‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 10 sur 68 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Qu'un bon moyen pour obtenir la perfection , cest de penser incessamment à ce qui nous manque > sans songer à ce que nous avons acquis.

Que celui qui est juste devienne encore plus juste , et que celui qui est saint devienne encore plus saint (i). Saint Jérôme et le vénérable Bède disent que quand le Sauveur a dit : Bienheureux ceux qui sont altérés et affamés de la justice , parce quils seront rassasiés {2), Il nous a voulu montrer que nous sommes assez justes ; mais que nous devons toujours aspirer à le devenir davantage , et c'est ce que saint Jean nous marque dans le passage que nous venons de rapporter (3).

L'Apôtre nous propose pour cet effet un très-bon moyen, dont il se servoit lui-même.

(i)Qui justns est, justiûcetur adhùc , et sanctus sanctificetur adhùc. Apoc 22. 11.

(2) Beati qui esuriunt , et sitiunt justitiam , quoniàm ipsi «aturabuntur. Malth. 5. 6.

(3) Apertissimè nos instruit , nunquàm nos satis justos a?stimare debere , sed quotidianum justitiae semper amare profectum. Hier. Beda.

Mes frères , dit-il, je ne crois pas avoir atteint la perfection ; mais je fais une chose , c'est qu oubliant ce qui est derrière moi , et mavançant vers ce qui est devant moi , je in efforce de parvenir au but, pour remporter le prix de la gloire à laquelle nous sommes appelés en Jésus-Christ ( i ). Quoi ! si l'Apôtre des Gentils , si le vase d'élection ne croit pas être parfait, qui osera présumer de l'être? Il ne croit pas , dit-il, avoir atteint la perfection , mais il tâche de tout son pouvoir d'y parvenir; et pour cet effet , il oublie le passé, et ne le regarde plus ; il n'envisage que ce qui lui manque; et c'est pour l'acquérir qu'il s'excite et qu'il s'encourage de toutes ses forces. Tous les saints ont extrêmement loué et extrêmementrecommandé ce moyen, comme ayant été donné et pratiqué par l'Apôtrersur quoi saint Basile (2) et saint Jérôme (3) nous apprennent, que quiconque veut être saint , doit oublier le bien qu'il a fait , et songer continuellement à ce qui lui reste à faire r et que celui-là est véritablement heureux , qui profite chaque jour , qui ne considère pas ce qu'il fit hier, mais qui songe seulement à

(0 Fratres , ego me non arbitror coraprehendisse. Unum autem, quae q'.iide;ïi retrô sunt cbliviscens, ad ea verù quae sunt priora extendens meipsnm, ad destiuatum persequor, ad bravium supernce vocal ionis Dei inGbristo Jesu. Phil. 5. i5 et i4«

(2) Quicumque sanctus , quotidiè in priora extenditur , et pra^teritoram obliviscik:r. Basile, ep, ad Chil.

(5) Félix est qui quotidiè preficit, qui non considérât quid berifecerit, sed quid bodiè faciat , ut profîciat. Hier, sup, Ps. 83.

ce qu'il faudra qu'il fasse aujourd'hui , pour faire de nouveaux progrès.

Mais saint Grégoire et saint Bernard nous expliquent ceci encore plus en détail , et disent , qu'il y a deux parties principales dans ce moyen ; et que la première est d'oublier le bien que nous ayons fait , et de ne le regarder en aucune manière. Il étoit véritablement besoin de nous avertir particulièrement de ceci , parce qu'il est naturel de tourner les yeux sur les choses qui peuvent plaire davantage , et de les détourner de celles qui peuvent nous donner du chagrin. De sorte que , comme nous avons du plaisir a considérer notre progrès , et le bien que nous croyons avoir fait; et qu'au contraire, il nous est fâcheux de voir combien nous sommes pauvres dans la spiritualité,et combien il nous manque de choses , nous nous portons par conséquent bien plutôt à envisager ce que nous avons déjà fait de bien , qu'à regarder ce [qui manque encore a notre perfection. Saint Grégoire dit , que comme un malade , dans l'ardeur de la fièvre , cherche toujours l'endroit du lit le plus doux et le plus frais , pour y trouver quelque repos; aussi est-il ordinaire à la foiblesse et a l'infirmité humaine, de vouloir toujours arrêter la vue sur le bien que l'on a fait. Mais il y a en cela , dit saint Bernard (i) , un extrême danger : car si vous

(1) S' enim respicis ad ea quse habes , elevaris in superbiauo, dùm te aliis prseponis : proficere negligis, quia magnum te habere arbitraris, et tepidiùs incipis deficere, et remissiùs agcre. Bernard, ubisup.

