçoit une grâce particulière de Dieu, pour parvenir à la nu pour laquelle il l'a instituée, qui est le service des âmes, et pour y parvenir par les moyens qui sont propres à notre vocation et qu'il nous a donnés lui-même pour cet effet; et c'est la la grâce qu'il a plu a Dieu d'attacher particulièrement à notre Compagnie. C'est pourquoi nous devons avoir une grande confiance en Dieu dans tous les ministères de charité que nous exeroerons pour le service des âmes , et nous assurer qu'il concourra particulièrement avec nous pour les rendre efficaces , comme nous l'éprouvons tous les jours par sa miséricorde infinie. Car à quoi pensez-vous I que Ton doive attribuer le fruit que fera un prédicateur de notre Compagnie , qui bien souvent ne faisant encore que de sortir de ses études, remplira toute une ville de l'esprit de conversion et de pénitence; qui fera des réconciliations dont jamais personne n'avoit pu venir à bout et qui abolira des scandales publics, que ni les magistrats ni les supérieurs ecclésiastiques n'avoient jamais pu corriger ? Cela vient-il de son savoir , de son éloquence et de sa propre habileté ? nullement. Cela vient de la grâce particulière de la vocation
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de sa compagnie, qui a été instituée pour cet effet , et que Dieu par cette raison favorisé d'un amour particulier de sa grâce dans tous les moyens qu'il lui a donnés pour parvenir à cette fin. Pour preuve de cette vérité, ne voyons-nous pas d'ailleurs que quelques prédicateurs qui prêchoient avec beaucoup de réputation et de fruit pendant qu'ils étoient dans notre Compagnie , et qui croyoient devoir réussir de même quand ils n'y seroient pins, n'ont eu nul succès après en être sortis? C'est que c'étoit la grâce delà vocation de notre Compagnie qui leur donnoit des ailes pour s'élever, et qu'en ayant été privés parleur désertion, ils sont nécessairement tombés. Nous lisons dans le premier livre des Macbabées quelque cbose qui revient fort à ce que nous venons de dire. Quelques-uns des principaux d'entre les Juifs entendant parler des merveilles que faisoient les Macbabées, et des grandes victoires qu'ils remportoient sur les Gentils, eurent envie de faire parler d'eux (i). Pour cet effet, ils assemblent des troupes, et marcbent aux ennemis ; mais le succès ne répondit pas à leurs espérances. Les ennemis marcbent à eux , les défont , et en tuent plus de deux mille; et à ce sujet l'Ecriture remarque, qu'ils ri étoient pas de la race de ces hommes qui aboient été choisis de Dieu pour sauver le peuple d'Israël (2). .Voilà
(1) Faciamu9 et ipsi nobis nomen. i.Maeh.S. 57. (ai Ipsi non erant de semine virorum illorum per quos «•lus facta est in Israël, 1. Mach, 5. 62.
la cause de leur défaite; c'est qu'ils présument d'eux-mêmes , et qu'ils s'appellent euxmêmes a une chose à laquelle Dieu ne les avoit pas appelés.
De sorte donc qu'aucun de nous ne doit s'attribuer la gloire du fruit que Dieu opère par notre moyen; c'est a Dieu qu'il faut la rapporter tout entière; c'est au choix qu'il lui a plu de faire de nous pour être ministres de ï 'esprit de la nouvelle alliance (ï ) , c'est à la religion à laquelle il lui a plu de nous appeler. Ces grâces particulières qu'il vous donne,, pour gagner les âmes à lui et pour opérer votre salut en travaillant au leur, il vous les donne parce que vous êtes membres d'une religion qu'il a instituée pour cette fin, et c^est ce qu'il faut bien se mettre dans l'esprit, parce que si d'un côté cette pensée sert a réprimer notre vanité, elle sert de l'autre à nous donner de la confiance et du courage. Saint Bernard, sur ces paroles de l'époux a l'épouse (2) : Venez, levez vous , hdtez-vous , ma bien-aimée , ma colombe, ma belle, venez : L'époux, dit-il, voulant commander à l'épouse de quitter le sommeil de la contemplation pour passer aux occupations de la charité, ne dit pas: Allez, mais lui dit : Venez, et cela doit extrêmement nous encourager, parce qu'il nous fait connoître par-là que le commandement
(i) Qui idoneos nos fecit ministros novi testamenti, noo litterâ ,sed spiritu. 2. Cor. 3. G.
