CHAPITRE IX
Combien il est important de ne pas négliger les moindres choses.
Celui qui méprise les petites choses , dit l'Ecclésiastique , viendra peu à peu à déchoit (i) : La doctrine qui est renfermée dans ces paroles, est d'une extrême importance pour tout le monde , et particulièrement pour ceux qui aspirent à la perfection : car , comme les grandes choses portent leur recommandation avec elles , on a plus d'attention a y être exact; mais il est ordinaire de se relâcher dans les autres, parce qu'on est prévenu qu'il est de peu de conséquence d'y contrevenir. On se trompe cependant, il est très-dangereux à' y manquer • c'est pourquoi le Saint-Esprit nous déclare ici, que celui qui méprisera les petites choses, tombera peu a peu dans les grandes fautes. Pour nous convaincre de cette vérité , et nous obliger à nous tenir sur nos gardes , il devroit sans doute suffire que ce soit Dieumême qui parle ; mais, afin que cette matière étant traitée avec plus d'étendue, fasse plus d'impresion sur notre esprit , voyons quel a été le senti-
(1) Qui spcrnit modica , paulatim decidet. Eccli. 19.1»
ment des Saints sur ce sujet. Ceux qui s( précipitent dans les plus grands désordres , dit saint Bernard, commencent d'abord par des fautes très-légères , et personne ne va tout d'un coup jusqu'à l'excès (i). C'est-adire , que communément parlant, on ne parvient pas tout d'un, coup au plus haut point , soit de malice , soit de bonté ; mais que le bien ou le mal s'insinue et s'augmente insensiblement en chacun de nous. Il en est des maladies spirituelles , comme des corporelles : les unes et les autres ne se forment que peu a peu. Aussi , quand vous verrez que quelque serviteur de Dieu aura fait quelque chute marquée , ne crojez pas , ajoute le Saint , que le mal ne commence que d'alors : jamais on ne vient à tomber tout d'un coup dans quelque péché notable, lorsqu'on a long-temps persévéré dans la pureté d'une vie innocente. Maïs d'abord on s'est relâché dans des choses peu considérables ; ensuite la ferveur venant a diminuer , s'est tellement ralentie de plus en plus, qu'on a mérité que Dieu retirât sa main; et enfin , dès qu'on n'en a plus été soutenu , on a facilement succombé aux attaques de la première grande tentation qui est survenue.
Cassien 2) explique ceci par une comparaison très-juste, tirée du Saint-Esprit. Les maisons , dit-il , ne tombent pas tout d'un
(1 > A minimiï incipiunt, qui in maximâ proruunt. Nemo repente fit summus. Bern. de ord. vit. et mot, inst. ( ) Cass. collât. 6.
coup : mais le ma] commence d'abord par quelques gouttières qu'on néglige, et par lesquelles l'eau venant peu a peu pourrir la charpente du bâtiment, pénètre ensuite dans les murailles, en détrempe le ciment , et passant jusqu'aux fondemens , les mine et les cave de telle sorte , qu'enfin toute la maison s'écroule en une nuit. La paresse , dit le Saint-Esprit dans FEcclésiaste , sera cause que le plancher viendra à sJ affaisser ; et il pleuvra de toute part dans la maison , si Von nJasoin d'y tra y aille r ( i ;. Faute d' y avoir fait au commencement quelques légères réparations , d'en avoir recherché le toit, ou changé quelques gouttières , elle est venue tout d'un coup a tomber en ruine. Il en est de même de nous , dit Cassien : une certaine pente naturelle que nous avons au mal , îlatte d'abord nos sens , les surprend , les gagne , se glisse et s'insinue delà dans notre ame , ébranle la fermeté de nos plus saintes résolutions, et afTbiblit enfin de telle manière les fondemens de notre piété , que tout l'édifice spirituel tombe en un moment par terre. Cependant, tout le mal ne vient que de ce qu'on n'a pas sonçé a y remédier de bonne heure. Pour peu d'attention qu'on eût eu , et pour peu de soin qu'on eût voulu prendre dans les commencemens , il étoit aisé d'en empêcher le progrès. Mais , parce
(i) In pigritiis humilîahitur conlignalio , et ia infirmitate manuum perstillabit domus. Eccl 10. 18.
qu'on a négligé le mal , quand ilétoit encore léger , qu'on ne s'est pas soucié de se corriger de quelque défaut peu considérable , et qu'où a méprisé les petites choses , de là est venu , que l'un , par une honteuse lâcheté , s'est laissé vaincre par la tentation , et que l'autre a quitté la religion, par une désertion malheureuse. Et plût à Dieu que l'expérience ne nous eût pas appris combien ces sortes d'exemples sont fréquens !Il v a en vérité de quoi s'étonner , et de quoi craindre en même temps, quand on songe que la perte de quelques-uns qui sont tombés dans le précipice, a eu des causes si foibles dans le commencement. Cela vient de ce que le démon est habile : il n'attaque pas d'abord les serviteurs de Dieu sur les choses essentielles , mais il commence par celles qui sont de peu de conséquence ; et gagnant toujours insensiblement quelque léger avantage sur eux , il fait bien mieux ses affaires de cette sorte, que s il en usoit autrement. Car , si dès la première fois il leur proposoit de commettre un péché mortel , il seroit facilement découvert et repoussé ; mais comme ils'insinue peu à peu par des choses légères , on l'a plutôt reçu dans son ame , que l'on ne s'est aperçu qu'il y est entré. C'est pour ce sujet que saint Grégoire dit (i), que les petites fautes sont en quelque façon plus dangereuses que les grandes; d'autant que plus on connoît celles-
(1) Greg. 5. Psalm. ad m. 34.