ne considérez que les bonnes œuvres que vous avez faites , vous vous laissez aller aisément à la vaine gloire , en vous préférant aux auïres ; vous négligez de profiter , parce que vous croyez être arrivé à un assez haut degré de perfection; et enfin vous commencez à vous relâcher, et de la tiédeur tombant dans la nonchalance , vous venez incessamment à baisser. L'exemple du Pharisien de l'Evangile nous marque assez ce qui arrive a ceux qui en usent de cette sorte ; il jette les yeux sur les bonnes actions qu'il a faites ; et entrant dans le détail de ses bonnes qualités : Je vous rends grâces , dit-il , Seigneur, de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs , injustes et adultères ; ni comme ce Publicain qui est ici : je jeûne deux fois la semaine , et je donne exactement la dîme de tout ce que je possède. Le Publicain y au contraire , se tenant à l'écart, nosoit pas même lever les yeux au ciel ; mais ilfrappoit sa. poitrine , en disant : Mon Dieu , ayez pitié de moi , qui suis un pécheur. Je vous assure , dit le Sauveur , que celui-ci s'en retourna chez lui jusii fié , et non pas Vautre ( i). Ainsi l'un , en sliumi-

(i] Deus , gratias ago tibi , quia non sum sicut caeteri hominum , raptores , injusti , adulteri , velut etiam hic Publicanus ; jejuno bis in sabbato , décimas do omnium quae possideo. Et Pubiicanus a longé stans , nolebat nec oculos ad cœlum levare ; sed percutiebat pectus suum , dicens : Deus, propitins esto mibi peccatori. Dico vobis , descendit hic justificatif in domum suam ab iilo. Luc 18. 11 . et seq

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liant , rencontre sa justification ; et l'autre , par une présomption criminelle , attire sur lui l'arrêt cle sa condamnation et de sa mort. C'est ce que prétend faire le démon contre nous , en nous remettant devant les jeux le Lien que nous ayons fait : son dessein est que nous nous en estimions davantage; que nous en devenions superbes , et que nous méprisions notre prochain , afin que nous soyons condamnés par notre propre orgueil. Il y a encore un autre péril , dit saint Bernard , à ne regarder que ses bonnes œuvres : c'est qu'on négligera de faire des progrès dans la vertu ; on se portera plus lâchement aux choses du ciel ; et enfin , s'imaginant avoir assez travaillé , on ne voudra plus rien faire, et on ne songera qu'à se reposer. Comme les voyageurs qui commencent à se lasser , tournent la tête, et regardent combien de chemin ils ont fait : de même lorsqu'on est entré dans le chemin de la perfection , et que la lassitude prend, on jette la vue sur l'espace qu'on a laissé derrière soi ; et s'imaginant avoir beaucoup avancé , on se contente , et par une honteuse lâcheté , on demeure à la moitié du chemin.

Pour éviter ces inconvéniens , il faut que nous envisagions , non pas ce que nous avons fait , mais ce qui nous reste a faire. L'un nous convie au repos , l'autre nous excite au travail; et c'est la seconde partie du moyen que nous enseigne l'Apôtre, de jeter toujours les

jeux sur ce qui nous manque , afin de nous encouragera l'acquérir. Saint Grégoire (i) explique cela par quelques comparaisons familières, et dit : Que comme un homme qui doit mille écus , ne se trouve pas quitte pour en avoir payé trois ou quatre cents, mais qu'il songe toujours à ce qui lui reste à payer 7 et n'a point de repos qu'il n'y ait entièrement satisfait : de même nous , qui sommes les débiteurs de Dieu, nous ne devons pas penser à ce que nous avons déjà payé de notre dette; mais nous devons considérer seulement ce qu'il faudra faire pour nous acquitter du reste; n'avoir autre chose dans l'esprit , et nous appliquer incessamment a en rechercher les moyens. De plus , dit-il , comme les voyageurs qui marchent délibérément , ne regardent point combien il leur en reste encore à faire, et qu'ils n'envisagent rien autre chose, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés au Heu où ils veulent aller : ainsi nous autres , qui sommes des voyageurs en ce monde , et qui prétendons aller en notre patrie , qui est le ciel , nous devons regarder, non pas combien nous avons déjà fait de chemin, mais combien il nous en reste encore à faire pour y parvenir. Lorsqu'on voyage , ajoute-t-il , et qu'on veut aller en quelque endroit , il ne sert de rien d'avoir fait beaucoup de chemin , si l'on

(1) Greg. lib. 2-, Mor, c 5.

