CHAPITRE X
D'une autre raison très-pressante , pour laquelle il est d'une extrême conséquence de faire cas des moindres choses.
Une autre raison très-considérable doit encore nous obliger à avoir une extrême attention sur les petites cboses : c'est que si nous venons a nous relâcher par rapport à elles , il est à craindre que cela ne soit cause que les grâces particulières, et les assistances spéciales dont nous avons besoin , tant pour nous préserver du péclié , que pour acquérir la perfection que nous désirons , ne nous soient refusées de Dieu, et qu'ainsi nous ne demeurions exposés à de grands périls. Pour mieux le faire comprendre , il faut supposer une doctrine qui nous est enseignée par saint Paul : que Dieu ne refuse jamais a personne le secours surnaturel , nécessaire et suffisant a chacun pour vaincre, s'il veut, la tentation la plus forte. Dieu est fidèle, dit l'Apôtre : il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-delà de ios forces; mais, en permettant la tentation , il vous donnera les moyens d'en sortir , même avec avantage , en sorte que vous aurez la force d'en soutenir les épreuves (i). Outre ce secours général dont il est ici parlé , il en est encore un autre
(1) Fidelis autem Deus est, qui non patiêtur vos tenUri
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plus particulier. On peut , a la vérité , surmonter la tentation sans celui-ci, pourvu qu'on se serve comme il faut du premier ; niais toutefois il arrive souvent qu'on ne la surmonte pas avec ce premier secours , si Dieu n'en ajoute un autre plus spécial. Ce n'est pas que l'on ne le puisse faire , c'est qu'on ne le veut pas , car si on le vouloit , on pourroit résister avec ce pre mier secours, puisqu'il est suffisant pour celasi on en faisoit l'usage qu'on doit. De sorte qu'on ne tombe alors que par sa faute , parce que l'on tombe par sa volonté ; et néanmoins on n'auroit pas succombé , si dans ce tempslà on eût été secouru par quelqu'autre grâce plus particulière. Mais comme cette seconde assistance spéciale, surabondante et efficace, est une libéralité pure et une grâce particwlière..-d.e»HLeju^ aussi ne la donne-t-il pas à tout le monde, ni en toutes sortes- xLoccasions , mais seulement à qui il lui plaît , et a ceux qui usent pareillement de libéralité envers lui , conformément a ces paroles du Prophète : Vous serez saint avec le saint ; innocent avec l'innocent ; vous serez élu avec Velu ; et avec le méchant, vous deviendrez méchant (i) : ou, comme porte une autre version : Vous serez bon a*>éc celui qui est
*uprà id quod polestis : sed faciet etiàm cum tentaticne provenlum, ut possttis susfinere. i. Cor. o. i3.
(i) Cum sancto sanctus eris , et cum vir -> innocente , innQcen9 eris : et cum electo électif cris : et cum per verso perverteris Ps. 17. 26 cl 27.
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bon : vous serez libéral avec celui qui est libéral : et comme vous agissez avec sincérité et a^ec droiture avec celui qui est droit et sincère , v us vous comportez aussi envers le méchant de la même façon quil se comporte envers vous u). C'est ce que saint Ignace nous a exprimé dans ses Constitutions , quand il dit (2 : Plus on s'unira étroitement à Dieu , et plus on se montrera libéral envers sa divine majesté , plus on le trouvera libéral envers soi , et plus on sera disposé à en recevoir chaque jour de plus grandes grâces. Cette doctrine est de saint Grégoire de Naziaoze (3), et de plusieurs autres Pères de l'Eglise.
Pour entendre bien maintenant ce que c'est proprement qu'être libéral envers Dieu, il ne faut que considérer ce que c'est qu être libéral envers les hommes. Etre libéral en vers quelqu'un , c'est lui donner plus qu'on ne lui doit , et que l'on n'est obligé : car de ne faire -simplement que lui rendre ce qui lui appartient de droit , ce n'est pas 3a libéralité , ce n'est que justice. Celui donc qui a un trèsgrand soin de plaire à Dieu, non-seulement dans les choses de devoir, mais aussi dans celles de surérogation , et qui ne regardent qu'une perfection plus éminente, et non*
(i) Cum benîgno benignus eris ; cum libéral! , liberalis eris : comsincero et candicl o , sincère et candide agis , et cum perverse-, perverse agis.
(2) Ign. Reg 19. summ. Const.
( ) Greg, Naz. Orat. de pauperi. amor. et Mach.ar. /Egypt. hem. 19.
