‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 11 sur 68 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Que pour atteindre à la perfection , il est très-utile de dresser toujours sa vue aux choses les plus élevées.

Il sera encore très-utile , pour notre avancement spirituel , de nous proposer pour objet les choses les plus hautes , et qui sont d'une perfection plus exquise , suivant le conseil de l'Apôtre : Portez vos désirs à des dons plus eoccellens : car le chemin que fai à vous montrer , est encore plus parfait (2). Ce moyen est sans doute d'une très-grande importance ; parce qu'il faut nécessairement que nos désirs se portent bien haut , si nous voulons que nos actions aillent du moins jusqu'au point de satisfaire a ce qui est indispensablement de notre devoir: c'est ce qui pourra se comprendre aisément par une comparaison familière. Quand un arc est trop lâche ,

(1) Quia filii hujus saeculi prudentiores filiis lucis in generatione suâ sunt. Luc. 16 8.

(2) jEmulamini autem chari=mata meliora , et adhùc excellentiorem viam vobis dernonstro. 1, Cor. 12. 5i.

on ne sauroit donner dans le blanc, si l'on ne vise beaucoup plus haut , parce que le relâchement delà corde fait toujours baisser la flèche. Il en est de même de nous : notre nature est si foible , et nous sommes si relâchés parles mauvaises habitudes que nous avons contractées, qu'il faut élever notre vue beaucoup plus haut que le but , si nous voulons y atteindre : l'homme est devenu si misérable par le péché , que pour parvenir à quelque médiocrité de vertu, il faut que ses pensées et ses désirs se portent bien au-delà. Mais je ne prétends , dira-t-on, que de ne point faire de péché mortel ; et du reste , je n'aspire pas a une plus grande perfection. Il est fort à craindre que vous n'alliez pas même jusqu'où vous souhaitez; caria corde est lâche ; vous y seriez peut-être arrivé, si vous eussiez visé plus haut ; mais ne l'ayant pas fait , iln'y a pas d'apparence que vous puissiez y atteindre ; et vous êtes en grand danger de tomber en péché mortel. Le religieux, qui non-seulement veut observer les commandemens de Dieu , mais qui tâche aussi de suivre les conseils , et qui non-seulement prétend se garder de péché mortel, mais qui essaie aussi d'éviter les véniels, et les moindres imperfections , prend un bon chemin , pour ne point tomber en péché mortel , parce qu'il a dresse la vue beaucoup plus haut ; et quand sa foiblesse l'empêcheroit d'aller jusqu'où il s'étoit -proposé , il manquera tout au plus a une

chose de conseil, ou à quelque petite règle, et commettra une imperfection légère , ou un péché véniel. Mais celui qui n'a pour but que de ne point offenser Dieu mortellement, pour peu que l'arc soit lâche , et qu'il manque a donner où il prétend, tombera sans doute en quelque péché mortel. C'est pour cela que les gens du monde font de si lourdes et de si fréquentes chutes , et que les bons religieux en sont préservés par la miséricorde du Seigneur : et certainement , quand il n'y auroit point d'autre avantage dans la religion , ce seroit toujours assez pour notre consolation , et pour nous obliger à remercier incessamment la bonté divine de nous y avoir appelés. Car enfin, j'espère en la grâce de Dieu , qu'ici toute votre vie se passera sans péché mortel ; au lieu que si vous fussiez demeuré dans le monde , a peine peut-être auriez-vous passé une année , ou un mois , ou une semaine, ou même un jour et une heure, sans y tomber. On peut encore aisément comprendre par ceci , en quel danger est un religieux tiède et lâche, qui ne se soucie point de contrevenir à ses règles et qui ne se met point en peine d'aspirer à la perfection. Il est bien difficile qu'il ait de tels sentimens , sans être continuellement à la veille de commettre quelque grande faute. Que si vous désirez véritablement de profiter , proposez-vous , par exemple , d'acquérir une humilité si parfaite , que vous puissiez recevoir avec joie les mé-

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pris et les injures; et Dieu veuille qu'avec tout cela , vous parveniez jusqu'à les supporter avec patience. Formez le dessein d'obtenir une entière soumission de volonté et d'entendement à tout ce qu'on voudra vous prescrire , et Dieu veuille que vous ne manquiez pas même quelquefois au devoir de l'obéissaDce , et à l'exactitude qu'elle demande. Enfin , mettez-vous bien dans l'esprit d'avoir une résignation absolue pour les choses les plus difficiles et les plus extraordinaires ; et vous ne ferez pas peu , si vous venez à l'avoir pour celles qui seront les plus communes et les plus aisées.