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ne va jusqu'au bout , et le prix de la course n'est qu'à la fin de la carrière : c'est pourquoi il vous sera très-inutile d'avoir bien couru dans le commencement, si au milieu de votre course vous venez k vous lasser. Courez de telle manière ; dit l'Apôtre , que vous remportiez le prix (i). Ne tournez point les jeux sur l'espace que vous laissez derrière vous ; tenez-les fixement attachés au but où vous tendez. Songez que c'est à la perfection que vous devez aspirer,, songez combien vous avez encore de cliemin k faire pour y parvenir : et de cette sorte vous vous bâterez d'avancer, puisque, selon saint Chrysostôme (2), on ne cesse jamais de courir , quand on considère bien qu'on n'est point encore arrivé au but.

Saint Bernard dit (3) , que nous devons imiter les marchands. Quelque bien qu'ils aient acquis dans le trafic , quelques peines qu'ils y aient endurées , ils ne se contentent pas de ce qu'ils ont amasssé , ils ne se rebutent point de tout ce qu'ils ont souffert ; mais comme s'ils n'avoient rien fait, ni rien gagné jusqu'alors , ils se donnent continuellement de nouveaux soins , pour amasser de nouvelles richesses. Toute notre application, dit-il , doit être de la même sorte , k accroître incessamment notre fonds, a augmenter

(1) Sic curriteut comprehendatis. i. Cor. 9. 24. (a) Chrys. hom. a4« sup. ep. ad Rom. 10. 4* (3) Btrn. ser. 1. dt altit. et de hœsit, cord.

6a PART. I. TRAITÉ I. CHAP. VII.

chaque jour en humilité , en charité , en mortification et dans toutes les autres vertus : enfin , comme de bons marchands du ciel , nous devons ne compter pour rien tous les travaux que nous avons soufferts jusqu'ici , et toutes les richesses que nous avons acquises. C'est pourquoi le Sauveur , dans saint Matthieu ( i ) , compare le royaume du ciel à un marchand, et nous commande de trafiquer jusqu'à son arrivée (2).

Pour étendre encore davantage cette comparaison , qui nous est proposée par Jésus- Christ lui-même , observez quelle est l'attention des marchands à ne oerdre aucune occasion de profiter ; faites de même , n'enlaissez passer aucune , de faire quelques nouveaux progrès dans la vertu ; et suivant ce que dit saint Ignace (3), encourageons-nous' les uns les autres a ne perdre jamais aucun degré de perfection , qu'il soit en notre pouvoir d'acquérirpar la miséricorde de Dieu.Ne souffrez pas qu'il échappe rien dont vous ne tâchiez de tirer quelque avantage spirituel. Uue parole fâcheuse qu'on vous aura dite , une chose qu'on vous aura commandée contre votre volonté , une occasion qui s'offrira de vous humilier ; tout cela , si vous le savez prendre comme il faut , est un gain considérable pour vous. On devroit chercher et acheter ces

(1) Malth. 18.45.

fs) Negotiarnini dùm venio. Luc. 3g. 45.

(3) 6. p Const c. i. § i . et ffë* & 5Mm%

sortes d'occasions ; et comme un marchand ne se met jamais au lit avec plus de joie , et ne croit jamais avoir été plus heureux dans son propre négoce, que le jour qu'il a eu plusieurs occasions de gagner : de même, un religieux ne doit jamais croire avoir mieux réussi dans sa profession , ni s'aller coucher avec plus de satisfaction, que le jour qu'il a su faire son profit de plusieurs occasions qu'il aura eues d'exercer son humilité et sa patience. Un marchand ne se trouble point des pertes qu'un autre souffre, et ne s'en chagrine point contre lui, mais il ne songe qu'à son utilité particulière , et il en fait toute sa joie : ainsi un religieux ne doit point prendre garde , si un autre a bien ou mal fait de lui donner telle ou telle mortification, ni s'en fâcher contre lui ; mais il doit se réjouir seu* lement du profit particulier qu'il en retire.Si. nous en usions de cette sorte , nous serions bien éloignés de perdre si facilement la paix de l'esprit en dépareilles rencontres; car, lorsque les seules choses qui étoient capables de nous l'ôter , et de nous donner du chagrin, seront celles que nous souhaiterions , et que nous chercherions , qu'y aura -t~ il qui puisse jamais nous faire de la peine , et troubler notre tranquillité ?

