CHAPITRE XIV
Quil faut se comporter toute sa vie dans la religion , comme le premier jour quon j est entré.
Un ancien religieux ayant demandé à l'abbé Agathon , comment il devoit se comporter dans la religion : Regardez , lui répondit-il (2) , ce que vous étiez le premier jour que vous sortîtes du siècle , et que vous fûtes reçu dans le cloître , et soyez toujours
(1) Fiii mi, miserere meî , quae te in utero novem mensibus portavi , et lac triennio dedi et alui , et in setatem istam perduxi. 2. Mach. 7. 27.
(2) Vide qualis fueris primo die, quandôexisii de saeculo * et receptus fuisti in elaustro : et talis permane semper.
Il6 PART. I. TRAITÉ I. CHAP. XHr.
de même. Si vous voulez donc savoir un moyen très-propre pour être toujours un bon religieux , et pour profiter beaucoup dans la vertu , songez quel vous étiez le premier jour que vous quittâtes le monde , et que vous entrâtes dans la religion, et demeurez toujours dans le même état. Considérez avec combien de ferveur et de courage vous renonçâtes a toutes choses, à vos parens, à vos amis , aux richesses , aux plaisirs et a toutes vos commodités. Persévérez dans ce mépris du monde , dans cet oubli de vos parens , dans cette fuite déplaisirs , et dans ce retranchement des commodités de la vie ; et de cette sorte vous serez un bon religieux. Remettez-vous pareillement dans l'esprit avec combien d'humilité et d'instance vous demandâtes h être reçu dans la religion : souvenez-vous que le jour que vous en fûtes assuré , il vous sembla que Ton vous avoit ouvert le ciel : souvenez-vous quelle reconnoissance vous en témoignâtes , et a quoi vous ne crûtes point que cette grâce vous engageoitpour toute votre vie envers Dieu et envers la religion. Persistez dans les mêmes sentimens d'humilité et de joie; reconnoissez que vous êtes encore a présent chargé des mêmes obligations que le premier jour ; et de cette sorte , vous ne manquerez pas de faire de grands progrès. Enfin , repassez en vous-même avec combien de dévotion et de modestie vous vous comportâtes dans les pre-
miers temps qui suivirent votre réception; songez quelle étoit alors votre obéissance , votre humilité , votre exactitude , votre ferveur et votre résignation ; continuez a être toujours de même : et de cette manière, vous profiterez toujours de plus en plus , et vous augmenterez sans cesse en vertu et en perfection.
Ce moyen est très-recommandé par les saints , comme nous le verrons clans la suite ; mais il est besoin auparavant d'en bien expliquer le sens. Je ne prétends pas dire que vous ne deviezpas être maintenant plus parfait que le premier jour que vous entrâtes dans la religion , ni qu'un ancien religieux doive se contenter de la vertu d'un novice : caria religion est une école de perfection ; celui qui y va depuis plus long-temps qu'un autre , doit y avoir plus appris et plus profité que lui. Et comme dans les sciences humaines, celui qui étudie depuis dix ans, doit être plus habile que celui qui ne commence que depuis peu ; aussi est-il indubitable qu'un religieux qui travaille depuislong-temps à son avancement spirituel, doit avoir fait plus de progrès que celui qui ne s'y est appliqué que depuis peu de jours. Mais cependant , comme lorsque quelqu'un a eu d'abord beaucoup de chaleur pour l'étude , et qu'il vient ensuite a se relâcher , on lui dit que s'il veut devenir savant , il faut qu'il prenne la chose aussi a cœur qu'il faisoit dans le commencement : de même, ce
que nous disons ici , c'est que vous avez Ja même ferveur que vous aviez quand vous vous mîtes la première fois dans le chemin de la vertu, et que vous entrâtes dans la religion. Avec quelle délibération et quelle ar« deur ne commençâtes-vous point alors à servir Dieu? Rien ne vous arrêtoit, rien ne vous paroissoit difficile. Reprenez la même ardeur, poursuivez toujours votre pointe avec le même courage ; et de cette sorte , vous viendrez à faire de grands progrès dans la vertu. \ oila donc ce que les saints veulent nous donner à entendre par le moyen que nous venons d'expliquer.
Saint Atbanase rapporte que saint Antoine étant prié par ses disciples, de leur donner quelques avis spirituels touchant leur avancement , commença son discours par ces paroles ( i ) : Ce que je vous recommande premièrement à tous en général, c'est que vous ne vous relâchiez jamais en rien de la ferveur avec laquelle vous avez embrassé la vie religieuse ; mais que vous alliez toujours en augmentant, comme si vous ne veniez que de commencer. Il leur répéta le même avertissement en plusieurs autres rencontres; mais , pour le mieux imprimer dans leur cœur , lorsqu'il fut près de mourir, il voulut, comme par testament , et pour dernière volonté, leur
(0 Hoc s t primum cunctis , fit commune mandaiura : Nullum in arrepti propos iti vigore lacesccre , sed quasi incipientem dubere semper augere quod ccepcrit. Athun. et Surins . tom. i. page 386.
