CHAPITRE XI
Que V affaire de notre avancement spirituel ne doit point se prendre en général , mais en particulier ; et combien il est important de mettre en exécution les bons desseins que Dieu nous inspire*
Les maîtres de la vie spirituelle nous apprennent, qu'un moyen qui peut contribuer encore beaucoup à notre avancement , est d'en embrasser le soin , non pas en général , et en gros , mais en particulier , et en détail. Cassien rapporte (i), que l'abbé Moïse demanda un jour à ses religieux dans une conférence spirituelle, ce qu'ils prétendoient avec tant de travaux, tant d'abstinences, tant de veilles , tant d'oraisons et de mortifications , et quelle étoit leur fin ] ces religieux lui ayant répondu que c'étoit le royaume des
(0 Cass. coll. 5. c, 3. et 4.
gS PART. I. TRAITÉ I. CHAP. XI.
cieux : Je sais bien , leur repli qua-t-il, que c'est là votre fin dernière ; niais je ne vous parle maintenant: que de la fin immédiate et particulière , sur laquelle tous devez arrêter les veux, pour arriver a cette dernière fin. Car, de même qu un laboureur, quoique son principal but soit de recueillir beaucoup de blé, pour avoir de quoi vivre a son aise , met néanmoins toute son application a bien cultiver la terre , et a en arracher les méchantes herbes, parce que c'est un moyen nécessaire pour parvenir à sa fin ; et de même qu'un marchand, quoiqu'il n'aspire à autre chose qu'à se faire riche , renferme pourtant tout son sein a regarder quel commerce et quelle sorte de trafic lui sera plus propre pour cet effet , et y emploie tout ce quïl a de capacité et d'industrie : de même, quoique toute l'affaire d'un religieux soit celle de son salut , il ne suffît pas cependant qu'il la prenne en gros ; îl ne suffit pas qu'il dise en général : Je prétends me sauver , je veux être bon religieux , je désire de me rendre parfait. Il faut qu'il arrête les veux en particulier sur la passion, ou sur le vice qui lui fait le plus d'obstacles , et sur la vertu qui lui est la plus nécessaire ; il faut qu'il travaille eontinuelment la-dessus ; et de cette sorte avançant toujours pied h pied , et apportant une extrême attention , tantôt sur une chose, tantôt sur une autre , il viendra plus facilement à bout de ce qu'il souhaite. Un père du dé-
sert enseigna autrefois le même moyen à un solitaire , qui , après avoir été très-attentif et très-fervent, vint a se relâcher tellement dans ses exercices spirituels, et a tomber clans une si grande tiédeur , que désirant ensuite de retourner dans son premier état , et s'imaginant que toutes les avenues en étoient fermées, et tous les chemins inaccessibles , il ne savoit par où commencer pour s'ouvrir quelque passage. Ce saint vieillard le consola , et l'encouragea par cette parabole. Un homme, lui dit-il , envoya son fils pour défricher un héritage qui é toit tout couvert de ronces et d'épines. Le fils voyant combien il y avoit à travailler, perdit courage , et se mit a dormir sans rien faire , ni le premier jour ni le second. Le père l'en reprenant : vous ne devez pas, lui dit-il , regarder tout ceci ensemble , comme si c'étoit une chose que vous fussiez obligé de faire en une seule fois , mais il faut seulement en entreprendre chaque jour une partie , et autant qu'un homme est capable d'en faire en une journée. Le fils suivit ce conseil; et de cette sorte tout l'héritage fut en peu de temps entièrement défriché.
Mais une des choses qui nous empêche le plus de faire du progrès , et de recevoir de nouvelles grâces de Dieu , c'est que nous n'exécutons pas les bons désirs qu'il nous donne , et qu'ainsi par le mauvais usage que nous faisons de ses bienfaits , nous sommes cause qu'il resserre la main. Il garde avec
nous , pour ce qui est de la perfection , la niême méthode qu'un maître à écrire garde avec ses écoliers ; tant qu'ils ne forment pas bien leurs premières lettres , et qu'ils ne font pas bien leur exemple , il ne leur en donne point d'autres. Tant que nous différons de faire un bon emploi des grâces que Dieu nous adonnées , il diffère de nous en donner de nouvelles ; et plus nous nous efforçons de mettre en pratique les bonsmouvemens qu'il nous envoie dans l'oraison , plus il se porte à nous combler de ses dons. Le père Avila dit (i), que celui qui use bien des lumières que Dieu lui donne , en obtiendra de nouvelles , et que celui qui en use mal, n'a aucun droit d'en demander d'autres, attendu qu'on peut lui répondre justement : Pourquoi voulezvous savoir ma volonté , puisque dans les choses ou vous la savez , vous ne l'accomplissez pas ? Si vous n'effectuez pas les bonsdésirs que Dieu vous suggère , comment voulez-vous qu'il vous fasse de plus grandes grâces? De quel front pouvez-vous lui demander daus votre oraison , qu'il vous accorde telle et telle chose que vous souhaitez , et dont vous avez besoin, si vous ne voulez pas vous réprimer sur telle et telle faute , dont il vous est extrêmement nécessaire de vous corriger, et dont il vous a donné mille fois le désir et 1 inspiration de vous amender'? Je ne comprends pas comment celui qui s'entretient
ii) M. Jiila , lib, i. de las. ep. fol.