Ce fut une adresse de Dieu , dit saint Augustin (i) , de mettre le plus grand et le plus parfait des commandemens à la tête de tous les autres. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu , de tout votre cœur, de toute votre ame , de toutes vos forces et de tout votre entendement (2). C'est là le plus grand et le premier commandement de tous (3). C'est aussi la fin pour laquelle tous les autres nous ont été donnés , suivant ces paroles de l'Apôtre : La fin du précepte est la charité (4) ; et l'excellence du commandement est telle , que les Pères et les Théologiens croient

(1) Aug. lit. de perf. just. ratiocin. t. 7.

Ç2) Diliges Dominum Deiim tuum ex toto corde tuo , êtes totà anima tua, et ex omnibus vitibus tuis, et ex omni mente tuâ. Luc. 10. a-.

(5) EJoc est maximnm et primum mandatum. Matth» 22 58.

(4) Finis autem praecepti est charitas 1. Tim. 1. 5.

que ce n'est qu'en l'autre vie que nous pourrons l'accomplir dans sa dernière perfection. Aussi n'avoir le cœur et l'esprit remplis que de Dieu , être continuellement absorbé en lui , et n'employer toutes les puissances de son ame qu'à l'aimer et à l'adorer ; c'est ce qui ne se peut bien faire que dans la gloire. Ici-bas , l'infirmité de notre nature , et la nécessité qu'il y a de satisfaire aux besoins du corps, nous empêchent de pouvoir jamais arriver à un si haut degré de perfection. Cependant, quoique ce commandement soit la consommation de tous les autres , Dieu a voulu qu'il fût le premier de tous , afin d'abord que nous connussions à quoi nous devons aspirer , et jusqu'où nous devons nous efforcer de parvenir. Pourquoi nous a-t-on commandé d'aimer Dieu de tout notre cœur, dit saint Augustin (i), quoique ce soit un commandement que nous ne puissions jamais bien accomplir dans cette vie ? C'est qu'on ne court jamais bien , si l'on ne sait jusqu'où il faut aller. Dieu nous a mis d'abord devant les yeux le plus grand de tous les préceptes , afin qu'élevant notre vue a une fin si sublime, et d'une perfection si achevée, nous ne cessions de tâcher à y atteindre ; et parce que, s'il arrive que nos forces ne puissent pas aller jusque-là , au moins plus nous

(1) Cur nobis praecipiatur ut Deus ex toto corde diligatur, etiamsi hoc praeceptum in hâc vitâ implerinon posait ? msi quia non rectè curritur, si quô currendum est, nesciatur. ■dug. ubi suprà.

ni PART. I. TRAITÉ I. CHÀP. VIIT.

aurons visé haut, plus notre coup portera loin.

Saint Jérôme , parlant sur ces paroles du Psalmiste : Bienheureux est l'homme , Sei~ gjieurj dont vous êtes le secours; son cœur ne pense qu'aux moyens de s'élever toujours déplus en plus (i) : le juste, dit-il (2) y n'a que des élévations dans le cœur , et le pécheur que des abaissemens. Le juste porte incessamment les veux aux choses qui sont les plus sublimes dans la vertu ; il n'aspire qu'à augmenter dans la perfection, et c'est ce qu'il a continuellement dans l'esprit , conformément à ces mots du Sage : Les pensées de l'homme robuste vont toujours à l'abondance et à l'accroissement (3). Mais le pécheur ne songe à rien moins ; il se contente de vivre comme tout le monde : il ne se propose tout au plus que de parvenir à un certain état de médiocrité ; et se relâchant ensuite , il baisse toujours insensiblement , et n'approche jamais de son but. C'est un langage ordinaire de beaucoup de gens , dit Gerson (4) : 11 me suffît de mener une vie commune; je ne veux simplement qu'être

(1) Beatus vir , cujus est auxilium abs te : ascensiones ia corde suo disposuit. Psal. 85. 6.

