CHAPITRE XIII
De trois autres moyens qui peuvent encore servir pour faire du progrès dans la vertu.
Saint Basile (i), et plusieurs autres saints nous enseignent, que pouracquérir la perfection , il est d'une très-grande utilité d'envisager toujours ceux qui sont les plus parfaits, et
(i) Bas.ser, dcabdic. rerum.
de se proposer leur exemple pour les imiter. Saint Antoine conseilloit la même chose , et clisoit , que de même qu'une abeille yole sur toutes les fleurs, et suce l'esprit le plus exquis, et l'essence la plus pure de chacune , pour en composer son miel; aussi un religieux doit observer tous les autres , et prendre de celui-ci la modestie , et de celui-là le silence ; de l'un la ferveur, de l'autre l'obéissance; d'un autre la résignation , et enfin , de chacun ce qu'il a de plus recommandable , pour essayer de se former sur son modèle. C'est ainsi qu'il en usoit lui-même , et qu'il devint un si grand saint ; et sans doute le bon exemple est d'un tel avantage , que c'est un des plus grands biens que nous ayons dans la religion. Aussi lorsque saint Jérôme conseille de vivre en communauté , plutôt que de demeurer dans la solitude : C'est afin , dit-il (i) , que de l'un vous appreniez l'humilité , de l'autre la patience ; que celui-ci vous enseigne a garder le silence , et que celui-là vous instruise à avoir de la douceur et de la docilité d'esprit. Charille, roi de Lacédémone , étant interrogé quelle sorte de république il estimoit la meilleure : Celle , répondit-il , où les citoyens vivant ensemble sans querelle et sans sédition , travaillent à l'envi a qui sera le plus vertueux. Nous sommes tous assemblés dans la religion sous cette forme de gouvernement, si
(1) Ut ab alîo discas humilitatem , ab alio patientîam i bic te silentiom , ille te docçat mansuetudinem.
heureuse et si différeute de celui du monde. Là toutes les contestations ne sont que sur les richesses , sur les dignités , ou sur le point d'honneur ; et a peine y trouvera-t-on un homme qui ait quelque émulation pour la vertu. Ici toute l'étude qu'on fait , n'est que de l'abnégation de soi-même ; toute l'application qu'on a , ne regarde que les moyens d'acquérir la perfection ; chacun y vit en esprit de paix et de charité, sans dissension , sans bruit , sans murmure ; et toute la concurrence qui s'y trouve , ne part que d'une sainte émulation , et se réduit à qui sera le plus obéissant , le plus humble et le plus vertueux. Certainement ce n'est pas une médiocre faveur que Dieu nous a faite, de nous appeler dans un lieu ou la seule vertu est estimée ; où un docteur et un prédicateur ne sont point considérés par les talens de la science et de l'éloquence, mais par l'humilité et la mortification ; où tout le monde essaie de s'avancer dans la vertu; et où enfin par un exemple mutuel, on s'excite continuellement les uns les autres à bien faire. Profitons d'une si belle occasion que nous avons de nous rendre parfaits ; et nous servant comme il faut du moyen que l'exemple de nos frères nous en donne , songeons en même temps que nous sommes obligés de les édifier aussi par le nôtre.
C'est le second moyen que j'ai a proposer dans ce chapitre , et pour en connoître Fini-
portance et l'utilité , il ne faut que voir de quelle manière le Sauveur parie sur cela clans l'Evangile: Que votre lumière, dit-il, éclate de telle sorte devant les hommes , qu'ils voient vos bonnes œuvres , et glorifient votre père qui est dans le Ciel{i). On sait assez combien l'exemple a de force : celui d'un bon religieux fait plus de fruit dans une maison, que tousles sermons et toutes les exhortations du monde, parce qu'on est toujours beaucoup plus touché de ce qu'on voit, que de ce qu'on entend; et que se persuadant aisément qu'une chose est faisable , quand on la voit faire a quelqu'un , on est par-là beaucoup excité a la pratiquer. Ce battement d'ailes , dont parle le prophète Ezéchiel , lorsqu'il dit : Qu'il entendit le bruit des ailes des animaux qui frappoient l'une contre Vautre (2), est proprement le bon exemple, par lequel tous touchez le cœur de votre frère , par lequel vous l'excitez a la componction et à la piété , et lui inspirez un ardent désir de la perfection.
Saint Bernard avoue ^ qu'au commencement de son entrée dans la religion , la seule vue de quelques religieux pleins de zèle et de chanté , ou même quelquefois le seul ressouvenir qui lui venoit d'eux , ou pendant leur absence , ou après leur mort, lui donnoit une
(') Sb Iuceat lux vestra coràm hominibus , ut videant opéra vestra bona . et glorificent patrem vestrutu qui in cœlis est. Maith. 5. 16.'