de propos délibéré en un défaut , quelque léger qu'il soit , peut lever les yeux et ouvrir la bouche , pour demander à Dieu des faveurs extraordinaires : si nous en voulons obtenir , soyons attentifs à mettre en exécution les saintes inspirations qu'il nous donne.
C'est une doctrine approuvée de tous les Saints , que celui qui a fait un bon usage des bienfaits reçus , en mérite de nouveaux ; et qu'au contraire, celui qui a fait un mauvais emploi des premiers , est indigne d'en recevoir d'autres. Salomon nous rend dans la Sagesse une très-belle raison, pourquoi la manne qui résistoit à la violence du feu , se fondoit néanmoins , et se corrompoit au moindre rayon du soleil : C'est , dit-il , Seigneur j, afin que tout le monde sût qu il faut prévenir le soleil, pour recueillir le fruit de votre bénédiction (i). Aussi , en punition de la paresse de ceux qui ne vouloient pas se lever avant le soleil , pour recevoir au plutôt les bienfaits de Dieu, le Seigneur
Ï>ermettoit que la première pointe du soleil es privât pour toute la journée de leur nourriture. La même chose nous est encore admirablement bien expliquée dans l'Evangile (2) , par la parabole que le Sauveur nous propose de cet homme , qui voulant aller en un pays très-éloigné , pour y prendre pos-
(1) Ut notum omnibus esset, quoniàm oportet prsevenire solem ad benedictionem tuam. Sap. 16. 28. (a) Luc. 19. 12.
session d'un royaume , partagea son argent entre ses serviteurs, afin qu'ils en trafiquassent pendant son aliénée ; et qui leur en ayantdemandécompte a son retournes établit gouverneurs d'autant de villes, qu'ils avoient gagné de marcs d'argent : de sorte qu'il donna le gouvernement de dix villes a celui qui en avoit gagné dix marcs ; et a celui qui en avoit gagné cinq, le gouvernement de cinq autres v illes . Cela nous donne clairement à entendre , que tout de même que ce roi voulut récompenser la fidélité et l'industrie de ses serviteurs avec un si grand excès de libéralité, et avec une telle disproportion que celle qu'il y a entre dix marcs d'argent et dix villes : de même , si nous faisons un bon usage des inspirations de Dieu , et si nous sommes fidèles à y répondre , il versera ses grâces et ses bénédictions sur nous avec profusion ; et qu'au contraire, si nous n'y correspondons pas comme nous devons , non-seulement ce qui nous avoit été donné nous sera ôté , mais nous serons encore châtiés , comme fut ce serviteur inutile , qui ne fit point profiter le marc qu'il avoit reçu.
On raconte d'Apelles , que quelques occupations qu'il eût, ilnepassoit jamais un jour qu'il ne s'exerçât en son art , et qu'il ne peignît quelque chose ; et que , pour cet effet , dérobant le temps à toutes sortes d'affaires , il avoit accoutumé de dire pour excuse: Je il ai pas donné un coup de pinceau d'aujourd'hui.
ESTIME DE LA PERFECTION. Io3
C'est de cette sorte qu'il devint un si excellent peintre, et c'est de la même manière que vous deviendrez aussi un excellent religieux , si vous ne souffrez pas qu'il se passe aucun jour, sans que vous donniez quelque coup de pinceau, c'est-à-dire , sans que vous fassiez quelque progrès dans la vertu. Mortifiez-vous chaque jour en quelque chose; corrigez-vous chaque jour de quelque faute que vous avez accoutumé de commettre dans vos actions , et vous vous apercevrez bientôt que chaque jour elles deviendront plus parfaites. Lorsque vous viendrez à faire votre examen, sur le midi , et que vous trouverez que ce jour-la vous n'aurez rien fait pour vous rendre meilleur , que vous ne vous serez mortifié sur rien , et que vous n'aurez pas même fait un acte d'humilité dans toutes les occasions que vous en aurez eues ; croyez que vous avez perdu toute la matinée , et prenez une ferme résolution de ne passer pas le reste du jour de la même sorte. 11 est impossible que l'on tienne cette conduite^ sans que peu a peu on fasse des progrès considérables dans la perfection.
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