(si Sancius ponit nscensiones in corde sao, peccator descensionrs. Hier, su p. hune Psal

(3) Cogitationes robusti sein per in abundantiâ. Prov. El. 6.'

(1) \ os multorum est . Suffîcit mihi vita coramunis ; si cum iniis salvari potero , salis est. Nolo mérita apostolorum : noio volare per summa : incedere per planiora contentus sum. Gers. 3. p. tract, de Myst.

sauvé ; du reste , il ne m'importe pas dans quel rang : je laisse aux apôtres et aux martyrs le souverain degré de perfection et de gloire; pour moi , je ne prétends point voler si haut, et je me contente d'aller terre à terre. Voila le langage que tiennent ordinairement les imparfaits et les pécheurs , qui sont toujours en bien plus grand nombre que les parfaits et les justes : Car, plusieurs sont appelés , dit le Sauveur , mais il j en a peu d'élus (1) : et la porte qui mène à la perdition est large , le chemin en est spacieux , et il y a beaucoup de gens qui y entrent : mais la porte qui conduit à la vie 3 est petite, le chemin en est étroit et difficile , et il y a peu de grns qui le trouvent (2). Saint Augustin, parlant de ceux qui vont par la voie large et battue de la vie relâchée, dit que ce sont eux que le Prophète appelle : Animaux de campagne i 3); parce qu'ils veulent toujours marcher clans un lieu spacieux, et qu'ils ne veulent se soumettre à aucune règle , ni a aucune discipline. Aussi Gers on dit que par cette seule façon de parler : Il me suffit de vivre comme les autres, pourvu que je me sauve , c'est assez , je n'aspire pas à une plus grande perfection ; on ne découvre que trop

(1) Multi sont vocati , pauci veiù electi. Mallh. 20. 16.

(2) Et lata porta , et spatiosa via est quae ducit ad perditionem , et multi sunt qui intrant per eam. Quàm angusta porta, et arcta via est, quae ducit ad vitam , et pauci s:int qui iuveniunt eam ! Malth. 7. 1^ et i4«

(3) sJug. in itl. rsat. 8. 8. Pecora campi.

l'imperfection et le mauvais état de son intérieur , puisqu'on ne veut pas entrer par la porte étroite. Mais ces sortes de gens, ajoutet-îl , qui par leur tiédeur et leur lâcheté , croient que c'est assez d'être sauvés parmi ceux du dernier rang , doivent extrêmement appréhender d'être condamnés comme les vierges folles (i) , qui s'endormirent sans avoir eu soin de rien , et comme le serviteur paresseux , qui enterra le talent qu'il a voit reçu , et qui ne songea point à le faire profiter. Il fut jeté dans les ténèbres extérieures; et l'on ne lit point dans l'Evangile qu'il fût condamné pour autre chose, que pour avoir négligé de faire valoir le talent qui lui avoit été confié par son maître.

Pour mieux faire voir combien l'état où se trouvent ces sortes de gens, est honteux et déplorable , Gerson apporte un exemple , et dit : Imaginez-vousunpère de famille, qui est riche, qui a du cœur et beaucoup d'enfans , qui sont tous capables d'avancer sa maison , et de faire honneur à leur race par leurs bonnes qualités. Touss'y appliquent avec soin pour satisfaire au devoir de leur naissance , excepté un d'eux , qui par pure lâcheté , demeure plongé dans une mollesse et dans une oisiveté honteuse , et qui n'étant pas moins capable d'agir que les autres , s'il vouloit, ne veut rien faire cependant qui soit digne de son esprit et de sa condition. Il se

(l) Mltlh. 25. I 2 et 01.