(■*) Et audivi vocem alarum animalium percutientium alteram ad alteraru. Ezcch. 5. 10.
telle joie et une telle douceur , et lui inspiroit de si grands sentimens de tendressepour Dieu, que souvent les larmes lui en venoient aux yeux en abondance. La mémoire de Josias , dit FEcriture-Sainte , répand, une odeur pareille à celle de la composition la plus exquise d'un p a? fumeur {i). C'est ainsi qu'étoient ces bons religieux dont parle saint Bernard , et c'est ainsi que nous devons essayer d'être, suivant ces paroles de l'Apôtre : Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ (2). Soyons donc effectivement comme un vase de parfums, qui communique facilement son odeur, et qui réjouit et fortifie celui qui le touche , et sur-tout, ayons une extrême attention à ne donner aucune occasion de scandale et de mauvaise édification a nos frères. Un religieux cVune vie exemplaire sert beaucoup dans une maison ; il peut édifier tous les autres , et les attirer après lui. Mais aussi un méchant religieux nuit étrangement ; il est capable , lui seul , de perdre toute une communauté, et il l'entraînera d'autant plus facilement dans le désordre , que notre inclination étant naturellement plus portée au mal qu'au bien , l'exemple a toujours moins de pouvoir sur nous pour le bien que pour le mal. Dieu commande , dans le Deutéronome , que lorsque le peuple d'Israël sera sur le
(1) Memoria Josiae in compositionem odoris facta opu? pigmentarii. EcclL 49. 1.
(a) Cbristi bonus odor sumus. 2. Cor. 2, i5.
point de combattre, les capitaines fassent publier, par toute l'armée : Que celui qui est timide > et qui se sent le cœur mal assuré , s'en aille et retourne dans sa maison > de peur qu'il ne communique sa timidité à ses frères (i). C'est ainsi que le religieux tiède et lâche est d'un dangereux exemple? dans la religion ; il inspire sa tiédeur et sa lâcheté aux autres, et les rend plus timideset plus foibles dans toutes les entreprises qui yont à acquérir la perfection. C'est pourquoi Eusèbe dit fort bien (2), que ceux qui ont pris le parti de vivre en communauté , ou profitent à beaucoup de gens parlapureté de leur vie , ou nuisent pareillement à beaucoup par le relâchement de leur conduite.
Nous pouvons à tout ceci ajouter encore une autre chose , qui nous servira d'un troisième moyen pour parvenir à notre fin : c'est l'obligation que nous avons de donner bon exemple , non-seulement à nos frères , avec lesquels nous conversons tous les jours , mais aussi à tout le monde en général , de peur qu'à l'occasion d'un particulier , tout Tordre ne perde sa bonne réputation : car les gens du monde jugent souvent de tous les religieux par un seul ; et , comme si les fautes
(1) Quis est homo formidolcHUS , et corde pavido , vadat * et revertatur in domurn suam , ne pavere facial corda fratrnm suorum , sicut ipse timoré perterritus est. Dcut. 20. 8.
(0 Qui inter multns vitam agere constitueront, aut curn grandi frucfu, aut cum grandi periculo, vel eliàm diligente* , vel négligentes simt. Bus. Emiss hom 7. ad. Mon.
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I l4 PART. I. TRAITÉ I. CHAP. XIII.
d'un seul ëtoient un péché originel , ou une espèce de bien qui entrât en communauté , ils attribuent facilement a tout le corps, ce qui n'est que le dérèglement d'un particulier. Chaque religieux est donc obligé de prendre soigneusement garde à l'édification du prochain , afin que de cette sorte , l'estime qu'on a conçue de toute la compagnie, se conserve et s'augmente ; et pour cet effet, songeons que toute la terre a les jeux tournés sur nous ; que nous sommes devenus un spectacle au monde > aux anges et aux hommes (i) , et qu'encore que ceux-ci n'aient pas raison d'imputer les fautes d'un seul à toute une religion , il est toutefois constant que ce sont les particuliers qui composent le corps ; et qu'ainsi le progrès ou la décadence du corps dépend entièrement de la bonne ou de la mauvaise conduite des particuliers. Que chacun cependant se tienne ferme dans son poste , comme un bon soldat ; qu'il prenne garde que , par sa faute , un bataillon si serré et si bien formé , ne vienne à se rompre ; qu'il ait soin que le relâchement ne s'introduise point dans la discipline , par son dérèglement ; et enfin , qu'il s'imagine que la religion, sa mère, lui adresse ces paroles , que la mère des Machabées disoit au plus jeune de ses fils , afin de l'exciter a souffrir et a mourir courageusement pour
(0 Spectaculum facli sumus naundo , et angelis, et hoiuinibus. 1. Cor. 4. 9.
l'observation de la loi : Mon fils , prenez pitié de moi , qui vous ai porté neuf mois dans mon sein 3 qui vous ai allaité pendant trois ans ; qui vous ai nourri j et qui vous ai élevé jusquà Vdgeoù vous êtes (i). Je vous demande pour toute récompense , que vous ne soyez pas cause de votre perte et de la mienne ; que vous ne tourniez pas contre moi , et contre vous-même les armes que je vous ai données pour votre propre conservation ? et pour celle de votre prochain ; et qu'enfin , ce qui devroit vous obliger à être plus reconnoissant , plus humble et plus vertueux , ne vous rende pas plus ingrat , plus superbe et plus déréglé.