ci, plus la connoissanee qu'on en a porté ou à les éviter avec soin, ou à se relever promptement, lorsque l'on y est tombé. Mais pour les autres , moins on les connoît, moins on les évite ; et comme on en fait peu de cas , on y retombe si souvent, qu'on vient à s'en faire une habitude , qu'on ne peut prendre sur soi de déraciner. Ainsi un mal qui n'étoh presque rien dans sa naissance , s'accroît , et se rend presque incurable par notre nonchalance et par les fréquentes rechutes. Saint Chrjsostôme nous confirme bien ceci, lorsque parlantsur la même matière, il dit ( i ) : J'ose avancer une proposition qui paroîtra surprenante et inouie ; c'est qu'il me semble quelquefois qu'on doit apporter moins de soin à fuir les grands péchés qu'à éviter les fautes légères: car l'énormité de ceux-là nous en donne naturellement de l'horreur ; mais nous nous familiarisons aisément avec celles-ci , par la raison qu'elles sont peu considérables , et le mépris que nous en faisons , nous empêchant de faire aucun effort pour nous en corriger, elles deviennent bientôt si grandes par notre négligence, qu'enfin nous venons à n'être plus en état de pouvoir nous en défaire.
(i) Mirabile quideni , et inauditum dicere audeo : solet mihi nonnunquàm , non lanto sludio magna videri esse peccata vitanda , quantô parva et vilia. I Lia enim ut averscninr, ipsa peccati natura efficit h<ec autem liàc ipsà re , quia parva sunt , desides reddunt ; et dùm cnn'.cmnunliir , non polest ad expulsionem eorum animus generos'; insurgere undè citô ex parvis niaxima fiunt negligenlià nostrà Chrys Iwm. 8 sup. Matth.
C'est donc par cette raison , que le démon se sert principalement de ce moyen , pour attaquer les religieux et les serviteurs de Dieu , parce qu'il sait bien qu'il lui sera ensuite plus facile de les faire prévariquer dans les choses essentielles. Qu'importe dans un naufrage, dit saint Augustin (i), qu'une grosse vague ait englouti le vaisseau, ou que l'eau entrant peu à peu dans la sentine , y ait été laissée par négligence , et l'ait enfin submergé? Aussi le démon ne se soucie pas d'entrer dans votre aine ou par un endroit, ou par un autre; tout lui est égal, pourvu qu'il arrive à ses fins, et qu'il vous fasse faire naufrage. De plusieurs gouttes de pluie , dit saint Bonaventure (2) , il se forme des torrens qui renversent quelquefois les plus fortes murailles ; une petite fente par où l'eau sera entrée imperceptiblement , est souvent cause delà perte d'un vaisseau. C'est pourquoi saint Augustin nous dit (3) , que comme lorsqu'un navire fait eau, il faut incessamment pomper pour vider l'eau et empêcher qu'il ne coule à fond, nous devons de même, par une orai-
(1) Quid enim interest ad naufragiura , utrùm u no grandi fluet n navis nperiatar et obrnalur, an paulalim subiepens aqua in sentinam et per negligtrntiam derelicta , aîque conterupta, impleat navim , atque submeigat ? .-J ug. ep. 11S. ad Se'euc.
(2) Ex minimis gnttis mulliplioatis inundatinnps aquarum fiunt, quceHiam ma^na aliquandô moenia subruunt. Pei modicam 1 imam , aqna latenter in navem inûuit , donec submergatur. Bon. proc. Bel. c. 10.
(5) Aug. stip. ittud Psal. 60. 5. Et gentes in terra dirigis.
son fervente et un soigneux examen, tâcher continuellement de jeter Lors de notre conscience tout ce qui s1 y glisse et d'impur de défectueux, et qui pourroit a la fin nous faire périr. Voilà quel doit être l'ex-ercice perpétuel d'un religieux. Il faut qu'il travaille sans cesse a se corriger; il faut qu'il ait toujours la main à la pompe, ou il courra grand risque de faire naufrage. Vous vous êtes précautionné contre les plus grands pécLés , dit ailleurs le même saint i) ; mais que faitesvous pour éviter les petits ? Est-ce que vous ne les craignez pas ? Vous avez jeté h la mer les grosses charges qui pouvoient faire ahîmer votre vaisseau ; mais prenez garde que la quantité de sahle qui est au fond ne le fasse encore submerger. Vous avez Leureusement écLappé à toutes les tempêtes qui se sont élevées contre vous dans la mer orageuse du monde ; prenez garde de ne pas échouer au port delà religion. Comme il ne serviroit de rien qu'un vaisseau eût résisté a toutes les bourrasques de la mer, et qu'il eût évité les bancs et les écueils , s'il yen oit ensuite a faire naufrage dans le port ; de même il seroit fort inutile que vous eussiez repoussé tous les assauts, des plus grandes tentations, si vous succombiez ensuite à la moindre occasion , et que vous vinssiez par-là a vous perdre.
W) Praecavîsti magna ; de minutis quid agis? annon times iiiinuta ? projecisli mulem : vide ne arenâ obrnaris. Aug- sup, Ulud, fsai. 39. 1 3. Multiplicatae sunt super capillos capitis mei.