contente , dit-il , d'une fortune médiocre ; et puisqu'il a assez de bien pour vivre doucement, il ne veut point se tourmenter pour en acquérir davantage , et n'a aucune ambition, dans la tête. Son père l'appelle, l'exhorte, le conjurede prendre des sentimens plus élevés, et luimet devantlesyeuxses bonnes qualités, sa noblesse, l'exemple de ses ancêtres et celui de ses frères, mais si avec tout cela , il ne peut le persuader de quitter une vie si fainéante, et d'en mener une autre, il est indubitable qu'il en concevra une juste indignation contre lui. îl en est de même de Dieu : nous sommes ses enfans et les frères de Jésus-Clirist ; et notre Père céleste , qui ne veut pas que nous rous contentions d'une vie commune et languissante, nous exhorte a la perfection en ces ter» mes: Soyez parfaits connue voirePère céleste est parfait (i). Regardez donc quelle est sa sainteté et sa perfection , songez a quoi votre naissance vous oblige , et tâelnz par vos actions de vous montrer les véritables enfans d'un tel père (2). Prenez aussi exemple sur vos frères : et si vous voulez jeter les veux sur votre aîné qui est Îéius-G'irist , c'est lui quia volontairement donné sonsang et sa vie. pourréparerles malheurs de toute notre race, et la rétablir dans sa première sp'endeur. Que si un si grand exemple vous éblouit ,

(0 Estoto erj»ô vos perFecti , sicut et Pater vester cœlestis perfectus est. Mal th. 5. 48.

(a) Ut sitis ûlit Patris vestri qui ia ccelis est. Matth . 5. 4$.

regardez vos autres frères , aussi foibles que tous , nës clans le pe'ché comme tous , et sujets aux passions , aux tentations et aux mauvaises inclinations comme vous.llsles ont combattues sans relâche, ils les ont vaincues , ils ont acquis la couronne de la gloire; et l'Eglise notre mère vous propose leur exemple , et célèbre leur fête , afin que vous vous appliquiez a les imiter. Que si vous voulez encore des exemples plus propres, considérez vos frères , qui sont nés dans le sein d'une même mère que vous , c'est-à-dire , qui ont été du même ordre dont vous êtes : arrêtez les yeux sur saint Ignace , sur saint Xavier, sur saint François de Borgia, sur le grand Edmond Campian , et sur tant d'autres qui ont fleuri dans la compagnie ; tachez , de tout votre pouvoir, de les imiter, etne soyez point la honte de votre race et de votre société. Celui que tout cela n'est pas capable d'exciter a faire des actions extraordinaires de vertu , mais qui demeure toujours dans le relâchement d'une vie commune, n'est-il pas vrai qu'il donne un juste sujet d'indignation a son père, qui est Dieu même , et une grande occasion de scandale a ses frères , et qu'enfin il mérite que son père céleste le désavoue , et que ses frères ne le reconnoissent pas ?

C'est pourquoi nous disons qu'il faut avoir toujours des pensées hautes, et élever incessamment nos yeux et notre cœur aux grandes -choses , afin que si notre foiblesse nous

empêche d'arriver jusque-là , nous ne demeurions pas du moins si loin en arrière.. Faisons en ceci comme les marchands , qui demandent d'abord beaucoup plus que les choses ne valent , afin qu'on leur en donne ensuite le juste prix ; et comme ceux qui négocient quelque accord , et qui , suivant le proverbe qui dit : Demandez trop, pour avoir assez ( i ) , proposent au commencement des conditions bien hautes a ceux avec qui ils traitent, pour les amener a la fin à une composition raisonnable. Ce n'est pourtant rien de trop, ni rien d'injuste que je veux que vous demandiez, mais seulement ce qui est trèsjuste et très-équitable : tenez-y les yeux continuellement attachés, afin que du moins vous obteniez ce qui est absolument nécessaire , et ayez toujours en vue Ips choses les plus grandes et les plus élevées , pour pouvoir au moins parvenir aux médiocres. Que si vous n'envisagez pas celles-ci , et que vous ne portiez que vos regards plus loin, vous n'arriverez pas même jusqu'où vous prétendez, mais vous demeurerez encore fort en arrière.

Il est aisé de voir , par tout ce discours , combien il est imporlant que dans les exhortations spirituelles que nous faisons , nous ne parlions jamais que de ce qui est dans le souverain degré de perfection. Que si , par exemple , notre entretien est de Thumilité, ce soit de l'humilité la plus profonde»

(1) Initjuum petas, ut justum feras.