(2; Bern. serm. 18t. sup. Cent, in illud : Surge, propera , amica mea, columba mea, formosa mea, et veni. Cant. 2 io»
qu'il nous fait ne nous éloigne point de lui > mais qu'il nous en approche au contraire , et que c'est un moyen pour nous attirer à lui. Ce n'est donc point pour nous séparer de lui qu'il nous occupe dans les emplois de la charité; ce n'est que pour nous unir davantage klui : nousallons à lui par cette voie, il nous y mène avec lui, et il marche toujours avec nous ; et ainsi nous n'avons rien à craindre pour nous : au contraire, nous avons sujet de nous remplir de confiance et de courage , et d'espérer que par ce moyen nous ferons de plus grands progrès pour notresalut. Imaginons-nous pour cet effet que Dieu luimênie dit ces paroles d'Absalon à ses serviteurs : Ne craignez rien > car cest moi qui 'vous l'ordonne ; prenez courage , et soyez gens de résolution (t). En effet, quel sujet d'appréhension puis-je avoir, si c'est vous , Seigneur, qui m'ordonnez de m'occuper au service du prochain, et qui m'engagez dans le commerce des gens du siècle ? Quelque dangereux qu'il puisse être, j'y suis plus en sûreté lorsque je m'y trouve par votre ordre, que si de mon propre choix je m'enfermois entre quatre murailles ; et quand je marcherois au milieu des ombres delà nuit , je ne craindr ois rien, puisque vous êtes avec moi (2).
On peut voir par-là combien se trompent
(1) Ifolite timere , ego enim sum qui praecipio vobis : roboramini , et estote viri fortes. 2. Reg. i5. 28.
(a) Si ambulavero in medio umbrae mortis, non timebo, quouiàm tu mecum es. Ps 22.4»
INSTITUTION DE LA COMP. DE JESUS. 8l
quelques religieux qui , n'écoutant que leur propre sentiment , se dégoûtent de leurs emplois , et s'imaginent que si on leur en donnoit d'autres , et qu'on les fît passer à une autre maison, ils y travailleroient plus utilement à leur salut et au service de Dieu. C'est un abus de croire qu'on feroit mieux son salut dans les ministères qu'on se choisirait soi-même , que dans ceux dans lesquels on a été mis de la main de Dieu ; et plût à Dieu que l'expérience ne nous eût point fait connoître combien cette illusion est dangereuse! Nous avons vu des religieux s'ennuyer ainsi des emplois où. Dieu et l'obéissance les avoient placés , en rechercher d'autres avec ardeur, s'imaginant qu'ils y feroient plus defruit pour eux-mêmes et pour le prochain , et trouver enfin moyen de réduire leurs supérieurs à leur accorder ce qu'ils vouloient; mais nous les avons vus aussi se trouver si mal de ce changement, qu'ils connoissoient bien que c'étoit une punition de Dieu. C'est pourquoi nous devrions bien nous garder de vouloir aucune chose par nous-mêmes et d'écouter notre inclination sur le choix des lieux et des emplois auxquels on peut nous occuper. Tout ce que nous avons à faire à ce sujet , c'est de nous dépouiller entièrement de notre propre volonté , de nous abandonner à celle de Dieu , et de nous laisser conduire à lui par le moyen de l'obéissance; car il est indubitable que nous ne serons jamais plus en
sûreté pour notre salut, qu'où il plaira à Dieu de nous mettre.
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