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seulement dans les plus grandes , mais aussi dans les moindres ; celui-là est véritablement libéral envers Dieu, et Dieu en récompense est pareillement très-libéral envers lui. Car il fait ses favoris et ses bien-aimés, de ceux qui en usent de cette sorte ; il verse abondamment ses bénédictions sur eux ; et non-seule- Xaejit illeur 4pnne les secours généraux, qui suffisent pour résister n ux tentations , mais il leur départ encore lr-'s grâces spéciales, surabondantes etefficaf>es,par le moyen desquelles ils demeureront toujours victorieux de toutes les attaques r\u démon. Mais si vous n'êtes libérai envers Dieu, comment voulez-vous qu il le sfjit envers vous? Et si vous êtes avare envers lui} ne méritez- vous pas qu'il en use envers vous de la même sorte ] Que si vous avez peur d'en trop faire , si vous avez éternellement le compas a la main , pour mesurer à quoi vous êtes obligé sous peine de péclié , ou non , si le péché seroit mortel , ou seulement véniel, enfin, si vous ne donnez précisément à Dieu que ce que vous lui devez , vous êtes avare envers lui , et il le sera pareillement envers vous. Il vous donnera simplement ce qu'il s'est engagé par sa parole de vous donner ; il vous donnera certains secours généraux, qu'il donne à tout le monde, des secours nécessaires et suffisans pour surmonter les tentations ; mais vous devez craindre , avec beaucoup de sujet qu'il ne vous donne pas cette grâce spéciale, sura-
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bondante et efficace , qu'il a accoutumé de donner k ceux qui sont libéraux envers lui , et qu'ainsi vous ne veniez a succomber aux attaques de la tentation , et a tomber en quelque péché notable.
C est dans ce sens que Ton doit entendre ce que disent communément les Saints et les théologiens (i) , qu'un péché est d'qrdir naire la punition djun aylre ; d'autant que par le premier on se rend indigne de l'assistance particulière de Dieu , et qu'ainsi on tombe facilement dans le second. Ils disent la même chose des péchés véniels , el l'étendant jusqu'aux fautes légères, et aune certaine nonchalance a laquelle on se laisse quelquefois aller , ils soutiennent que cela seul peut rendre un homme indigne de ce secours spécial et efficace , avec lequel il auroit surmonté la tentation , et sans lequel il y succombera malheureusement. Quelquesuns d'eux expliquent dans ce même sens ces paroles du Sage : Celui qui méprise les petites choses , viendra peu à peu à déchoir (2) ;
( ) ^ug. Win- 2?4 de temp. poit med. et serm. SS. prope 'mit. d in iilud. Ps. 66. 5. Ht gente* in terra dirigis.
Hier, ad Col'and. ep. I.
Chrysost. in cap. i. Ccn. hom. 2. et hom. 87. in Matth, et serm. de lev. peccat. peric.
Bcm. serm. 5a. in cant.
Jsid. Ub. ■). de s uni. buno.
Basil, orc.t. 5. de jejunio, prope init. ci in rcgul. braicr.
Greg, Ub. 10. Mer. c. 14. et 5. par.
Pastor. adm. 34. Th. 1.3. q. 88. art. 3. cl alli.
(a) Qui speinit inudica , paulatim décide». Ercli. 19. 1.
ESTIME DE LA PERFECTION. g3
et disent , que par ce mépris on mérite d'être privé des secours extraordinaires de Dieu , lesquels venant à manquer , sont cause qu'on manque ensuite dans les grandes choses. Ils donnent aussi la même interprétation à ce passage de l'Apocalypse : 9*àrce que vous êtes tiède . je commencer* t à vous vomir (i). Dieu n'a pas encore tout-à-fait rejeté l'homme tiède ; mais il commence à le vomir , parce que la nonchalance qu'il a , et les fautes, quoique légères , qu'il commet de propos délibéré, méritent qu'il \ui retranche cette grâce efficace, sans laquelle il tombera en quelque plus grande faute , et sera enfin entièrement \om\ | et absolument rejeté.
- * Considérons donc combien nous avons sujet de craindre, que par notre tiédeur et notre relâchement , nous ne nous rendions indignes de ce secours spécial de Dieu. Combien de fois se voit-on pressé de la tentation , et dans un grand danger d'y succomber ? Et combien de fois est-on même en doute si on ne s'y est point arrêté avec complaisance, si on n'y a point consenti; et si de ce consentement il ne s'est point formé un péché mortel dans le cœur? De quel avantage ne nous seroit-il point , dans un état si fâcheux , d'avoir été libéraux envers Dieu , et d'avoir mérité ce secours spécial et gratuit avec lequel nous serions bien assurés de nous soute-
(i) Quialepiduses , incipiatn te evomere ex ore meo. Apoc. 3. 16.
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nir toujours contre tous les efforts de la tentation , et sans lequel non-seulement nous nous verrons en grand péril d'y succomber, mais nous serons peut-être effectivement vaincus.