«j8 PART. I. TRAITÉ I. CHAP. VIII.

et de celle qui va jusqu'à l'anéantissement de soi-même ; si nous parlons de la mortification, nous ne proposions que celle qui soumet entièrement toutes nos passions à l'esprit ; si nous prêchons la conformité a la volonté de Dieu , nous nous élevions jusqu'à celle qui n'a point d'autre vouloir que celui de Dieu même , qui s'y résigne absolument et qui en fait toute sa joie , et qu'enfin dans toutes les autres vertus , nous envisagions toujours l'idée la plus noble, et que nous portions toujours les choses au plus haut point où elles puissent aller. Mais pourquoi prêcher clés matières de cette sorte , medirat-on , à des gens foibles et qui souvent ne font que de commencer ? Si l'on disoit des choses proportionnées a notre infirmité, des choses de notre portée, et dJu ne pratique facile^eutêtre que nous les embrasserions; mais pour cette perfection si grande et si sublime qui ravit un homme jusqu'au troisième ciel , il semble qu'elle necon vienne proprement qu'a un saint Paul , et a quelques autres grands Saints, que Dieu a particulièrement choisis , pour les élever au plus haut degré de la perfection et de la gloire. Vous vous abusez grandement en cela : ce discours ne sauroit être plus propre à personne qu'à vous; et c'est avons qu'il faut principalementl'adresser,par la même raison que vous alléguez pour m'en détourner. Vous dites que vous êtes foible, et que par conséquent il ne faut point vous

proposer des choses si hautes , et où vous ne sauriez atteindre ; et moi je réponds, que c'est parce que vous êtes foible , qu'on doit vous les remettre incessamment devant les yeux ; afin que les tenant toujours attachés si haut , votrecoupne porte pas si bas, et qu'au moins vous accomplissiez ce qui est indispensablement de votre devoir. Il sera aussi très-utile pour cet effet de s'appliquer à lire la vie des Saints , et de remarquer les vertus où ils ont le plus excellé ; et sans doute une des vues de l'Eglise, en nous proposant leurs actions, est que si nous ne pouvons parvenir a les imiter, nous nous excitions au moins parleur exemple à sortir de notre assoupissement. Il y a encore un autre profit à tirer de cet te lecture; c'est que, considérant la pureté de leur vie, et combien nous en sommes éloignés , nous pourrons en concevoir une sainte confusion, et nous en faire un sujet d'humilité et d'abaissement. C'est le sentiment du grand saint Grégoire (i\ lorsqu'en interprétant ces paroles de Job : // regardera les hommes , et dira : j'ai péché 2), il dit, que de même qu'un pauvre connoît bien davantage s;i pauvreté, quand il voit les trésors des riches ; aussi l'ame s'bumilie bien pîus profondément et reconnoit beaucoup mieux sa bassesse et sa misère ,. quand elle jette les yeux sur les grands

(i) Greg. lib. i4- Mor. e 9.

(ij Respiciet homines , et dicet : Peccavi. Job 35. 27.

exemples que les Saints nous ont donnes , et sur les choses remarquables qu'ils ont faites. Saint Jérôme (i), rapporte que saint Antoine abbé étant allé visiter saint Paul, premier hermite , et ayant admiré la sainteté de sa A'ie , ses disciples furent au-devant de lui à son retour , et lui demandèrent où il avoit été. Hélas ! répondit le Saint, malheureux pécheur que je suis ; c'est bien a faux que je porte le nom de religieux! J'ai vu un Elie, j'ai vu un Baptiste dans le désert , lorsque j'ai vu un Paul dans la solitude. On lit aussi du grand saint "Macaire , qu'avant vu l'extrême perfection de quelques solitaires qu'il étoit allé visiter , il pleuroit avec ses disciples , et disoit : J'ai vu de véritables solitaires , mais pour moi je ne mérite pas d'en porter le nom (2). Ce que ces grands Saints disoient par un pur sentiment d'humilité et d'abaissement, nous pouvons nous autres ne le dire qu'avec trop de vérité , si nous considérons et leur propre exemple , et celui de tant d'autres qui les ont précédés ou suivis. Ayons donc continuellement devant les jeux cette haute perfection où ils sont arrivés , puisqu'enfîn ou nous tâcherons d'y parvenir , ou , si les forces nous manquent , la confusion du moins que nous devonsen avoir, suppléera en quelque sorte h notre foiblesse ; et ainsi , de quel-

(1) Hier, in vitâ Pauli prlml ercm.

(2) "\ idi monachos , non sum ego monachus. Machar.

BSTIME DE LA PERFECTION. 8l

que manière que ce soit , le moyen que je propose ne pourra qu'être toujours d'une extrême utilité.

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