CHAPITRE Xlî
Que pour acquérir la perfection , il est nécessaire de ne commettre aucune faute de propos délibéré ^ et de ne se relâcher
aucunement.
Pour parvenir à la perfection où nous devons incessamment aspirer, il est encore très-important de ne faire aucune faute de propos délibéré, Cela posé, il faut savoir qu'il y a deux sortes de fautes vénielles. Les unes , où ceux même qui craignent le plus Dieu , tombent par foiblesse , par ignorance et par inadvertance, quoique pourtant ce ne soit pas sans qu'il y ait aussi quelque espèce de négligence mêlée : et quant à celles-ci, les serviteurs de Dieu qui marchent en esprit de vérité avec lui, expérimentent tous les jours qu'elles leur donnent plutôt sujet de s'humilier que de s'affliger ; et que Dieu ne détourne pas pour cela sa face de dessus eux , mais qu'au contraire il leur fait de nouvelles faveurs , et les fortifie d'un nouvel esprit , lorsque dans ces sortes d'occasions ils recourent humblement à lui. Mais il y a une autre nature de fautes, où les personnes tièdes et relâchées dans le service de Dieu , tombent de leur propre volonté ; et ces fautes-là sont un grand obstacle à la grâce que nous recevrions si nous ne les commettions pas. Elles
sont cause que souvent nous demeurons à sec dans l'oraison , que les consolations spirituelles nous manquent , et que Dieu cesse de nous départir beaucoup de faveurs qu'il avoit accoutumé de nous faire. De sorte que si nous voulons avancer dans la perfection, et l'obliger a nous les continuer , il faut que nous ayons une extrême attention a ne commettre aucune faute de propos délibéré. C'est bien assez de celles que nous faisons par ignorance ou par inadvertance , sans que nous y en ajoutions de plus grandes; c'est bien assez des distractions que nous avons dans l'oraison , par l'instabilité naturelle de notre imagination , sans que nous dissipions volontairement notre esprit ailleurs : enfin, c'est bien assez des fautes que notre seule foiblesse nous fait commettre tous les jours contre l'exactitude des règles, sans que nous prêtions encore notre consentement a y contrevenir.
Saint Basile marque encore un autre moyen pour arriver a la perfection , et très- propre , selon lui , pour avancer beaucoup en peu de temps ; c'est de ne faire aucune pause dans le chemin de la vertu. Il y a des gens qui ont quelquefois certaines saillies de ferveur et de dévotion , mais tout d'un coup ils s'arrêtent • ne faites pas de même ; poursuivez toujours votre chemin , et souvenez-vous que dans celui de la vie spirituelle , vous vous lasserez davantage en vous reposant , que si vous continuiez toujours de marcher. Car il n'en est
pas des exercices spirituels , comme des corporels ; le corps s'aifoiblit et s'épuise par un travail continuel (i) , mais plus l'esprit agit . plus il acquiert de force et de vigueur , suivant le proverbe latin , qui dit : que l'arc trop bandé se rompt 3 et que l'esprit trop relâché se corrompt (2).
Saint Ambroise dit ^3) , que comme il est plus facile de conserver l'innocence , que de faire une pénitence véritable : aussi est-il plus aisé de persévérer dans la ferveur de l'oraison et de la dévotion , que de s'y remettre comme il faut , après une distraction de quelques jours. Lorsque le forgeron a tiré le fer tout rouge de la forge, pour le battre et lui donner la forme qu'il veut , il ne le laisse jamais refroidir tout-a-fait : mais avant qu'il perde toute sa chaleur , il le remet au feu , afin qu'il puisse plus promptement redevenir aussi ardent, aussi malléable qu'il étoit. Nous devons en user de même , et ne pas laisser perdre cette chaleur de dévotion que nous avons , parce que si le cœur vient une fois à se refroidir et à s'endurcir, difficilement pourrons-nous l'échauffer et l'amollir de nouveau- C'est pourquoi nous voyons par expérience que, quelques progrès que l'on ait faits dans la vertu , si l'on vient une fois à se relâcher, et à discontinu erses exercices de piété, on perd en peu de jours ce que l'on a acquis
(1) Carooperando deûcit, spiritus operando proficit.
(2) Arcum frangit infentio; animum reniissio.
(3) Amb. lib. un de Pœnit, c. 10.
en beaucoup de temps ; et lorsque l'on veut ensuite s'y remettre de nouveau, on y trouve des contradictions et des difficultés si grandes, qu'à peine peut-on jamais revenir au degré de perfection où l'on étoit auparavant arrivé. Au contraire, ceux qui marchent avec ferveur , qui tâchent de s'entretenir toujours dans la chaleur de la dévotion ; et qui persévèrent dans leurs exercices spirituels , nonseulement se maintiennent avec facilité dans l'état de perfection ou ils sont une fois parvenus, mais font encore de grands progrès en très-peu de temps. Aussi ne perdent-ils jamais de temps et ne défont-ils pas ce qu'ils ont fait, comme les tièdes qui , avec leurs saillies et leurs pauses perpétuelles , passent toute leur vie a faire et à défaire, a bâtir et a démolir, et ne conduisent jamais un ouvrage jusqu'à la fin. Car les fervens , bien loin de défaire, travaillent sans relâche ; et par un nouvel exercice , acquérant de nouvelles forces et une nouvelle facilité pour de plus grandes choses, ils profitent chaque jour de plus en plus en la vertu. Ainsi , les uns et les autres v^ifient également en eux ces paroles du Sage : La main qui travaille lâchement ne produit que de lJindigence ; mais la main des hommes robustes leur acquiert de grandes richesses (i),et Vame de ceux qui travaillent s'engraissera (2).
(1) Egestatem operata est manus remissa : manus autem ïortium divitias parât. Prov. 10.4.
(2) Anima autem operantium iinpioguabitur, Prov. i5. 4«
Un serviteur de Dieu comparoit les religieux tièdes , et les fervens a deux sortes de courtisans , et disoit que les religieux tièdes, qui par leur ancienneté croient avoir droit de se reposer , et de ne plus se mettre en peine de faire aucun progrès , étoient comme certains vieux domestiques , qui n'ont plus de fonction dans la maison d'un prince , qui n'y servent plus que de nombre , qui n'y sont enfin que parce qu'ils y ont été , et qui du reste ne retirent aucun avantage de leur maître, et n'ont plus aucune familiarité avec lui. Mais que les religieux fervens ressembloient à de jeunes courtisans adroits et ardens, qui n'ont d'autre étude et d'autre application qu'à faire continuellement leur cour , et à connoître ce qui peut plaire au prince; et qui, par leur assiduité et par leur soin, s'insinuent tellement dans son esprit et dans ses bonnes grâces, qu'ils s'élèvent enfin a une très-grande fortune.