Considérez de plus quelle est l'ardeur et l'application d'un marchand pour ce qui regarde le gain ; il ne pense incessamment à autre chose; et dès la moindre apparence qu'il

voit de gagner , il s'y porte avec un empressement inconcevable. Qu'il se mette à table , qu'il se couche , qu'il se lève , qu'il dorme ou qu'il veijle, en quelque lieu qu'ilsoit , et quelque chose qu'il fasse , ce soin l'occupe toujours, et ne lui laisse jamais de repos. Il faut en user de même dans l'affaire de notre salut; nous en remplir entièrement l'esprit et le cœur, et avoir une attention continuelle à tirer toujours quelque profit spirituel des moindres occasions qui se présentent. Qu'à table, à notre coucher, à notre lever, dans toutes nos actions, et dans tous nos exercices ; enfin , en tout temps , en tous lieux , et pendant toute notre vie , cette pensée nous accompagne toujours. C'est l'unique affaire que nous ayons; et pourvu que nous la fassions bien , nous n'avons rien à souhaiter d'ailleurs, et tout le reste ne vaut pas la peine que nous nous en tourmentions un moment. S. Bonaventure ajoute encore à tout ceci (i), que comme un marchand ne trouve jamais en un seul endroit tout ce qu'il lui faut , mais qu'il va chercher souvent plusieurs choses en divers pays : de même un religieux ne doit pas seulement chercher son avancement spirituel dans l'oraison ^ dans la méditation et dans les consolations intérieures , mais aussi dans la résistance aux tentations , dans la mortification de ses sens, dans la souffrance

(i) Bon, t. 2. opusc, lib. 2. de Prof. Relig, cap- l.

des injures , dans les peines , dans les travaux:, dans les devoirs de sa charge , et enfin dans toutes les occasions qui se présentent.

Que si nous cherchions la vertu de cette manière , sans doute nous serions bientôt riches. Si vous recherchez la sagesse > dit Salomon, comme on recherche les richesses ; et si vous creusez, pour V avoir > comme pour déterrer un trésor > alors vous connoîtrez ce que C'est que la crainte du Seigneur; et vous apprendrez la véritable science de Dieu (i). Ce que le Seigneur nous demande ici, dit saint Bernard (2) n'est pas grandchose , puisque , pour acquérir le trésor de la véritable sagesse , qui est Dieu même , il ne demande pas de nous plus de soin que les hommes n'en prennent dans le siècle pour acquérir des richesses , qui sont sujettes à mille accidens , et dont la jouissance est si courte, et si pleine d'inquiétude. Cependant , pour conserver la proportion des choses , ne faudroit-il pas que , comme il y a une différence infinie entre les biens spirituels et les temporels , il y eût aussi une inégalité extrême clans la manière de rechercher les uns et les autres \ Aussi est-ce une honte et une confusion étrange pour nous , djj ce grand Saint (3), de voir que les gens du

(1) Si quœsieris eam quasi pecuniam , et sicut tbesauros eiï'oderis illam, tune iuteliiges timorem Domioi , et scicutiam Dei invenies. Prov. 2. 4 et 5.

(2) Ber. u'oi sitp

(?) Magna confusio, magna valdè , qnôd ardentiùs iltt.

monde désirent les choses pernicieuses avec plus d'ardeur, que nous ne souhaitons les utiles , et courent même plus vite à la mort , que nous ne courons à la vie.

On raconte de l'abbé Pambo , dans l'histoire ecclésiastique (i), qu'un jour allant à Alexandrie . et ayant rencontré une courtisane , qui étoit extrêmement parée etajustée, il se mit à pleurer amèrement , en s' écriant plusieurs fois : Hélas , misérable que je suis! Et ses disciples lui ayant demandé la cause de ses larmes et de ses gémissemens : Hé quoi î leur répondit-il, vous ne voulez pas que je pleui e,quand je vois que cette femme prend plus de soin de plaire aux hommes , que moi de plaire a Dieu ; et qu'elle se donne plus de peine pour les arrêter dans ses filets , et les entraîner en enfer, que moi pour les gagner à Jésus-Christ , et pour les conduire au ciel ? Nous lisons aussi de saint François-Xavier , qu'il avoit de la honte et du dépit de voir , que les marchands l'eussent devancé dans le voyage du Japon , et qu'ils eussent fait plus de diligence , pour y aller débiter leurs marchandises , que lui pour y porter les trésors de l'Evangile , et pour y étendre la foi, et accroître le royaume de Dieu. Concevons de pareils sentimens ; remplissons-nous d'une sainte confusion , de voir que les enfans du

pernitiosa desiderunt , quant nos utilia. Citiùs illi ad mortem properant quàm nos ad vitam. Bern. serm. î. de altit. et hces. cord. et epist. 54 1.

(i) Hist. Eccl. p. 2. t. 6.c. î.

Siècle sont plus prudens et plus soigneux dans les choses du monde ( i) , que nous ne le sommes dans celles de Dieu ; et que cela serve a nous empêcher de demeurer davantage dans le relâchement et dans la tiédeur.

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