Saint Chryt'-vstôme marque ce moyen comme très- propre et très - efficace pour surmonter les tentations , lorsque parlant du démon notre ennemi , et de la guerre continuelle qu'il nous fait : Vous savez ï, dit-il (i), que nous avons un ennemi irréconciliable, de qui nous ne Je vous attendre ni paix ni trêve ; de sorte qu'il faut que nous soyons perpétuellement sur nu gardes , pour n'Ai être pas vaincus. Mais conm^nt pourrons-nous faire , non-seulement, pour4' nous empêcher de l'être , mais pour le vaincre lui-même toujours. A oulez-vous le savoir ] Le seul moyen de le vaincre , ajoutet-il (2), est de nous attirer le secours du ciel par la pureté et par l'innocence de notre vie: par-là nous en demeurerons toujours victorieux ; et remarquez qu'il dit que c'est le seul que nous en ayons. Saint Basile nous avertit de la même chose en ces termes : Celui, dit-il (3), qui désire d'être assisté de
(ij Scitis enim quôd hotem habpmus perpetuum , r-t fœderis n< scium , unde oobis ruagnà vigilantià opus e«t. Chrys. hom. 60. &up Gen.
2 Xor» aliter autem eum vincpmus, quàm si per vitam optimam supernum nobis auxiiium conciliemus Te' ibid.
(3 Qui à Deo se oplat juvari, is nunquàm desorit quod se addeoet officiuru Mon ; qui nutem hoc facit , i» difino auxilio nunquàm desti tuitui ; quapropter danda in coopéra
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Dieu, ne manque jamais de faire son devoir du mieux qu'il peut : et quand on en use de cette manière , on n'est jamais abandonne de la grâce divine: c'est pourquoi ii faut avoir un extrême soin , que notre propre conscience ne nous condamne en quoi que ce soit. Saint Basile nous montre assez par ces paroles, que la conclusion que nous devons tirer de tout ceci, est de faire nos exercices spirituels et toutes nos actions avec tant d'attention etd'exactitude , que notre conscience ne nous reproche rien , et que par-là nous puissions mériter ce secours spécial, dont nous avons tant de besoin pour notre salut. Il est donc aisé de voir qu'il est d'une extrême importance de faire cas des petites choses ; si toutefois on peut appeler petites , celles qui peuvent nous procurer tant de bien , ou nous causer tant de mal. C'est pourquoi , Celui qui craint Dieu , dit le Sage , ne néglige rien (i); parce qu'il sait que des fautes les plus légères , on tombe peu à peu dans les plus grandes; et qu'il appréhende que s'il cesse d'être libéral envers Dieu , Dieu ne cesse pareillement d'êtrelibéralen vers lui. Je dis donc que ce point est si essentiel , et mérite que nous en fassions tant d'état , que nous pouvons tenir pour maxime générale, que tant que l'on fera cas des petites
est, ne ullà iareconscientia nos condemnet. Bas. in Const . Mon. c. 2.
(i) Qui timet Deum , nihil negligit. Ecc. 7. 19.
choses , tout ira bien , et l'on attirera sur soi Ja bénédiction de Dieu; etqu'au contraire, on ne les sauroit négliger, sans s'exposer à un grand péril, puisque c'est par-là seulement que le mal peut trouver entrée dans l'esprit d'un religieux. C'est ce que Jésus ■ Christ nous a donné à entendre, quand il a dit: Que celui qui est fidèle dans les petites choses , sera fidèle aussi dans les grandes ; et que celui qui est injuste dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes 'i). Lnr=;qtilrm vpndra donc connoîtresi Ton j^t QLudqueprogrès dans la vertu (et c'est sur quoi on n? sauroit trop faire réflexion ) , crue^ l'on examine bien si l'on est exa^t dans les ]3etites choses , ou si l'on se donne la liberté de les négliger : et si l'on trouve qu'on n'en fasse plus de compte, et que quand on y manque , on ne sente plus les remords de conscience qu'on avoit accoutumé d'avoir, que l'on tâche alors d'y remédier promptement avec tout le soin possible. Saint Basile dit (a), que quand le démon voit qu'il ne sauroit nous arracher de la religion, il fait tout ce qu'il peut pour nous persuader au moins de ne pas nous abandonner a la perfection , et de mépriser les petites choses : essayant ainsi de nous abuser, par une vaine confiance qu'il nous donne, que pour cela on ne
[0 Qni Gdelu est in minime, et in majori fîdelis est; et qui m modicoioiqansest, et in majori iniquusest. Luc. 16. lO. > 2 Bas. serai , de renunl sceuti islius et spir. perfect.
ESTIME DE LA PERFFCTIOX. Qn
perd pas la grâce. Mais nous , de notre côté , nous devons faire en sorte qu'il ne lui soit pas moins impossible de nous détourner de la perfection que de nous séparer de la religion ; et , pour cet effet , il faut que nous aspirions sans cesse de toutes nos forces k la perfection , et que nous fassions un cas particulier des moindres choses qui peuvent nous y faire parvenir.