ESTIME DE LA PERFECTION. I I g
enjoindre encore la même chose avec des paroles qui marquoient bien en lui toute la tendresse d'un père : Pour moi, leur dit-il (i), mes chers enfans , je vais bientôt , selon le langage de l'Ecriture, entrer dans la voie de mes pères ; car déjà le Seigneur m'appelle à lui , et je brûle du désir de voir ma céleste patrie: mais, avant que de partir, je vous avertis d'une chose. Si vous ne voulez point perdre tout le fruit d'un temps si long, et d'un travail si pénible , imaginez-vous que ce n'est que d'aujourd'hui que vous avez embrassé la religion , et faites en sorte que la ferveur que vous eûtes au commencement prenne chaque jour de nouvelles forces en vous. Si vous avez quelque envie de profiter dans la vertu, ayez ceci continuellement devant les jeux; faites état que chaque jour vous commencez de nouveau ; ayez toujours la même ardeur que lorsque vous commençâtes la première fois , et de cette sorte , il vous sera facile de devenir un bon religieux.
Saint Augustin marque encore un autre moyen , dont nous avons déjà parlé dans un des chapitres précédens. Oubliez , dit-il (2) , tout le passé , et chaque jour croyez que vous
(0 Ego quidem , filioli, secundùm eloquia Scripturarum, gradior viam patrum. Jàm enim Dominus me invitât, jàm cupio videre cœlestia. Sed vos, ô viscera mea, admoneo, ne tanti temporis laborem repente perdatis. Hodiè vos relipiosum studium arripuisse arbitramini, ut ceptse voluntatis fortitudo succrescat.
(2) Obliviscere ergôomne prœterituni, et quotidicinchoare reputa. Aug. ep. \^b. ad. Dem. virg.
ne faites que de commencer. Mais pour revenir auxpremières paroles que nous avons rapportées de saint Antoine, il a voit accoutumé de les expliquer par un exemple familier , et de dire que nous devons apporter au service de Dieu la même assiduité qu'un bon serviteur a pour le service de son maître. Quelque temps qu'il y ait qu'un bon serviteur serve son maître , et quelque peine qu'il ait pu avoir auprès de lui , il ne laisse pas pour cela de faire tout ce qui se présente ; au contraire, il est toujours aussi prêt à obéir à tout ce qu'on lui pourra commander, que s'il n'avoit encore rien fait jusque-la; et que ce fût le premier jour qu'il commençât a servir. C'est ainsi qu'en usoit saint Bernard : il croyoit que tous les autres étoient parfaits , etque comme des gens qui étoient déjà arrivés au bout de la course , ils pouvoient se dispenser de certaines cboses; ( et c'estlàsans douteun moyen très-propre pour nous empêcber de juger témérairement de personne) : mais quant a lui, il s'imaginoit toujours qu'il n'étoit encore qu'un novice et qu'un apprenti ; et qu'ainsi il ne lui appartenoit pas de prendreles mêmes libertés, et de jouir des mêmes privilèges. C'est pourquoi il ne se départoit jamais de la rigueur des règles, et nes'exemptoit d'aucune des plus viles fonctions du monastère. Ilétoit lepremier a faire toutce que l'obéissanceprescrivoit , le premier à balayer la maison , et à laver les écuelles ; et lorsqu'il ne sa voit pas
faire quelque chose que les autres faisoient , aussitôt, pour ne perdre aucune occasion de mériter , il tâchoit de le réparer , en embrassant quelque occupation qui fût encore plus basse que celle de ses frères. Ilprenoit ou une bêche pour remuer la terre au jardin, ou une cognée pour fendre du bois , qu'il portoit ensuite à la cuisine , et il se faisoit un extrême plaisir de toutes ces sortes d'exercices , parce qu'il estimoit qu'effectivement il en avoit besoin pour son avancement spirituel. Il n'en est pas de même de quelques-uns , qui , lorsqu'ils s'occupent à toutes ces choses , disent que c'est pour l'exemple; mais, que du reste , ils ne pensent pas que cela serve de rien , et soit autrement nécessaire. Je ne dis pas qu'il ne soit bon de les faire pour l'exemple , et pour l'édification ; toutefois, il seroit encore mieux de croire aussi qu'il faut les faire pour son propre avancement , puisque saint Bernard lui-même étoit persuadé qu'il en avoit besoin pour le sien.
Pour éclaircir encore davantage ce que nous avons rapporté de saint Antoine, il faut observer encore un autre point ; c'est qu'il ne se contente pas que nous ne relâchions rien de la première ferveur que nous avons eue dans le commencement ; mais il veut encore que l'on se perfectionne sans cesse de plus en plus , et qu'on aille toujours en augmentant, comme si on ne faisoit que de commen-
cer (i). De même qu'un homme qui s'est mis depuis peu au service de Dieu, et qui voit que jusque-là il n'avoit fait autre chose que l'offenser, ajoute tous les jours pénitence sur pénitence , pour essayer de réparer les fautes du passé , et de se rendre digne des récompenses de l'avenir : de même nous devons mettre toute notre application à acquérir incessamment de nouveaux trésors pour le ciel, comme si nous n'avions encore rien amassé , et que nous n'eussions fait que dissiper , et que perdre.
C'est un moyen que saint Grégoire (2) trouve très-convenable a tout le monde , et même aux plus parfaits: aussi, quelque parfait que fut David, il s'en est servi, comme il nous l'apprend par ces paroles : Et jJai dit en moimême : Maintenant je ne fais que commencer (3\ C'est qu'il avoit tant d'ardeur et tant de zèle pour le service de Dieu , qu'il s'y portoit avec autant de ferveur sur le déclin de son âge , que si alors il n'eût fait que de commencer a le servir. Il paroît même que c'est véritahlement le propre des hommes parfaits d'en userdecettesorte,suivantcesparolesduSage:
Quand V homme aura achevé, alors il cornmencera (4). Plus les véritables serviteurs de Dieu vont en avant, et approchent de leur but et de la perfection , plus leur chaleur et leur
(1) Scd quasi incipicntes , debere semper augere quod cœperint.
(2) Grès. lib. 52. Mor. e. a.
(3) Et dixi : Xunc cœpi. Ps -6. 11.
(j) Gùm consummaverithomo , tùnc incipiet. Eccli 18. 6.
activité redoublent, comme s'ils creusoient un trésor (i). Car de même, dit saint Grégoire (2), que ceux qui cherchent un trésor, plus ils ont déjà creusé profondément, plus ils continuent avec ardeur, parce que se figurant que le trésor qu'ils cherchent, n'est plus guères éloigné, et qu'ils n'ont plus guères a travailler pour lé trouver, ils s'excitent par cette pensée a faire de nouveaux erfor is : de même ceux qui prennent véritablement à cœur le soin de leur avancement , plus iis ont déjà fait de chemin vers la perfection , plus iis sont près d'y arriver, et plus aussi ils se hâtent d'y parvenir. Il n'y a plus qu'un peu de terre qui vous cache votre trésor ; pour peu que vous creusiez encore, vous allez le découvrir; prenez courage, dépêchez-vous : Et d'autant plus , dit l'Apôtre , que vous verrez que le jour est plus proche (3). Comme s'il vouloit dire , ajoute saint Grégoire , que plus notre récompense est proche , plus notre travail doit être ardent. Lorsqu'une pierre tombe de haut en bas , la vitesse avec laquelle elle se porte vers son centre , redouble toujours à mesure qu'elle en approche , et jusqu'à tant qu'elle y arrive. Aussi , quand un homme marche avec diligence dans les voies du Seigneur , et qu'il n'a que Dieu pour objet ; plus il fait de progrès dans la perfection , et plus il approche de Dieu , qui est son centre et sa un
(1) Quasi effodientes thesaurum. Job. 3. 21. (•2) Greg. Ub. 5. Mor. c. 0.
(3) Ettantômagis, quantù videritisappropinquantemdiem Hebr. 10. 25.
dernière , pins il se hâte et s'efforce d'y parvenir. Ceux qui en usent de cette sorte , sont justement, dit saint Basile (i), comme les demande l'Apôtre : vtgilans , sans relâche s pleins de ferveur d'esprit , comme sachant bien que c'est le Seigneur qu ils servent (2}. Il y a des religieux qui ont de la ferveur dans les premiers temps , et lorsqu'ils sont encore en leur année de probation : mais à peine en sont-ils sortis , qu'ils se relâchent ; et ceuxlà sont plutôt tièdes et paresseux , que fervens et zélés. Car ceux qui sont véritablement fervens , ne se démentent jamais ; ils ont toujours la même chaleur pour les choses spirituelles ; et au lieu de se lasser de servir Dieu , ils ne souhaitent rien avec plus de passion , que de le servir toujours de mieux en mieux , suivant ces paroles du Prophète royal : Celui qui craint le Seigneur j se portera chaque jour plus volontiers à suivre ses commandemens (3).
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